‹ Les AgesChapitre 15 sur 43 · DANTE · texte numérisé non relu

DANTE

N flambeau meurt. La chambre est close. Rien ne 1 Des moutons et des bœufs gisent dans l'ombre rouge, Le sang chaud s'évapore et l'air est étouffant.

Eudes, le boucher brun qui n'avait pas d'enfant, A fermé la fenêtre et verrouillé la porte. Les deux bras nus, debout parmi cette chair morte, Il contemple son œuvre éparse autour de lui. Il songe : — Être égorgeur pour le besoin d'autrui, C'est vraiment un travail sinistre, et qui répugne; Lorsqu'on porte l'armet, la casaque et la brugne Et qu'on tue à la guerre un ennemi, c'est bien : La guerre est noble ; on y fait œuvre de chrétien ! On peut être assommé par celui qu'on assomme. Mais, sans péril, abattre un bœuf au lieu d'un homme, Tuer pour vendre ceux qu'on tue ! Il tue, il vend :

A quoi bon vendre? Encor, s'il avait un enfant!...

Eudes pensait, l'épaule appuyée au mur sale. Il jeta son capet dans un coin de la salle, Souffla sa lampe, et d'un pas lourd se dirigea Vers le lit où l'épouse, Anne, dormait déjà.

Il s'assit au chevet, l'esprit las, la chair lasse,

Regardant s'aplatir sous la fenêtre basse

Un énorme rayon de lune qui tournait :

Le billot s'éclaira; l'auge et le bassinet,

Une flaque de sang caillé, des lames blanches,

Des couteaux longs, ayant de la graisse à leurs manches,

Des maillets, un éclair de hache sur l'étal,

Des ventres et des os luisants, meurtre et métal,

Tour à tour surgissaient des ténèbres : les choses,

Sous le bleu de la lune, avaient des lueurs roses,

Et toute cette mort bruissait dans l'air noir.

Le boucher regarda longtemps; l'effort de voir, Fiévreusement, avait distendu ses pupilles, Lorsqu'il crut, au milieu des choses immobiles, Discerner une forme étrange, qui bougeait, Un être frêle et qui devint fort : chaque objet, Touché du doigt par cet enfant, se faisait autre, Et lui-même était plus que lui, héros, apôtre, Une sorte de prêtre armé comme un soldat, Superbe, et qui gardait des gestes de combat, Comme un roi, pour prescrire aux choses d'être siennes.

Puis, tout se transmuait : les auges anciennes Devenaient des fossés autour des châteaux-forts; Les moutons et les bœufs étaient des guerriers morts, Entassés pêle-mêle ou tombés à la file, Et cette porte était la porte d'une ville...

Puis, les murs, par degrés, allaient s'élargissant, Tant que l'escorcherie, avec ses trous de sang, Parut être une plaine immense, rouge et brune, Où des hommes dormaient, la face vers la lune. Mais le héros passait en marchant sur leur corps, Fixant du doigt son but lointain : le son des cors Escortait son épée à l'assaut des murailles. Il montait. Le boucher sentait dans ses entrailles Remuer tous les pas du guerrier triomphant, Et le boucher comprit que c'était son enfant !

« Je n'en ai pas... »

L'étal s'exhaussait comme un trône Et les comtes venaient y demander l'aumône ; La fenêtre d'azur se fleurdelisait d'or; Auprès du billot roux qui ruisselait encor, La hache demeurait la hache profectice; Mais les couteaux étaient des glaives de justice : Lorsqu'une tète était trop haute, on la coupait. Puis le héros montrait son fils. « Capet ! Capet ! » Tout un peuple ruait son amour vers ce maître, Et le rayon de lune entré par la fenêtre

Éclairait, plus nombreux toujours et plus nombreux, Les fils du fils, debout parmi la mort des preux. « Capet! Capet! » La plaine était une patrie, Et jusques aux confins des monts, la boucherie Devenait le champ clos des barons et des lois : « Capet! Bourbon! » C'était des fils... « Capet! Valois! i Cent mille hommes, armés pour l'Église et le Trône, De la Seine et du Rhin, de la Loire et du Rhône, Gascons, Picards, Normands, Champenois et Lorrains, Nobles et serfs, la pique au poing, l'épée aux reins, Ceux de Bourgogne et ceux d'Anjou, ceux de Bretagne, Tous, de tous points, quittant leur val ou leur montagne, Venaient là, le front haut, le cœur battant, l'œil fou, Bardés d'orgueil, joyeux de mourir n'importe où, Par tas, pour un devoir ou pour une espérance, Et l'hétacombe était vaste comme la France !

Eudes disait : « Dormons... »

Le sommeil ne vint pas.

L'ombre a gémi, sous la multitude des pas! On traverse des mers pour tuer, et l'eau saigne. En guerre, pour le Dieu de paix et pour son règne ! Voilà le fils aîné de l'Église, ô boucher, Voilà ton fils, et par le glaive et le bûcher Voilà que le pays d'Europe est ta chaumière ! Ceux qui sortent de toi marchent dans la lumière, Plus près de Dieu, plus loin des hommes, et partout,

Sur l'agenouillement de vingt peuples, debout, Voilà, reines et rois, famille de familles, Les filles de tes fils et les enfants des filles!

Eudes disait : « Aucun ne doit sortir de moi. »

O race de Capet! Ton désir est la loi! Princes sages ou fols, rois méchants ou rois justes, C'est dans le froncement de vos sourcils augustes Que l'humble humanité va quérir son destin ! Sitôt que l'un de vous est né, ce front hautain Semble un soleil nouveau qui monte sur la vie !

Mais, un vent s'est levé! Le ciel se terrifie... Regarde encor, tueur de bœufs, regarde bien ! Le sang qui coule autour du billot, c'est le tien, Et ces cadavres blancs couchés sous tes balances, O boucher, c'est tes fils, troués du fer des lances, Tués par le poison, la dague, l'échafaud ! — Qu'importe ? Nous paierons le sceptre au prix qu'il f; Et pour les morts, que Dieu fasse accueil à leur âme !

« Je veux dormir ! »

Les ducs et les superbes dames S'en allaient à pas lents vers les pays d'exil : L'aïeul triste voyait s'éloigner leur profil Dans un brouillard d'oubli qui n'avait plus d'aurore... Les fils des rois défunts s'appauvrissaient encore.

Ils peinaient. Revenu vers le toit de l'aïeul, Le dernier de la race innombrable était seul...

Le boucher se leva, brusque : « Assez de chimères ! »

Les yeux chauds, la peau sèche et les lèvres amères,

Il secoua la tête, et s'étant dévêtu,

Doucement, palpant l'ombre, il dit : « Femme, dors-tu i

LES VIKIX,GS

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