L'HOMME T)E C\C^4%CB%E
-L e Temple sous l'azur solide d'un ciel froid, Développe ses plis de porphyre et d'agathe, Et géant d'un désert où nul arbre ne croit, Surgit seul, sur l'horreur de l'immensité plate.
De longs voiles de deuil qui pendent près des fûts Lèchent le flanc poli des colonnes spectrales, Et bruissent sans trêve, en un soupir confus Où pleurent des efforts, des désirs et des râles.
Car c'est le temple où sont les Mots, les mots cachés, Les mots divins, l'autel des vérités suprêmes, La preuve des vertus qu'on nomme des péchés Et le texte des lois qu'on souilla d'anathèmes;
Tout ce que notre effort analyse et confond, Le bien, le mal, le vrai, le faux, tout le mystère Dont le vertige humain cherche et croit voir le fond, Tout l'éternel mystère où se heurte la terre !
Droits et devoirs, l'amour, la mort, l'irrévélé, L'ordre et les buts, la fin des âmes et des choses, Le soleil, chiffre errant, le ciel, nombre étoile, Le sens de chaque énigme et la raison des causes !
Ils sont là, tous, murés, et cent marches d'airain Montent rigidement vers l'abside interdite : Au seuil, ascète blanc penché vers son burin, Un vieillard éternel est assis, et médite.
Oh! voir l'inconnaissable et baiser l'absolu! Dompter Dieu, vaincre l'ombre, enfanter la lumière, Écrire le secret que nul n'a jamais lu, Faire une certitude au monde, la première !
L'homme songe; et tandis que son rêve impuissant S'acharne à combiner de longs hiéroglyphes, Le Sphinx erre alentour et tord sa bouche en sang : Il attend la réponse en aiguisant ses griffes.
Mais le vieillard qui pense et ne sait plus rien voir Roule un regard neigeux sous l'arc de sa paupière, Regard terne, d'où coule un calme désespoir, Regard de mort, berçant des volontés de pierre.
Il veut savoir : les Mots chantent dans le lieu saint, Sur un rythme d'aurore et de flamme : il écoute, Mais du seuil que les dieux ont fermé de leur seing, Rien ne parvient à lui que le conseil du doute.
N'importe ! Il veut ! Il les discernera, les Voix ! Il brasse l'ombre, étreint le vent, fixe les sommes, Et chaque fois qu'il dresse un thème, chaque fois La vérité de Dieu jette une erreur aux hommes!
N'importe ! Il guette, invente, affirme... Ses yeux blancs Regardent tournoyer le troupeau des chimères, Et voilà que son crâne a bercé dix mille ans Le murmure alterné des dogmes éphémères!
Le Sphinx circule et rôde... O femmes ! C'est en vous Qu'il plongera l'acier brûlant de ses morsures! Vous qui vivez autour des chercheurs et des fous, Les degrés du parvis saignent de vos blessures!
Fuvez, priez ! C'est vous qu'on pare pour les deuils, Martyrs, cœurs déchirés, perpétuelle hostie, Holocauste du rêve et rançon des orgueils ! Nous désertons la terre et c'est vous qu'on châtie !
Elles passent, fuyant, priant, toujours en vain, Et la Vie, — oh ! le Sphinx, — les mord et les mutile, Et les petits enfants qui demandent du pain Tendent vers le penseur leur prière inutile.
« Ne rêve plus ! Regarde ici ! Nous t'implorons ! Viens, nos bras sont vaincus et nos faces pâlies : Tes labeurs ont creusé des rides sur nos fronts, Et nous mourons de toi, pour toi qui nous oublies...»
Mais l'homme en marbre blanc n'écoute que ses Voix, Et le Sphinx affamé rôde sous les portiques. « Nous avons trop lutté, père, contemple et vois! » Mais l'homme écoute encor chanter les Voix mystiques.
« Grâce ! Prends en pitié l'enfer de notre ennui ! » Mais il porte en son cœur tout l'enfer et son gouffre, Et, trop penché sur lui pour voir autour de lui, Souffre trop de son mal pour voir qu'un autre en souffre.