‹ Les AgesChapitre 7 sur 43 · LE CIRQUE · texte numérisé non relu

LE CIRQUE

:hrétienne aux grands yeux, en robe de lin blanc, Traverse avec lenteur le cirque, et s'agenouille, Les bras en croix. Sur les gradins, le peuple grouille. Le taureau paraît, souffle, et s'arrête, meuglant.

Il voit la proie, et court : d'un coup de corne au flanc Il l'enlève. Le lin rougit. Le sol se mouille. Le fanon du taureau devient couleur de rouille Et les petits enfants regardent en tremblant.

Raide, immobile, et les jarrets tendus, la bête Fouette l'air de sa queue et redresse la tète : La femme pend, pliée en deux, sur le cou noir.

Et la marée humaine, alentour, gronde et houle, Roulant des fronts, lançant des bras, ivre de voir Saigner l'être qui pense autrement que la foule.

L'EiAU T>U TlHin,

L/ e fleuve est jaune et le ciel gris :

L'espace est fendu par les cris

Des cigognes alertes,

Et drapés d'ennui dans l'air nébuleux,

Les pins sont noirs, les coteaux bleus,

Les roches vertes.

Le Rhin jaunâtre aux reflets verts Se déroule et flue à travers L'antique Germanie :

Le Rhin des aïeux est vaillant et fort, Et c'est lui qui ferme le Nord Aux dieux qu'il nie !

Il déteste les dieux latins :

A tout ce qui vient des lointains

Il barre le passage;

Les cultes du Sud sont faux et pervers,

Mais le Rhin couronné d'hivers

Est un dieu sage.

Il est austère et sourit peu; Il reste pur comme le feu Qui durcit les framées; Les échos du Rhin n'ont jamais redit D*autre chanson que le bardit De ses armées!

— C'est pourquoi le peuple est debout, Étonné de voir tout à coup

Resplendir le vieux fleuve :

Les bois sont moins noirs, le ciel est moins gris, Et l'on dirait qu'ils ont repris Une âme neuve.

L'onde a des reflets d'Orient Qui palpitent en souriant

Comme des yeux de vierges; Le vent fait fleurir les fleurs en passant, Et le peuple étonné descend Au long des berges...

Les guerriers roux à cheveux longs

Accroupis sur leurs deux talons

Se penchent pour entendre

Ces voix de printemps qui sortent des eaux

Et qui caressent les roseaux

D'un chant si tendre.

On sent qu'on les aime, ces voix, Qui sont pleines tout à la fois De grâce et de mystère, Comme un gazouillis échappé d'un nid Et dont la tiédeur rajeunit Toute la terre.

Mais elles glissent sur les flots En murmures à peine éclos, Ces voix de l'eau fleurie, Susurrant des mots qu'on ne comprend pas, Deux mots très doux et dits très bas : « Jésus, Marie... »

C2lr* ^^5

L'<AeMeXLIVE1iS*AI1LE

v>hastes sans y penser, probes sans le savoir, Aimant, comme un honneur suprême, le devoir, Epris de liberté, d'espace et de batailles, Les Hommes-de-la-Guerre avaient de grandes tailles, Buvaient, et ne craignaient ni les dieux ni la mort. Leurs klans se promenaient vers les forêts du Nord ; Formidables à tous et sûrs d'être invincibles, Ils donnaient les tribuns des cohortes pour cibles Aux enfants qui jouaient à tuer en dansant. Le couteau d'or au poing, le bras rouge de sang, Les prêtres, égorgeurs de chevaux et d'esclaves, Régnaient au nom des dieux sur la terre des Braves : C'est alors que parut Gibhard le confesseur.

36 l'espoir du moxde

Le saint homme apportait le verbe de douceur, Et la vois de Jésus enseignait par la sienne : Il prêchait la clémence et la pitié chrétienne, Le respect de la vie et le vœu d'être bon, L'indulgence, l'amour des faibles, le pardon Des injures, la croix qui donne la victoire...

Les durs guerriers pleuraient en écoutant l'histoire Du jeune Dieu, candide et beau comme Balder, Dont les pieds et les mains furent cloués de fer, Hésus-Jésus, tué par les Césars de Rome, Et mort en croix, pour la délivrance de l'homme !

« Hoch ! » Châtier le crime et réparer l'affront, Ils le voulaient, et droits sur le bouclier rond Ils en frappaient les bords du plat de leur framée, Hurlant contre César, sa ville, et son armée, Prêts à passer le Rhin, les monts, pour mettre en feu Rome, Jérusalem, la Gaule, et venger Dieu !

Gibhard les apaisait de sa voix toujours fraîche : Il leur contait l'enfant couché dans une crèche, L'âne et le bœuf, le bruit des marteaux sur les clous, Et les mères serraient leurs fils des deux genoux, Heureuses d'être loin, mais tremblantes quand même. Ensuite, ils les baignaient dans les eaux du baptême, Et ses mains rayonnaient du bonheur de bénir.

TROISIEME SrECI.E 37

Puis, lorsqu'il eut planté la crois sur le menhir, Empli l'air d'un parfum de pais, et, par les charmes De Jésus souriant et de Marie en larmes, Vaincu les dieus cruels et les prêtres sanglants, Alors, tranquille et pâle au milieu de ses klans, Le conquérant d'amour dont la tâche était faite Croisa ses bras maigris, et mourut, l'âme en fête.

Ceus qu'il catéchisait l'ont mis au rang des dieus Et pour lui témoigner du souvenir pieus Qu'ils gardent, et de leur religion sincère, En foule, gravement, à chaque anniversaire, Dansant et buvant sur son tertre, les Germains Honorent son tombeau d'holocaustes humains.

Vf

LE 'BiAX'DE CH^l^TE

\-J Lune ronde, fleur des mois, Mère des amants et des bardes, Je te chante et tu me regardes, Lune de la mer et des bois !

O Lune, Lune ronde, ronde Comme un bouclier des aïeux, O blanche Lune, œil blanc des deux Qui vois les ténèbres du monde !

Tu nous souris quand nous pleurons, Et du haut des nuits taciturnes, Comme une source dans les urnes Tu verses ta paix à nos fronts.

Ta pitié caresse la tombe, Et pour nous bercer dans les soirs, Tu reviens vers nos désespoirs Comme vers l'arche la colombe.

O Lune, impassible douceur, Vierge du rythme et du mystère, Tu te déroules sur la terre, Toi la fiancée et la sœur.

Et je t'aime, toi qui nous aimes, Et je te chante dans la nuit, Toi vers qui la mer monte et luit, O Lune pâle aux baisers blêmes...

LES FiAWXtES

Jecl, les deux bras croisés, la coule sur la tête,

Et sans rien voir autour de lui, l'anachorète,

Priant, priant, au nom du Père, au nom du Fils,

Cheminait dans l'aurore à travers l'oasis,

Et la nature était à peine réveillée.

Près de la source, un bruit trembla sous la feuillée.

Timide et lent, un bruit presque silencieux,

Et le saint homme, ayant regardé, vit des yeux.

Ici, là, dans l'épais fourré des feuilles vertes. Des yeux, comme des fleurs sinistrement ouvertes, Brillaient, et tous ces yeux semblaient autant d'effrois. Le moine fit sur eux le signe de la croix, Et des cris de douleur jaillirent sous les branches : 11 aperçut des bras levés, des seins, des hanches, Puis, des cornes, des pieds fourchus; il entendit Des fuites qui cassaient les roseaux, et se dit : « L'Esprit Malin m'avait encor tendu ce piège,

Mais ta vertu, Seigneur Jésus Christ, me protège. » Et derechef il fit le signe de la croix.

« Pourquoi nous torturer ainsi, moine aux yeux froids ? Laisse-nous vivre, ô mort qui méprises la vie! Si ton vieux cœur s'est exilé de toute envie, S'il t'est bon d'ignorer les bonheurs d'ici-bas, Pourquoi nous les prends-tu puisque tu n'en veux pas? »

Un vieux faune sortit de l'ombre : par derrière, Des enfants chèvre-pieds, les pouces en prière, Suivaient et trébuchaient, baissant leurs fronts peureux Où les cornes naissaient à peine, et derrière eux, Groupant les tout petits de leurs mains maternelles, Les Faunesses, avec l'été dans leurs prunelles, Dans leurs cheveux, et les Nymphes au torse blanc, L'une derrière l'autre arrivaient en tremblant, S'agenouillaient en cercle et tendaient leurs offrandes De pampres violets et de fleurs en guirlandes.

Le moine s'étonnait de les voir à genoux.

« Homme du Christ, ne te détourne pas de nous!

Ne nous fais plus de mal ! Sois clément pour les Faunes !

Ils disaient. Le regard doré de leurs yeux jaunes

Montait plaintivement vers l'ascète inquiet.

« Nous avons cru que ton Sauveur nous oubliait,

Et que l'on pourrait vivre en se faisant docile :

Vois ! Nous avons quitté la Grèce et la Sicile,

Et la douce Italie où Virgile a chanté;

Pour laisser à ton Dieu les pays de beauté, Nous fuyons par delà les colonnes d'Hercule ! Mais la Crois nous poursuit partout. Maïa recule! Laisse-nous vivre au moins dans les jardins d'Isis, Ascète, et par pitié souviens-toi que jadis Nous peuplions les bois d'Hésiode et d'Horace ! Depuis plusieurs milliers de printemps, notre race N'avait que du bonheur à donner au passant : Nous savions apaiser les cœurs en les berçant; Pan riait; nous étions les gardiens du mystère; La grande poésie auguste de la terre Chantait en nous, avec les sources et les nids : Ceux qui venaient vers nous s'en allaient rajeunis Et nos voix guérissaient à force d'être saines... »

Mais le moine en fureur cria : « Démons obscènes, Vous n'êtes que la voix immonde du péché !

— Jadis pourtant, tu nous célébrais, ô Psyché ! Nul Créateur n'avait maudit la créature; Aucun prêtre n'osait blasphémer la Nature,

Et tout ce qui naissait des dieux était divin : Zeus nous versait l'azur, son fils versait le vin, Cypris donnait la joie et la vie était bonne 1 Mais est venu le Rédempteur qui nous pardonne : Toute ivresse est maudite et l'amour est proscrit !

— Taisez-vous ! La Matière est conquise à l'Esprit !

— Hélas, ô dieux ! Ceci vaudra-t-il mieux pour l'homme

— Ne juge pas ton Dieu ! Vice, songe à Sodome ! Rends la terre à son Maître ! Abdique, et disparais 1

— Adieu les bois ! Adieu les paisibles forêts ! Ruisseaux jolis, buissons fleuris, heur de la vie, Adieu, terre de Pan que l'éther déifie, Bienfaisante beauté des choses, nous partons... En souvenir du sol, ramassez des bâtons, Enfants : que la patrie aide à qui s'expatrie ! Allons mourir!... »

Courbés vers la mousse fleurie, Ils en baisent l'odeur et s'en vont en pleurant, Faunes, Nymphes, le plus petit près du plus grand... L'homme regarde au loin s'en aller leurs dos tristes : Ils s'éloignent, cueillant et couchant dans les cistes Des brins d'herbe et des fleurs sauvages, avec soin. Le moine les entend crier, toujours plus loin : « Allons mourir ! Jésus a proscrit la Nature ! » Loin, longtemps, il contemple au loin la horde impure, Vision qui s'efface en un bruit qui se perd...

Les Faunes douloureux courent sur le désert.

Lo4 FLEU% MAGIQUE

A. cueillir dans l'île des Fées La fleur pour mon front...

— Si je cueille la giroflée,

Les Nains me tueront.

— Quand je l'aurai je serai belle

Et jeune à jamais.

— Pour te mettre en beauté nouvelle,

Dans l'Ile j'irai. »

Le vent lui déchira sa voile,

Le roc son bateau ; Les Nains, sous la nuit sans étoile,

Le poussaient dans l'eau.

■ Avec la fleur qui rend jolie,

Je paierai ton cœur! »

Les Nains ne prirent pas sa vie,

Mais il prit la fleur.

Pour rapporter la giroflée,

Il nagea longtemps.

« Je t'apporte beauté des Fées,

Beauté de cent ans ! »

Elle lui prit sa bouche heureuse, Mit sa bouche autour :

De voir comme elle était joyeuse, II, pleurait d'amour.

Mais quand furent dix ans et trente,

Il allait vieilli :

Elle si fraîche et bien riante

Prit un autre ami.

<MICÉE

.L e concile houlait dans la salle, farouche.

Debout, la haine au cœur, la colère à la bouche, Mouvant des bras, montrant des poings, jetant des cris, Hurlant des mots de foi, de piété, de mépris, Suant, jurant, sans rien entendre ou laisser dire, Les deux mille quarante évêques de l'Empire Peinaient pour décider si le Seigneur est Dieu.

La clameur se ruait à travers le ciel bleu. César, triste, levait ses mains lourdes de bagues : Dans le geste de Christ pacifiant les vagues, Il étendait, sur la fureur des flots humains, La supplication dolente de ses mains,

Et sa voix s"efforçait d'entrer dans la tempête : « Saints Pères ! Écoutez ! Que votre paix soit faite ! »

Les cris tourbillonnaient en trombe vers le ciel : « Le Fils est identique et consubstantiel !

— Le Fils n'est que semblable au Père ! — A mort, Ba<

— Jésus est Dieu ! — Ta voix empeste le concile !

— Né d'une femme, Dieu : vous déshonorez Dieu !

— Tu mens ! — Eusèbe, à mort ! — Les Ariens, au feu

Les dents grinçaient ; le sang rougissait les portiques.

« Jésus n'est que divin ! — A mort les hérétiques !

— Un dieu n'aurait pas pu mourir au Golgotha !

— Vive l'Omoïousie ! — Au bûcher, l'Iota !

— Vieux bouc, j'arracherai ta barbe ! — Enfants de chi Nous dévorerons vos blasphèmes sur vos lèvres !

— Ainsi soit-il !... »

Les doigts noueux serraient les cou Et les crosses cognaient les crânes à grands coups.

a Vous la confesserez, la sainte Omoousie !

— Nous voulons l'Iota ! — Nous tuerons l'hérésie ! »

Gésar levait toujours sur les prêtres sanglants Ses deux mains qui planaient comme des oiseaux blanc Les scribes s'affairaient en bas ; leurs robes grecques, Pourpres parmi le noir et le blanc des évêques,

Couraient; les officiers de César Très-Clément Lançaient avec courroux les mots d'apaisement; Le peuple, au bord du lac, attendait la Parole...

Mais la rumeur montait au ciel, toujours plus folle: « Il est Un ! — Ils sont deux en Un ! »

Jésus songea :

« Hélas, hélas, ils m'ont abandonné déjà... »

Page 1