ACTE T)E FOI
il o m M E s , femmes, vieillards, enfants à la mamelle, Les frêles innocents qui pouvaient croire en Dieu, Les vierges qui rêvaient dans un calme sans vœu Et dont l'âme riait dans des yeux purs comme elle ;
Tous, les chiens, les troupeaux, en tas, noirs, pêle-mêle, Liés, mitres, meurtris, hurlent, voués au feu : Et la flamme, alentour, court dans un brouillard bleu, Comme un loup affamé qui rôde et qui grommelle.
Le bois craque, la chair crépite, la poix bout; Un moine brun, la crosse en main, calme et debout, Fait des signes de croix vers le bûcher qui fume.
Le peuple à genoux, loin, chante en levant les bras, Et l'incendie, au fond des cieux roussis, allume De longs reflets de sang- sur des nuages gras.
IJeux hommes, deux esprits, gloire d'un double empire, Au même jour d'Avril mouraient ; et ce fut tout : D'un bout de la brutale Europe à l'autre bout, Nul cœur ne salua Cervantes et Shakspeare.
Les deux héros, meilleurs en un temps qui fut pire, Dans les fers ou l'injure avaient chanté debout, Et tous deux avaient su, sans haine ni dégoût, Jugeant ce qui torture, aimer ce qui soupire.
Quand la main des douleurs eût fermé leurs yeux creux, Ils partirent, laissant leur âme derrière eux, Et le peuple oublia de pleurer sur leur tombe.
Puis, comme si ce jour n'eût éteint qu'un soleil, Misérable et tranquille, à l'heure où le soir tombe, La veuve humanité reprit son lourd sommeil.
L ESPOIR DU MOXDE
v/ r , voici qu'à leur tour les hommes et les races, Troupeau d'ombres chassé dans le fait accompli, Fuyaient, hagards : la Mort, sonnant son hallali, Lançait sur eux la meute âpre des jours voraces.
Comme un veneur joyeux, la Goule aux larges brasses Jetait son vil butin dans les charniers d'oubli : Assez, passez ! Dès qu'un triomphe avait pâli, Le souffle de l'abîme en balayait les traces.
Mais le poète, intact en sa longue beauté, Blanc, drapé de jeunesse et vêtu de clarté, Se levait du tombeau comme un soleil se lève.
Son cœur ému, son cœur troublé, son cœur aimant, Tout son cœur palpitait dans les fils de son rêve, Et sur les siècles morts montait royalement!
vJ Poète immortel qui pétrissais des âmes, Frère de Dieu, ton front ressemble à l'univers, Immense, avec ses monts, ses flots, ses arbres verts, Et ses jardins d'espoir où nous nous réchauffâmes ;
Ses villes, où l'on voit ramper des vœux infâmes, Et ses fleurs de vertu que fane un vent pervers, La vie et la douleur qui se traîne au travers, En cueillant des sanglots sur la bouche des femmes.
O Poète ! Le monde a tenu dans ta voix :
Tu parlais, et, géant, père et mère à la fois,
Du seul baiser des mots tu procréais des hommes.
Quand tu leur disais : « Marche ! » ils partaient triomphants, Rois des âges, et plus vivants que nous ne sommes. La Mort passe sur nous sans toucher tes enfants!
LE TOETE
IVloKTROSE escaladait les chariots du camp. « Holà! je te rejoins! je t'ai vu! Depuis quand, Double lâche, depuis quel jour, gratteur de harpe, Convient-il de rester ici quand on s'écharpe, Et de s'asseoir, au lieu de marcher au combat? Nous t'avons vu ! Méchant barde, mauvais soldat, Ta carcasse tremblait de peur, à demi-morte! Si c'est les horions que tu crains, j'en apporte! Montrose frappe mieux encore que les Anglais ! On meurt pendu, d'avoir évité les boulets ! »
L'homme, sans voir l'épée au-dessus de sa tête, Immobile, chantait le nombre et la défaite Des ennemis, leur fuite et l'étendard honteux, Les montagnards chassant ces troupeaux devant eux, Pasteurs de gloire, et la gloire des Terres-Hautes!
« Tais-toi, lâche, ou je vais te transpercer les côtes! On ne te permet plus de chanter les vainqueurs ! «
L'homme continuait et disait les grands cœurs, La Tweed, l'Ecosse libre et l'honneur des ancêtres..
« La patrie est en deuil sur la bouche des traîtres ! i Ne déshonore pas les morts en les nommant ! »
Le barde racontait la bataille, et comment Chacun des preux était tombé dans la mêlée; Il narrait les chevaux hennissants, la volée Des flèches, les canons tonnants, les coups, les cris.. Son hymne triomphal emplissait le ciel gris.
Montrose, ému, laissait pendre sa lourde épée ; Les soldats, se groupant autour de l'épopée, Revivaient la victoire en écoutant les vers.
L'homme évoqua des soirs dans les futurs hivers, Quand les petits-neveux rediraient son poème...
Ensuite, il se tourna, fier, la face encore blême,
L'œil rayonnant, et dit avec sérénité :
« Si j'avais combattu, qui donc aurait chanté? »
2~]0 L'ESPOIR DU HOND1