‹ Les AgesChapitre 13 sur 43 · IJ CLÉMENCE · texte numérisé non relu

IJ CLÉMENCE

Uuand les conspirateurs parurent devant lui, Charlemagne, très doux, très calme, et plein d'ennui, Leur parla lentement avec des mots très graves :

« Voilà que votre ami vous a chargés d'entraves, Et son cœur en est triste autant que votre cœur. Pensez-vous que ce soit grand'liesse au vainqueur, Le jour où la victoire est faite avec la perte D'un frère? Vous rendez ma vieillesse déserte, Et je pleure sur moi, car je vous aime encor... »

Il essuya ses yeux de son doigt cerclé d'or.

« Vous avais-je lésés sans le savoir?... Peut-être. Pourquoi n'êtes-vous pas venus vers votre maître, En disant : « L'Empereur nous fait tort, et voici, a C'était bien. Vous m'auriez épargné le souci De douter quand on m'aime, et punir lorsque j'aime !

n6 l'espoir du monde

Il se tut et reprit :

« Par ruse et stratagème Vous prenez ce que j'eusse accordé par plaisir. Recevoir vous paraît moins noble que saisir, Et mensonge vous est meilleur que confiance. Ah ! vous ne savez rien, car l'unique science Est de savoir garder un ami, quand on l'a... »

Ratbert, qu'on surnommait le Sanglier, hurla : « Tu mens, et tu nous hais !

— Qu'en sais-tu, toi qui

— Tu n'as jamais aimé personne, empereur Charles ! C'est longtemps te gausser de nous. J'attends la mort.

— Tu voudras donc toujours et quand même avoir tort Otez leurs chaînes. Ils sont libres... Pauvres âmes Je vous plains trop pour vous écraser sous mes blâmes L'Empereur ne peut plus vous connaître. Partez. Pour balancer le poids de vos iniquités, Vous prendrez le bourdon, la coquille et la corde. Allez. Que Dieu vous pèse en sa miséricorde. »

Pensif, il regarda sortir les pèlerins,

Qui s'en allaient, la gaule au poing, la corde aux reins,

Deux par deux, le front bas, bruns dans l'ombre des voi

Et le soir, il les fit poignarder sur les routes.

VE^TD^ETiI

.Le vendredi, la Vierge Marie S'en va par les chemins, Toute seule et bien marrie, Avec des lys noirs dans les mains.

Elle s'en va d'étoile en étoile, Car tous les vendredis Elle pleure sous son voile Et ne veut plus du paradis.

Elle s'en va de val en vallée, Et de côte en coteau, De plus en plus désolée, Et sanglote dans son manteau.

Elle s'en va de prés en pâtures, Regardant par-dessus Les murs bas et les clôtures, Pour chercher son enfant Jésus.

De crèche en grange, et de rue en route, Et de porte en portail, Elle va, s'arrête, écoute, Et guette à travers le vitrail.

Ne chantez pas, et faites se taire Les enfants au berceau; Ne laissez traîner à terre Ni l'épine ni le roseau.

Ne riez pas, de peur qu'elle entende ; Ne plantez pas des clous :

Car sa peine est vraiment grande, Et sa peine lui vient de vous...

VIeKLTEcR.Iî\C

Empereur, successeur et fils de Charlemagne, Le Débonnaire était assis dans la campagne, Sous l'orme de justice, au centre de son breuil ; Les seigneurs de la Cour et les manants d'Ébreuil, En deux groupes, restaient debout autour du prince.

Les talons joints, le corps direct, le torse mince, Roide, allongeant ses doigts sur ses genoux carrés, Immobile en sa robe aux parements dorés, Il regardait les grands et les serfs, sans rien dire.

Il méditait : « C'est un lourd fardeau, qu'un empire; C'est un grave péril pour l'âme, qu'être roi. » Il murmura : « Jésus prenne pitié de moi ! »

Les grands riaient de vivre et les serfs étaient mornes. Il dit aux grands : « Gaieté doit conserver des bornes. Il dit aux serfs : « Misère a des bornes aussi. » Tout se tut. L'Empereur rentra dans son souci.

A la fin : « L'Italie est bien fort en révolte.

J'en ai peine : voici le temps de la récolte ;

Les manants ont besoin de paix, comme les blés;

Celui-là fera mal, qui les aura troublés :

Il faut que j'aille en guerre, et j'en ai le cœur triste. »

Les paysans disaient tout bas : « Dieu nous assiste ! » Mais les comtes riaient à cause des combats. « Ne riez point! Tandis que je serai là-bas, Pour ne laisser mon trône et mon peuple en souffranc A qui vais-je fier ce royaume de France? »

Hermeugarde étendit sa droite : « Cher époux. Je gouvernerai bien vos gens au nom de vous. Mais Louis secoua le chef : « Par Notre-Dame ! Être un roi, c'est beaucoup être un homme, ô ma femrm Rentrez dans votre chambre et filez-nous du lin. »

Lothaire dit : « Avant d'être votre orphelin, Mon père, laissez-moi tenter l'apprentissage ! » Mais Louis : « Être un roi, c'est beaucoup être un sage. Tu parles de ma mort, mon fils, comme un rival. Sache conduire, avant les hommes, ton cheval. »

Ses leudes, d'un seul pas, s'élancèrent ensemble, Et tous criaient : « A moi, si tu veux que l'on tremble ! Je suis pair du royaume, et malheur au sujet Qui serait dans la main que voilà, s'il bougeait! » Mais Louis : « Etre roi, c'est aimer et connaître, Et celui qui devient un roi devient un prêtre, Pour apporter son aide aux misères d'autrui. »

Les évêques armés s'approchèrent de lui, Disant : « Nous sommes là. Que César nous élise. » Mais Louis : « Est-ce vous qui priez dans l'église? Vous avez ceint le glaive et pris les éperons : Est-ce vraiment pour nous bénir, quand nous mourons, Et tant que nous vivons, pour essuyer nos larmes? Abbés, rentrez au cloître et déposez vos armes. »

Alors, nul n'osa plus parler à l'Empereur. Il parlait seul : « Je veux le roi sans la terreur, Un homme qui, sachant la peine, y compatisse, Qui, souffrant par la force, ait rêvé la justice... »

Et ses yeux se tournaient vers les manants d'Ebreuil.

Un vieillard était là, maigre, vêtu de deuil, Les jarrets tremblotants et l'échiné cassée, Mais le front calme, avec des regards de pensée. L'empereur d'Occident dit à cet homme : « Viens. As-tu souffert?

-Hélas!...

— Possèdes-tu des biens?

— J"avais des jours à vivre et je n'en ai plus guère.

— Dieu t'a donné des fils ?

— Ils sont morts à la guerre.

— Quel est ton vœu ?

— La paix.

— Et ton espoir ?

-Lai

— A Dieu, que diras-tu de ceux qui t'ont fait tort?

— Je lui dirai : « Seigneur, pardonnez moi mes fautes. »

— Amen ! » dit l'Empereur en se frappant les côtes. c Amen ! » reprit le peuple.

Et César se leva.

Il regardait le ciel : « Dieu sait où l'homme va! Faisons de notre mieux et l'œuvre sera bonne. ■

Il ôta son manteau de pourpre et sa couronne.

■ Pour juger tout procès, réparer tout grief. Et punir, amputer des membres ou du chef, Savoir des vols, et pendre avec parcimonie; Pour connaître de meurtre, injure et calomnie,

Présider aux duels, fixer le talion,

Faire l'ordre, parer à la rébellion,

Protéger les couvents, garder les reliquaires;

Pour nommer ducs, tribuns, centurions, vicaires,

Et pour être obéi de tous comme en tout lieu,

Moi, Louis, fils de Charle, avec l'aide de Dieu,

J'ai reconnu celui qui doit tenir ma place. »

Alors, avant baisé le vieillard à la face, L'Empereur le vêtit des insignes romains.

« Mon frère, je remets la France entre tes mains...

LE cDÈcBOcKJcyL^iI%E

I l régnait bien. C'était le Roi juste et limpide. Son âme s'étalait, fraîche, sans une ride, Comme celle d'un puits profond et plein de ciel. On l'aimait. Il n'avait ni colère ni fiel,

Aidait ceux qu'on opprime, épargnait ceux qu'on blés; Et punissait avec regret, mais sans faiblesse, Puisque Dieu seul allait châtier par sa main.

II n'avait jamais pris souci du lendemain,

Ne trouvait nul labeur fâcheux, nulle œuvre ardue, Pourvu que le devoir fût fait, à l'heure due. Il regardait toujours droit devant lui, sans peur, Marchait droit, sans orgueil, humble dans sa grandeur Et bien qu'il fût très brave, il détestait la guerre. Il parlait peu, songeait souvent, ne riait guère, Dormait seul, partageait ses blés aux indigents, Faisait tout son plaisir du bonheur de ses gens, Tel qu'un bon père, étant le père des familles. Il craignait les soldats, les prêtres et les filles.

Il respectait la vie en tout être, en tout lieu, Vénérait Dieu dans la beauté, miroir de Dieu, Et, chaste, contemplait les vierges, comme on prie...

Les soirs calmes de sa maturité fleurie S'étaient alors épanouis deux fois sept ans, Et son automne avait une odeur de printemps. Il voulut reposer son cœur auprès d'un autre : Lui, le sage et le pur, l'Empereur et l'apôtre, Prit femme, et sa vertu se retira de lui.

Souviens-toi du Roi lâche, inepte et mort d'ennui.

128 l'espoir du monde

L'OISEAU DE F%<A1sLCE

Page 1