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pousse vers la mer sa barque de granit.
« O saint apôtre, es-tu las de ce monde, Ou bien ne sais-tu pas encor Comme l'onde d'Armor Est profonde? »
Il se tourne, et sans leur répondre, il les bénit.
c La mer immense est rude à qui l'approche! Saint apôtre, ô pieux martyr, Les flots vont t'engloutir Sous ta roche! »
La barque entre dans l'onde en creusant des remous.
« Attends la fin de la lune prochaine Et nos haches te creuseront Une nef dans le tronc D'un vieux chêne ! »
Il descend dans la barque et se met à genoux.
« Dis-nous ton nom, toi qui meurs par ta faute. Pour qu'on te dresse après ta mort Une croix sur le bord De la côte ! »
Quand l'apôtre a fini sa prière, il répond :
« L'esprit est fort plus que la mer n'est forte, Ceux qu'il conduit n'ont point d'effroi : Je m'appelle la Foi.
Dieu me porte ! »
La barque de granit et l'apôtre s'en vont.
L'tAWDIE'XsCE
l\\: cœur de la forêt prophétique, où naguères Les loups et les dieux noirs qu'ont dispersés les guerre Vivaient, le Conquérant a bâti sa maison.
Les chênes et les ifs encombrent l'horizon Et ferment la clairière où le palais s'étale : Les innombrables murs de la truste augustale Sont en bois brun, sculptés à coups de hache, et bas. Trois mille serviteurs grouillent au loin; des pas, Des cris, des aboiements, assourdis par les branches, Roulent sans trêve autour des cabanes de planches ; Des chevaux échappés hennissent en sautant; Des porcs grognent; les seuils sont fleuris. On attend.
Germer, très vénérable évêque de Tolose, Vient saluer le roi Klodovdg, qui repose, Allongé sur un Ht romain de pourpre et d'or : Le roi des Franks, sous son manteau d'Imperator, Est habillé de peaux de loutre, et plein de force;
Quand il respire, on voit fluctuer sur son torse Les ondes d'un collier fait de cristaux du Rhin ; Et vers son baudrier de cuir aux clous d'airain, Ses cheveux roux, tressés, noués de bandelettes, Poudrés d'or, avivés de pierres violettes, Pendent, des deux côtés de son visage dur; Dans l'ombre des sourcils, ses yeux striés d'azur Palpitent, comme une eau menaçante, et qui bouge ; Sa bouche, sous sa barbe épaisse, est grande et rouge.
A douze pas, au pied des angons plantés droits, Ses leudes, sis à terre et les jambes en croix, Portant sur leurs genoux le glaive et la framée, Entourent comme un mur le Seigneur-de-1'armée, Tandis que, de ses doigts constellés de rubis, Il prend sur un plat d'or du lard et du pain bis Qu'il mange, en s' arrêtant pour caresser ses tresses.
Tous se taisent.
Soudain, de longues allégresses Retentissent. Germer s'avance vers le roi. Il a l'oraire blanche et les claves d'orfroi. La foule saute et crie autour du patriarche ; Grave, sa longue crosse à la main gauche, il marche Et sa droite bénit les peuples en passant...
Klodowig l'aperçoit, et, d'un geste, il consent A recevoir le saint prélat : il le regarde,
JO LESPOIRDUMOXDE
Il le juge, il se lève, il dit : « Le Christ te garde. » L'évêque dit : « Que le Seigneur veille sur toi. » Alors, pour faire honneur à son hôte, le roi Arrache un de ses longs cheveux, et l'offre au prêtre. Germer le prend. Tous les leudes, comme le maître, Respectueusement, s'arrachent un cheveu ; Leur cercle se bouscule, et l'évêque, au milieu, Reçoit les cheveux roux entre ses doigts qu'il serre ; Ému de joie, et de gratitude sincère, Il regarde les chefs avec des yeux mouillés. Puis, leur foule s'éloigne.
Alors, seuls, appuyés, L'évêque sur sa crosse et le roi sur sa lance, Ils boivent tour à tour la cervoise, en silence.
LES M^iTLIÈS
1 u m'irrites, vieux prêtre, avec tes mots subtils 1 Ils s'aiment? Quoi ? S'aimer, qu'est-ce que c'est? Sont-ils Ou bien ne sont-ils pas mes esclaves, ma chose? C'est à moi d'accoupler mes colons, je suppose. Ils s'aiment? Les vaillants rejetons que j'aurais! Sache-le : j'ai besoin de bras pour mes forêts ; J'en ai besoin pour mes labours et mes batailles ! Les hommes qu'on me fait auront des bras, des tailles D'hommes, et je l'exige, et j'y veille. Tais-toi, Te dis-je. Ici, je suis le maître, avant le roi. Je ne veux pas qu'on les marie, et je t'ordonne De tenir la leçon pour suffisante et bonne, Sinon, par tous les saints du ciel et par Satan, Je saurai t'en punir, sous-diacre. Souviens-t'en! »
74 L ESPOIR DU MOXDE
Le prêtre se jeta la face sur les dalles.
« Duc Raukhing, j'ai voulu parer à des scandales : Ces deux enfants s'aimaient et je les ai bénis. »
Le duc sauta. Ses yeux, subitement jaunis,
Se brouillèrent; son poil fut traversé de rage,
Comme un pré que le vent bouscule avant l'orage,
Et la peau de son front roula comme la mer.
Il leva sa francisque aux trois pointes de fer,
Et demeura, tel qu'un forgeron dans la forge,
Le poing haut. Des cris sourds hocquetaient dans sa go
Et sa colère, entre ses dents, soufflait du feu.
« Es-tu sur d'avoir fait la chose, crâne-bleu? »
Le prêtre se dressa, calme, et dit : « Je l'ai faite. » Puis il reprit : « O duc, c'est une heure de fête Que celle où deux cœurs purs se rencontrent d'amour ! L'amour, qui vient du ciel, nous y mène à son tour; Il lave du péché comme un autre baptême ; Il est le don joyeux et l'oubli de soi-même Et quiconque se donne est agréable à Dieu : Jésus l'enseigne, et c'est lui ressembler un peu Que d'alléger la peine en rapprochant les âmes. Duc, détourne de nous le regard de tes blâmes : Ce que j'ai fait pour eux, mon Seigneur le voulait. »
Le duc jeta sa hache et prit l'homme au collet :
« N'est-ce pas moi qui suis ton Seigneur, mauvais prêtre?
— Dieu qui nous juge tous est Maître de mon maître.
Duc, ne sépare pas ceux qu'il a rapprochés !
Il pèse les bienfaits en face des péchés ;
Le jour est proche où nous supplierons sa clémence,
Et si tu veux qu'on ait pitié de toi, commence. »
Raukhing ne tenait plus le diacre par le col.
Les deux poings sur les flancs, les yeux fixés au sol,
Sauvage, il écoutait tournoyer ses pensées,
Et sa face, au milieu de ses nattes tressées,
S'adoucissait.
« S'il plut à Dieu de les unir, Qu'ils restent tels pendant un très long avenir, Dit-il ; c'est un devoir de charité chrétienne ; Prêtre, ma volonté confirmera la tienne : Je veux les marier indissolublement.
Qu'ils viennent. »
Il sonna du cor. En un moment, Le mâl-berg se remplit d'hommes et de bruits d'armes.
Lorsque l'époux timide, avec l'épouse en larmes, Fut amené devant le duc qui riait prou, Il vit qu'on achevait de creuser un grand trou, Et que l'heure de tout quitter était venue ; Ensuite, il vit que des soldats la mettaient nue,
76 l'espoir du honde
La bien aimée... On les dévêtit tous les deux, Et les guerriers, laçant des cordes autour d'eux, Les accouplèrent ventre à ventre, bouche à bouche.
Le duc criait : «. Aux mariés, j'offre la couche ! Xe les séparons pas, puisque Dieu les unit. J'imite Dieu. Je mets les tourtereaux au nid! Dans la fosse ! Et la tête en dehors, qu'on les voie ! Qu'ils m'amusent, moi qui leur donne de la joie ! Dansez ! Battez la tête à l'entour de leurs cous ! Plus fort!... »
Elle hurlait, la femme, sous les coups Des pieds lourds, suffoquait, mais finit par se taire... Et le duc, regardant bleuir au ras de terre, Comme une double fleur, ces têtes, riait tant Que son casque, agitant les ailes et sautant, Avait l'air d'un corbeau qui s'ébat sur un crâne.
Les coteaux se baignaient dans le soir diaphane.