‹ Les AgesChapitre 6 sur 43 · L'HOTE · texte numérisé non relu

L'HOTE

il am-borg, chef, auprès du dolmen, était debout,

Large, massif, casqué d'une tête de loup,

Sanglé de cuir de renne et ceint de peau de bique ;

L'homme, d'un poing velu, s'appuyait sur sa pique,

Regardant le soleil crouler vers la forêt ;

Son collier de rubis et d'onyx fulgurait

Dans les poils grumeleux de sa toison hirsute,

Et brusque, las de voir, il marcha vers sa hutte.

Une femme attendait sur le gazon du seuil, A genoux, belle, jeune, et les cheveux en deuil ; La femme dit :

« O Chef, je n'ai ni toit ni maître.

Reconnais-moi : je suis celle qui menait paître Les pourceaux de Siegfried, mon père, au bord du Rhin : Tu voulus m'acheter de trois glaives d'airain, De six porcs, dix moutons, et d'une jument slave;

l8 L'ESPOIR DU MONDE

Moi. vierge, j'espérais devenir ton esclave. Mais Siegfried me vendit à Todt, qui paya mieux. J'ai pleuré. Mon époux est mort vite, étant vieux; Je l'ai mis dans son arbre et traîné jusqu'au fleuve, Les flots l'ont emporté vers la mer : je suis veuve, Stérile, et j'ai voulu retourner vers les miens. Mais les chemins sont durs et longs; j'ai peur des chiens Des loups, des sangliers et des rôdeurs Bataves. C'est pourquoi, te sachant honnête entre les braves, Je viens te demander asile pour la nuit. »

Le chef répliqua : « Femme, entre, ton pain est cuit. » Elle entra, fit griller le chevreuil sur la pierre, Servit le sel, les pains de glands doux et la bière, Puis, le couple affamé mangea, silencieux. La femme, par instants, levait ses larges yeux Vers l'homme qui buvait et lui tendait la coupe. Au-dessus d'eux flambait, dans la graisse, une étoupe, Au fond du crâne noir accroché par un clou. Les lueurs de la lampe éclairaient le beau cou De l'étrangère assise et qui baissait la tête : Sa poitrine s'enflait comme une lourde bête Qui s'est roulée en boule et qui rêve en dormant.

Le guerrier l'admirait respirer largement, Puis, il se détournait vers la poutre enfumée, Contemplant ses carquois, son angon, sa framée, Ses haches de silex et ses bracelets d'or; Mais ses yeux, malgré lui, le ramenaient encor

Vers la belle étrangère assise sous la lampe :

Les cheveux roux tremblaient au contour de la tempe...

Elle se leva.

« Chef, je suis venue à toi, Mon hôte, et je me suis reposée en ta foi. » La fille de Siegfried dégrafa sa ceinture, Dénoua sa sandale, et sur la terre dure Où s'étalait le lit de feuilles et de peaux, Tranquille, se coucha pour prendre son repos : Et voilà qu'elle apparaissait encor plus belle...

Ham-borg, se rapprochant, vint s'étendre auprès d'elle Entre ce corps de femme et son corps d'homme, il mit Sa longue épée à deux tranchants, et s'endormit.

SCiA'DELEI'ME

IN le , accroupie au coin de sa grotte, elle veille, Blême au milieu de l'ombre humide : dans sa main La Sainte aux doigts noueux contemple un crâne humain Et médite, attendant le jour d'être pareille.

Ses cheveux pendent, gris et secs; sa face vieille Se ride; sur sa peau couleur de parchemin Les pleurs d'un demi-siècle ont creusé leur chemin, Et le bruit de la mort bourdonne en son oreille.

Mais au désastre lent de son corps dévasté Survivent, comme des témoins de sa beauté, Ses yeux purs où sourit la jeunesse éternelle.

Et le peuple se presse au dehors, curieux,

Pour voir luire, au fond des ténèbres, la prunelle

Des yeux où le Sauveur a reposé ses yeux.

L'^<POT%E EïsL 3C^4%CHE

L'homme au manteau brun s'en va dans la neige. Brun dans la blancheur des gouffres alpins, Et les flocons blancs qui tombent des pins Saupoudrent sa cape de beige.

Seul et tout petit, comme un point vivant Suspendu dans les blancheurs de l'espace, Là-bas, puis là-bas, il chemine, il passe, Il tourne emmené par le vent.

Il s'en vient de Rome et va vers la Gaule, Dans les pays longs qu'il ne connaît point, La gourde au côté, le bâton au poing Et la besace sur l'épaule.

24 L E SPOIR DU MONDE

Il suit les torrents, longe les forêts, Descend les coteaux, passe les rivières; Ses pieds courageux saignent sur les pierres Et s'embourbent dans les marais.

Mais il va quand même et poursuit sa route, Sans peur ni fatigue et droit devant lui, Pour être demain plus loin qu'aujourd'hui Et trouver quelqu'un qui l'écoute.

Pour rencontrer ceux qui ne savent pas Et qui vont mourir avant le baptême, Pour leur dire à temps que Jésus les aime, Il se hâte et marche à grands pas.

Ses yeux de prophète où brûlent deux flammes Scrutent le désert des trois horizons, Cherchant près d'un bois le toit des maisons Où vont bientôt fleurir des âmes.

Par delà du gris, par delà du bleu, C'est encor plus loin, c'est dans l'autre plaine, Et l'apôtre va, car l'heure et la peine Sont douces à qui porte un Dieu I

LE MESS^IGE%

.L e Karl, aux premiers coups, est mort au premier rang.

Le Karl ne verra rien des honneurs qu'on lui rend, Des ennemis vaincus, des femmes écharpées, Rien des troupeaux de bœufs ni des monceaux d'épées, Rien des esclaves, rien des vierges à choisir, Et c'est pitié : le Karl en aurait eu plaisir ! Il aurait bu la bière et dansé sous le glaive ! Mais qu'importe? La vie est belle d'être brève. C'est l'orgueil des vaillants, de ne pas vivre tard : Tout sera bien, pourvu que la mort ait sa part Dans le butin, comme un vivant, et dans la gloire !

« Qui d'entre nous ira lui conter la victoire, Et comme on a vengé sa perte, et sur combien ? Puisque notre beau sang ne nous sert plus à rien, : Qui de nous offrira le flot de sa poitrine ! Pour aller vers l'ami défunt qui se chagrine

D'attendre la nouvelle et de ne rien savoir ? Hommes, à qui l'honneur d'être tué ce soir, Parmi ceux que la mort n'a pas daigné connaître i

Alors, toutes les mains se tendent vers le prêtre : « A moi, la mort ! — A moi, l'honneur ! »

Toutes les voi Tumultueusement s'enlèvent à la fois ; Le cercle des guerriers se rapproche du chêne, Furieux, et l'amour gronde comme une haine. « J'aimais le Karl ! — Il fut mon hôte ! — Il m'a donné Le boucher! — Le Karl était mon frère aîné!

— C'est moi qui l'ai troué de sa première entaille !

— A mes noces ! — J'étais son voisin de bataille !

— Je vais mourir de ma blessure : à moi, la mon !

— A moi qui ne suis pas blessé ! — Tirons au sort ! »

Et c'est, dans la forêt, un vaste cri de joie : « Au son ! » Le prêtre étend les mains pour qu'on s'assoi Et le jeu des cailloux commence : les perdants S'éloignent, en mâchant des mots entre leurs dents ; Encor, les cailloux blancs sautent; on se querelle, On rit : la mon attend qu'on ait jouté pour elle. Et le prêtre est debout, le couteau dans la main.

J'ai gagné!

Bruyamment, la foule des Herr-men,

Autour de l'homme heureux qui va mourir, s'empresse On le regarde avec envie, on le caresse, On lui parle, il sourit, il reçoit les adieux, Les souvenirs, et des présents pour les aïeux, Pour les amis, des mots qu'il devra leur redire, Un regard qu'il recueille, un parfum qu'il respire, Du sang qu'on lui fait boire, une larme, un baiser> Toute la vie offerte et qu'on vient déposer Dans son âme, comme en un vase funéraire, Toute la vie offerte à la mort...

« Pour mon frère ! »

Penché sur les monceaux de butin, choisissant, Dans les armes et les joyaux tachés de sang, La riche et lourde part du défunt, il l'emporte Sur le tertre où tantôt va brûler sa chair morte.

Puis, nu, pour s'alléger d'inutiles fardeaux, Il saute sur l'autel, se couche sur le dos, Montre ses yeux riants au peuple qui l'envoie... Le vieux prêtre lui plonge un couteau dans le foie.

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