C0LIE%E
Iauvre maître, une femme a désolé ta vie! Après les jours sans calme et les soirs sans repos, Après la foule inepte, après les oripeaux, Après la fièvre, et l'œuvre âprement poursuivie,
Epuisé par l'effort, harcelé par l'envie, Tu rêvais de dormir sur un cœur plus dispos : Mais on te rapportait le baiser des tripots, Et tu connus les bras dont l'amour se défie !
Tu pleurais. La catin riait à son miroir, Fière de ta douleur, et joyeuse de voir Que son œuvre était plus vivante que la tienne !
L'amour et l'art! Et tu mourus en célébrant, Martyr, tes deux bourreaux, ta chimère et ta chienne, L'amour qui t'a fait triste et l'art qui t'a fait grand !
LiA %UE CH^'X.TE
L oui s- le -Quatorzième a quatorze loupes, Non pour y voir mieux, car il n'y voit pas; Louis-le-Quatorzième a quatorze soupes, Et le roi les mange avant son repas :
Ça passe, ça passe...
Le roi mange trop, le roi mange tout : C'est ma poule au pot qui fait son ragoût, Mais tant va le pot qu'un jour il se casse, Et qui bâfre tant meurt du choléra!
Jacques Bonhomme, ça passe, Ça passera!
Les marquis sont beaux et font des bamboches; Nous hachons la paille et c'est notre pain. « Tu n'as pas de pain? Mange des brioches! » C'est des mots qu'on dit quand on on n'a plus faim, Ça passe, ça passe...
Mais les beaux marquis sont tout comme nous L'Ogre les avale, avalera tous, Car ils ont un peu la vue un peu basse, Pour voir leurs écus danser l'opéra!
Jacques Bonhomme, ça passe, Ça passerai
Tondus ou rasés, les gens de chapelle S'exècrent gaîment pour l'amour de Dieu ; La veuve Scarron en chasse, en rappelle, Et tous les six mois il en meurt un peu :
Ça passe, ça passe...
Si ça passait mal, on vous aiderait :
Jacques a des bras, Bonhomme est tout prêt; Mais il vous tient tous en état de grâce, Pourvu qu'on vous ait chanté Libéra!
Jacques Bonhomme, ça passe, Ça passera !
Loi CI'BLE
.La bataille crépite au loin, le soleil monte,
Et le comte, debout, prend les ordres du comte :
« Sa Majesté veut bien exprimer le désir, Monsieur, que vous alliez, en son nom, vous saisir De ce moulin avec cent hommes. »
Il s'incline, Tire, de son drageoir d'argent, une praline : « Pour l'honneur que daigna nous octroyer le Roi, Offrez ma gratitude à Sa Majesté : moi Et mes gens serons fiers de bien mourir pour Elle. — Quand messieurs les dragons iront forcer l'autre aile,
L ESPOIR DU MOXDE
Pour diviser les feux anglais, vous tirerez.
— C'est fait.
— On vous aura promptement massacrés.
— Nous tâcherons de vivre aussi tard que possible.
— Car vous m'entendez bien, monsieur, c'est une cible Qu'il importe de tendre à messieurs les Anglais.
— Nos habits bleus feront merveille.
— Épargnez-les !
- Je ne ferai casser qu'un membre par seconde.
— Nous ne vous verrons plus, monsieur, qu'en l'autre 1
— J'attendrai.
— Croyez bien que j'en suis au regret. Les regrets sont à moi, monsieur.
— Étes-vous prêt?
— Toujours ! Le temps, du moins, de mettre un doigt d Car ma perruque est folle, et de faire recoudre
Ce bouton qui prétend déserter mon gilet.
— Adieu, monsieur.
— Je suis, monsieur, votre valet.
— C'est moi, monsieur, qui suis très humblement le v^
Pimpants, enrubannés, l'un en face de l'autre,
La main gauche à l'épée et la main droite au front,
Tous deux se font la révérence, avec un rond
De jambes, comme au bal, talons rouges, et prestes, Tournent, en étalant leurs jabots sur leurs vestes.
Le comte a rassemblé ses hommes.
« Mes enfants, J'ai besoin, s'il vous plaît, de quelques bons vivants Pour venir avec moi mourir sur la colline. »
Ses doigts courent dans sa cravate de Maline, Et tout le régiment hurle : « Vive le Roi!
— Eh ! là, quel bruit ! Du calme, et qu'on se tienne coi Est-il séant de tant crier pour rendre l'âme? »
Echevelant le toit du moulin, une flamme, Rose et pâle, s'envole et vole dans le bleu.
« Notre maison s'en va crouler... Pressons un peu. Sergents, désignez-moi cent morts. »
Il examine Si les hommes, les ors, les cuirs ont bonne mine, Pèse les pulvérins, et du bord de ses gants Effleure les galons après les catogans.
« Mauvais! N'aurez- vous point de honte à comparaître En guenilles, devant le diable votre maître ? » Ils inspecte les mains, les cols.
278 l'espoir du monde
a Peau d'acajou, Que va dire saint Pierre en regardant ton cou? Tu mourras en état de crasse ! »
La fumée, Sur le tok du moulin, roule...
a Ma très aimée Que j'oubliais! Je suis d'un déplorable amour. »
Vite, le colonel écrit sur un tambour :
« Je viens vous obséder ici, mademoiselle,
Par l'importunité suprême de mon zèle ;
Lorsque vous parviendront ces lignes, je serai,
Sans aucun doute, horriblement défiguré.
Ce m'est un gros ennui de rompre notre chaîne.
Mais quoi? Je me console en ma laideur prochaine
Du regret de n'avoir pas été votre époux,
Et je signe : Celui qui veut rester à vous
Toute sa vie. »
« Allons, messieurs mes gars, en plaine ',
Il rajuste sa fine épée en porcelaine, Et prêt au dernier bal, la main dans son jabot, Fleurant bon, fredonnant des couplets de tripot, Rêvant de pharaons passés, de belles filles, Le comte va mourir en croquant des pastilles.
LIÏlTfOX CH.A^TE
Lixdor chante au bas de la rampe, Devant les perrons de Marly :
Assis sur le marbre poli Dont le froid lui donne la crampe, Il a froid, mais il est joli.
Heureux d'être habillé de mauve, Culotte et veste de satin, Lindor tourne un œil clandestin Vers la fenêtre d'une alcôve, Et gratte un luth dans le matin.
Lindor chante pour la méchante, Et songe en admirant ses bas Qu'il est d'un demi-ton trop bas; Sa belle dort, et Lindor chante Les chagrins qu'il ne souffre pas. . .
T>UT>LEIX
L'enfant rêveur, opprobre et douleur de son père, L'être mystérieux qu'on nomme en rougissant, L'enfant grave qui pense et dont on désespère, L'élu de cœur trop large et de front trop puissant,
Le mauvais fils, honteux et chargé de risées, Inutile à soi-même et pesant pour autrui, Emporte sa chimère et ses billevesées Vers des pays profonds et lointains comme lui.
Vers l'inconnu, l'exil, la mort, superbe et libre, Ainsi qu'un prisonnier qui sort de sa prison, Il s'en va : son cœur s'enfle et sa poitrine vibre, Et debout sur la mer il emplit l'horizon.
Poète, il a senti qu'il va vers du mystère, Et fascinant des yeux l'avenir haletant, Immobile, il s'acharne à voir surgir la terre, Parce que quelque chose est là-bas qui l'attend.
DIX-HUITIÈME SIÈCLE 28l
Quoi? L'enfant ne sait pas, mais devine une aurore, La sienne, et sous un ciel virginalement bleu Une patrie en fleur qu'il aime et qu'il ignore, Et qu'il rejoint après quatre mille ans d'adieu :
L'Éden originel perdu par les ancêtres, L'Inde, berceau du verbe et calice des dieux, Parterre ensoleillé d'extase, où tous les êtres Ont cueilli le reflet qu'ils gardent dans leurs yeux !
Il retourne à grand vol vers l'Inde maternelle, Et glissant sur les flots parmi les goélands, Le grand vaisseau penché rapporte sous son aile L'amour d'un fils qui rentre après quatre mille ans !
L'amour joyeux qui fait les volontés plus fortes Le mène, et sa jeunesse en tressaute d'émoi ; L'Inde le reconnaît, sourit, ouvre ses portes : L'enfant qu'on bafouait s'assied, et devient Roi.
Ah! certes, celui-là vécut un grand poème, Qui ploya doucement son front sous l'anathème
Et le releva couronné :
Il était parti seul, et nourri d'une aumône ; Il reparut immense et debout sur le trône
D'un monde qui s'était donné I
282 l'espoir du monde
Avec sa grâce lente et sa vertu sans arme, Il savait l'art divin d'acquérir par le charme
Et de conquérir par l'amour :
Blanc comme Siddhartha dans le jardin des palmes, Il apaisait, d'un seul regard de ses yeux calmes,
Et Dupleix était Bahadour !
L'Inde rajeunissait pour chérir sa pensée : Heureuse, elle venait comme une fiancée
Vers le bel époux Aryen ; Son ciel flambait pour lui d'un azur plus intense, Et les rois fraternels imploraient l'assistance
De ce passant qui n'avait rien.
Rien, sinon tout : la force ardente du génie, Qui croit lorsqu'on hésite, affirme lorsqu'on nie,
Et qui veut quand nul n'ose plus, Qui féconde un pays dès qu'il marche sur l'herbe, Et qui réchauffe, avec la chaleur de son verbe,
Les coeurs froids et les bras perclus!
Rien, sinon lui, la foi magnétique et sacrée Qui transfuse sa vie aux foules, et qui crée
Du courage avec des malheurs; Qui se donne pour qu'on lui donne et pour qu'on l'aime La foi, l'âme qui brûle et qui sourit quand même
Comme un volcan couvert de fleurs!
Il osait ! 11 avait la majesté de croire !
Il marchait! Les périls assuraient sa victoire
Et les obstacles son chemin ; L'esprit sûr, l'œil rapide et la prunelle claire, Il voyait s'éveiller les haines, sans colère,
Et les endormait dans sa main.
Sa loyauté groupait les faibles autour d'elle : Sa parole solide était la citadelle
Où s'abritaient tous les effrois; Un sourire de lui valait mieux qu'une armée, Et les peuples venaient s'asseoir dans l'ombre aimée
De ce marchand faiseur de Rois !
Il ordonnait, traçait les plans, jugeait les princes, Savait tout, menait tout, et berçait les provinces
Au rythme de sa volonté ; Chaque printemps, mauvais ou bon, meilleur ou pire, Ajoutait une fleur aux fleurons de l'empire
Que son rêve avait inventé !
Ses étendards flottaient sur deux mille pagodes ; Dupleix avait semé la France aux Antipodes,
Et les trois Lys avaient éclos; Par l'effort de huit cents soldats et d'un apôtre, Une France d'Asie et plus vaste que l'autre
Sortait superbement des flots.
284 l'espoir du monde
Puis lorsqu'il eut ses mers, ses vaisseaux et ses îles, Trente-cinq millions de dévouements dociles,
Les rois amis, les dieux cléments, Lorsqu'il eut les remparts, les canons et les troupes, Les éléphants casqués, les chevaux dont les croupes
Resplendissaient de diamants,
Lorsqu'il eut asservi les forêts et les fleuves, Dompté les siècles morts, bâti les cités neuves,
Dressé la splendeur des palais, Vaincu Madras, traîné Bengale sur Golconde, Entassé les trésors, ouvert l'Inde profonde,
Il dit à la France : « Prends-les! »
Alors, ce fut un rire énorme dans la foule, Et, triomphante, au bruit d'un règne qui s'écroule, La France en belle humeur surchargea trois vaisseaux Du rire monstrueux des sots.
L'Invincible Armada de l'ineptie humaine S'en alla dans le vent des rires, emportant Sa cargaison d'injure à pavillon de haine. Et la flotte des gueux disparut en chantant!
DIX-HUITIÈME SIÈCLE 28ï
Elle allait en croisade étrangler une idée, Tuer l'esprit fécond sur l'œuvre fécondée, Détruire, et sa gaieté proclamait à grands cris L'orgueil de n'avoir rien compris !
En guerre sainte, un nain conduisait ces Pygmées ! Sa vanité de pleutre épouvantait les cieux : Ayant pour lui la France et sous lui les armées Le gnome regarda le géant dans les yeux.
Il contempla la gloire et les travaux d'Hercule ; Puis il prit tout cela dans sa main minuscule, Et broya lentement, avec un air distrait, L'œuvre du Titan qui pleurait...
Un traître ? Ce nain-là n'était pas même un traître ! Il a vaincu. Les nains sont toujours les vainqueurs ! Ils ont la voix du nombre et le geste du maître, Et leur petite main sait briser les grands cœurs !
Ils sont la force auguste, unique, ce qu'on nomme La vérité, la loi, la justice, ils sont l'Homme ! Ils sont l'horreur du Grand et le dégoût du Beau ! Leur gratitude est un tombeau !
11 faut mourir d'avoir escaladé les faites. Grandi les horizons ou rompu les barreaux ! N'ous avons nos gibets dressés pour nos prophètes, Et l'abattoir du monde est peuplé de héros!
286 l'espoir du monde
La tombe de Dupleix attendait sa victime, Il partit. On payait le bienfait par un crime : Trahi, volé, pillé, détrôné, sans appui, Sans rancune, sans pain, sans espoir, sans refuge, Il prit dans ses deux mains son front chargé d'ennui : Depuis qu'il l'avait vu dans les yeux de son juge, Le néant descendait en lui!
Encore, il essaya de relever la tête : Ce mendiant tourna les yeux vers sa conquête, Mais son cœur saignait trop et l'Inde était trop loin. Il vit l'œuvre en débris sous les talons du gnome, Puis, l'Angleterre, avec patience, avec soin, Ramassant les morceaux pour s'en faire un royaume, Et Dupleix mourut dans un coin.