L HERITAGE
1 h ord- le- Vieux, fils d'Einar, étant mûr pour Héla, Au premier jour du temps d'Yule, rassembla Ceux qu'il osait encor nommer ses frères d'armes; Puis, lorsque les Yikings eurent, à grands vacarmes, Mangé les daims bouillis et lampe l'hydromel, Le grand vieillard leva d'un geste solennel Sa corne au cercle d'or et resta la main haute. On se tut, écoutant les paroles de l'hôte.
« Je vous ai conviés, frères, pour nos adieux.
Vous m'avez trop longtemps surnommé Thord-le-Yieux,
Et vraiment, la vieillesse est malséante aux hommes. Si les dieux étaient bons, les guerriers que nous somme Devraient tomber d'un bloc avec la hache au poing. Mais que faire? Il en est dont la mort ne veut point, Et Thorgerda, puissante à sauver, les abrite. La mort qui ne veut pas de moi, je la mérite. Vous l'avez su, combats d'été, courses d'hiver! Si l'on n'a pas noué ma chaussure d'enfer, J'ai reçu plus de cent blessures inutiles. Or, voici maintenant que mes bras sont débiles, Mes deux genoux liés, et mes pieds chancelants : J'en ai honte, et je veux laver mes cheveux blancs ! »
Tous, hurlant et frappant la table de leurs glaives, Applaudirent, et Thord ajouta :
« Sur les grèves, Mon vaisseau fatiguait le sable de son poids : Donc, je l'ai fait charger de bitume et de poix; Puisque je ne dois plus suivre vos gais sillages Vers l'espoir des combats prochains et des pillages, Je veux brûler avec ma barque, en pleine mer! »
Adroald, fils de Thord, s'écria : « Je suis fier D'être sorti de toi, chef, et j'en serai digne : S'il est un homme ici dont la race forligne, O père, meurs en paix, tu n'es pas celui-là! Va m' attendre aux joyeux banquets du Walhalla ; Mais pour forcer ton fils aux labeurs de la gloire,
Emporte tes trésors avec toi, dans l'eau noire Que rougira la flamme épaisse du bûcher ! Je n'en veux pas !
— Bien dit, garçon, va les chercher !
Pourtant, je t'en laisse un qui vaudra tous les autres : Prends mon épée ! Et vous, comptez parmi les vôtres Cet enfant qui chantait hier dans nos gavons Et qui vient de parler comme un homme. Buvons. »
L'adolescent saisit la plus lourde des cornes Et la vida trois fois en l'honneur des trois Nornes ; Puis il dit : « Comme il sied, père d'armes, je veux, Avant de devenir ton hoir, faire mes vœux. Pour réparer ta faute et venger ta vieillesse, Je jure par Fenris de mourir en liesse, Dans la fête d'un beau combat, n'ayant encor Aucun cheveu d'argent parmi mes boucles d'or, Et, serrant ton épée entre mes deux mains sûres, De m'endormir parmi les fleurs de mes blessures ! »
Les bons Vikings heurtaient la table à larges coups.
« Chassez-moi, si j'y manque, aussi loin que les loups Chassent le renne blanc dans les plaines de givre, Que le feu luit, que l'homme a la fureur de vivre, Que la terre nourrit la semence, que l'air Promène le flambeau fulgurant de l'éclair;
Aussi loin que le Troll rusé va tendre un piège, Que glissent les Finnois sur leurs souliers de neige, Et que de fins vaisseaux fendent les flots houleux ; Aussi loin qu'il y a des filles aux yeux bleus, Des ours sur les glaçons, des aigles dans les aires, Et plus loin, seul, traqué de hontes en misères, Repoussé par la main, bloqué par le regard, Et que je sois banni d'Asgard et de Midgard, Et de tout Heu, sinon de l'enfer, et je jure !
— Bien bu, petit, et mieux parlé! Belle gageure A promettre au Dysir qui cherche les vaillants ! »
L'enfant échevelé, rose et les yeux brillants, Reçut, avec l'épée, une place à la table.
Parmi les guerriers roux, il siégea, respectable.
Alors, le Skalde ému prit sa harpe d'argent
Et son cœur s'exhala sur un rythme changeant :
« Nous sommes les rois blonds que guident les étoiles ! Au cri des vents houleux, nos barques à deux voiles
Bondissent par-dessus les flots ; Les brisants sont nos ports, les ouragans nos fêtes ; L'éclair est notre phare, et l'effort des tempêtes
Travaille pour nos matelots.
« Nous sommes les rois blonds de l'océan sonore : Nous avons découvert les pays qu'on ignore
Par delà les mers de cent jours; C'est pour nous que les Franks décorent les chapelles, Que leurs troupeaux sont gras, que leurs filles sont belles,
Et que leurs cités ont des tours !
« Nous marchons dans la nuit aux lueurs des épées : Les vainqueurs sont vaincus, et leurs têtes coupées
Pendent le long de nos arçons; Nous avons pour ami l'oiseau noir au bec jaune ; Nos bons frères les loups nous demandent l'aumône
Et s'engraissent quand nous passons!
« Nous sommes les rois blonds de l'espace et de l'onde, Les joyeux fils de Thor qui courent sur le monde,
Ivres de gloire et de butin; Les prêtres de l'Enfant qui dort auprès des vaches Ont des crânes luisants qui s'ouvrent sous nos haches
Mieux que les bûches du sapin !
« Aussi, quand le Dysir qu'Odin promet aux braves, Sur les champs de carnage ou parmi les épaves,
Viendra ramasser nos corps blancs, Nous irons nous asseoir à la droite des Ases, Pour vivre de festins, de combats et d'extases
Dans les palais étincelants ! »
Le vieillard dégrafa son collier, en silence. Et l'offrant au chanteur sur le fer de sa lance, But la bière de ses funérailles, gaiment.
Or, le soleil rougi glissait du firmament, Et Thord, s'étant levé, descendit vers la baie. A l'horizon, le ciel saignait comme une plaie, Pourpre, et l'on eût pensé que les veines d'Ymer Pour la seconde fois ruisselaient dans la mer.
« Un beau soir pour mourir, et Dieu me favorise Si j'en crois la splendeur de son œil, et la brise Qui fait déjà frémir ma toile et mon filin! » Thord-le-Yieux souriait de voir son orphelin Entasser le trésor des longues pilleries Sous le frémissement des deux voiles fleuries.
L'œuvre achevée, il dit : ■ Au revoir, compagnons! i Puis, quand il les eût tous salués par leurs noms, Sans oublier son fils, il détourna la tête. « Nous allons faire à deux la suprême conquête, Mon vieux Dragon-de-mer bandé d'ocre et d'azur ! i
Sur la poupe choyée il monta d'un pied sûr, Largua la double voile et trancha les deux câbles. La coque, en cet instant d'efforts irrévocables, Hésitante, oscilla sur l'or des flots tremblants. Le soir dur hérissa de reflets rutilants
Les agrès, et la pointe immobile des rames. Puis, la nef, emportée au bercement des lames, S'éloigna dans l'orgueil belliqueux du couchant, Diminua, brunit, perdue avec le chant Du héros triomphal qui voguait sur sa tombe, Et la lune éploya ses ailes de colombe.
A peine voyait-on, là-bas, vers l'horizon, Une tache de nuit qui trouait le frisson De l'immensité blême et lourdement tranquille. Les compagnons de Thord, debout sur la presqu'île» Devisaient, les cheveux envolés dans le vent, Et regardaient au loin ce point d'ombre mouvant, Si morne, et qui soudain brilla comme une étoile. Il brillait. Par degrés, l'angle aigu d'une voile Se précisa sur l'aube étrange qui naissait, Vapeur mauve, et voici que la lueur croissait, Elargissait son orbe, et plus haut, plus encore, Montait, émerveillant le ciel de son aurore, Brûlait l'air, dévorait les ténèbres en feu, Et, rouge, flamboyait dans le silence bleu.
Un ruissellement d'or se ruait sur l'eau sombre,
Affluant jusqu'aux pieds des Vikings, et leur ombre
S'allongeait en tremblant derrière leurs talons ;
Sur leurs membres noueux et dans leurs cheveux blonds
L'incendie honoré mettait des clartés roses ;
Ils trépignaient, fiévreux, mais roides dans leurs poses,
Et s'affamant de mort pour les combats futurs,
Chacun sentait son cœur battre entre ses bras durs.
Pourtant, l'espace gris rentra dans les ténèbres; La flamme ne fut plus qu'une torche, et, funèbres, Des nuages de cendre obscurcissaient l'embrun. Alors, les guerriers blancs partirent, un par un, Et l'enfant Adroald resta seul sur la roche. Le dernier feu pâlit quand le jour était proche, Et la mer balança quelques charbons errants Dans la froide lenteur des flots indifférents.