L' ECH^F^AUT
JL a foule, ivre du sang promis, trépigne et hue, Battant des mains, jetant des cris et des chansons. L'air flambe; l'échafaud, droit sur ses étançons, Se hausse comme un phare et luit sur la cohue.
Voici qu'un flot d'enfants et de femmes se rue : Fusils, faux, sabres nus, piques, estramaçons, L'acier brille; les gueux trônent sur les arçons Et le chariot tourne à l'angle de la rue.
[1 vient, pesant... Chénier monte sur l'échafaud. t< A mort! A mort! » Superbe, il attend, le front haut Un vers harmonieux chante dans sa pensée.
[1 passe avec lenteur ses doigts fins à son cou, Rêve sur l'homme, songe à l'œuvre commencée, Et sa tête aux yeux clairs tombe au panier, d'un coup.
L'OISEAU T>E Fli^A'MCE
Vj N bruit d'ailes dans du bleu !
De la neige s'éparpille ; L'air tourbillonne; un point brille Est-ce un regard ou du feu?
C'est un œil d'aigle qui passe I
L'aigle des sommets alpins S'élance du haut des cimes, Et rase au bord des abîmes Le noir silence des pins :
Son vol siffle dans l'espace.
Il s'enlève et redescend Sur la France et l'Italie; Toute l'Europe est remplie Du bruit que font en passant Ses ailes d'Apocalypse !
Les nuages sont plus beaux Lorsque le soir est plus rouge!
L'horizon croasse et bouge Sous un tel vol de corbeaux Que le soleil s'en éclipse !
Dans l'escorte qu'ils lui font, L'aigle s'en va d'une haleine De la Corse à Sainte-Hélène, Pour noyer son ombre au fond De la mer la plus profonde.
Il disparait dans de l'or !
Mais sitôt qu'un vent se lève, L'Europe se tourne et rêve Qu'elle entend planer encor Le dernier aigle du monde!
L'HOMME eD'*AI1lo4IeXJ
-La Grande Armée, au bord de la mer, dort sans bruit, Sans lune.
L'Empereur s'en alla dans la nuit.
Il marchait seul, les yeux et l'âme vers l'espace. Le ciel était criblé d'étoiles; la mer lasse Se reposait du jour en un sommeil mouvant; Une odeur de maquis fleurissait dans le vent : Son chaud parfum ressuscita les nuits de Corse, Et la grotte, et l'enfance où fermentait la force, La chambre jaune, et les oliviers, les varechs, L'école, un pan de mur sur la côte des Grecs, L'ignorance des jours à venir...
Que c'est vite !
Comme c'est loin ! Le globe, à cette heure, gravite Autour de son génie et de sa volonté !
Son champ, c'est l'Univers, et l'homme, il l'a dompté 1 Son œil impérial est le pôle du monde. Comme un verbe de Dieu, sa parole est féconde Et crée : il parle et pense au nom du genre humain. Ses gestes sont des lois; les rois baisent sa main, Et le bruit de son pas retentit dans l'Histoire ! Toute splendeur, auprès de sa lumière, est noire. Il est à mi-chemin entre la terre et Dieu !
L'Empereur s'avançait, auréolé de bleu :
Les flots lui redisaient leur chanson de naguères,
Forte et lente.
Il songeait aux innombrables guerres : La carte de l'Europe allait changer ses noms; Les villes, saluant le pasteur des canons, Se pavoisaient à son approche...
A son approche, Un courlis réveillé s'envola d'une roche, Criant, et l'homme eut peur.
Il marcha de nouveau :
Il regardait, sur les écrans de son cerveau, Les choses du futur silhouetter leurs formes : Le temps ratifiait ses volontés énormes; L'œuvre du Christ, il la parfaisait par le fer : Un peuple unique !
Il s'arrêta devant la mer.
Droit sur le piédestal d'une roche battue D'écume, l'Empereur s'érigeait en statue, Et les vagues rampaient autour de cet airain; La nuit faisait un dôme à son front souverain Et constellait sur lui le ciel de sa planète. L'ombre se déployait, harmonieuse et nette, Depuis la vaste mer jusqu'aux astres amis ; Les flots se balançaient sur les flots endormis, Avec la nonchalance immense des puissances Éternelles, et des nuances, des muances, Brèves, d'un horizon à l'autre, infiniment, Alternaient en chantant et chantaient en dormant : Leur hymne grandiose emplissait l'atmosphère, Disant l'effort divin de faire et redéfaire, Sans fin, sans gloire, encore, et l'homme se sentit, Entre la grande mer et le grand ciel, petit.
296 l'espoir dv monde