‹ Les AgesChapitre 8 sur 43 · LUTÈCE · texte numérisé non relu

LUTÈCE

.f\u flanc du Lucotice et dans la mort des roses,

Les sveltes Parisiennes, avec des poses

Coquettes, et du rire à la bouche, s'en vont,

Égayant le coteau des clartés qu'elles font :

Elles portent les fruits dans l'osier des corbeilles,

Et leur groupe chemine, auréolé d'abeilles

Dont l'or luit et bourdonne au-dessus des fruits mûrs.

La dernière glycine escalade les murs

Et fait pleuvoir du bleu le long des pierres brunes ;

Les vergers, engourdis sous la pourpre des prunes,

S'étagent vers la vigne où germe du soleil;

L'ombre des figuiers lourds s'endort d'un noir sommeil

Et l'on voit, aux pêchers, mûrir des seins de vierges.

En bas, dans les sureaux et les saules des berges,

Les bateaux plats, avec leurs nautes aux bras forts,

Glissent en écrasant les nénuphars des bords,

Et les deux ponts de bois enjambent les deux fleuves.

L'ile, en forme de nef, flotte, et ses maisons neuves

Entourent de blancheurs les huttes des aïeux

Et ceux qui protégeaient la Nef, les quatre dieux

Dont l'autel de granit s'enlace de viornes,

Ésus, Tarvos, l'Hercule, et Cernunn aux deux cornes.

Puis, le fleuve se tord au lointain ; des villas

Sont roses dans le vert éclatant des lilas,

Et, doré de soleil au sortir de la brume,

Le temple, sur le haut du Mont Mercre, s'allume...

Les filles, deux à deux, s'arrêtent en chemin, Et, les yeux abrités dans l'ombre de leur main, Le corps droit, la corbeille au bord des hanches fermes, Se retournent, pour voir du luxe, vers les Thermes.

Là-bas, sous un vélum de soie aux hampes d'or, Accoudé parmi les coussins, l'Imperator Écoute gravement son lecteur Oribase, L'approuve, l'interrompt d'un doigt et d'une phrase, Puis se tait, et ses yeux le remportent au loin. Près d'Evémère, Hellène est assis dans un coin ; Les licteurs sont debout; autour de la paresse Impériale, un peuple obséquieux s'empresse : Toges blanches, manteaux rouges, bruns, violets, Les notaires, les ducs, le comte du Palais, L'auditoire, et la Robe, et les cubiculaires, Des pages, des menseurs, des hommes consulaires, Vont, viennent, parlant bas, se saluant des yeux, Tandis que Julien César, silencieux, Caressant du regard la brume mauve et blonde, Rêve d'asseoir ici la maîtrise du monde...

Lui CH<yîTlITE

Uiand saint Martin eut coupé son manteau Et quand le pauvre en eut pris la moitié, Le pauvre saint, de par toute sa peau, Avait si froid que c'en était pitié.

Satan criait : « Je veux, coûte que coûte, Que saint Martin regrette sa sottise! ■ Le saint chantait et poursuivait sa route, Tant que le diable envoya de la bise.

Soufflant, sifflant, le vent le déchirait Des yeux au ventre et du col aux talons, Mais saint Martin n'avait pas de regret, Tant que Satan lui jeta des grêlons.

Ils tombaient durs et drus à n'y pas croire; Le saint disait : « Il grêle sur ma tête. » Mais de sa cape il n'avait plus mémoire, Tant que Satan fit neiger la tempête.

<( Je veux qu'il pense à son manteau perdu ! » Satan fit tant de neige et de brouillard Qu'enfin le saint se disait : « J'aurais dû Donner ma cape entière au bon vieillard. »

Les oiseaux morts de froid gelaient sur place. « Je veux qu'il tombe et que son cheval crève, Et saint Martin dormira sur la glace! » Le saint tomba, dormit, et fit un rêve :

L'Enfant Jésus, au milieu des élus, S'enveloppait, avec un air vainqueur, Du pan de drap que le saint n'avait plus, Et saint Martin eut chaud dans tout son cœur.

TiAT%ICE

-L e s nuits, pour qui s'endort avec Dieu, sont légères :

Le bon moine a quitté sa couche de fougères

Et sa cellule au toit conique ; il est monté

Sur la roche, et son ombre entre dans la clarté.

Elle bouge au milieu des étoiles, si haute

Qu'elle a l'air d'un oiseau planant contre la côte,

Et l'homme s'agenouille environné de ciel,

Tout petit. Le vent siffle et le gifle de sel;

Il prie.

En bas, la mer gronde, se tord et fume, Claque, mord le granit qu'elle enlace d'écume, Et retourne chercher, au large, d'autres flots. La tempête déferle au loin sur des îlots. Des grottes d'ombre et des clartés, proches, lointaines, Apparaissent, s'en vont, par milliers, par centaines De millions, sans place et sans trêve, sautant, Groulant, dans l'eau, sur l'eau, montagnes d'un instant

Gouffres d'une seconde, infini d'éphémères, Recommencent, et des exhalaisons amères Montent de ce chaos en ténèbres d'azur.

L'homme prie, élevant son cœur vers le ciel pur.

Au tond du bleu, l'ardeur crépitante des mondes Halète, les soleils s'envolent, et leurs rondes, Dans le vent éternel des rythmes et des lois, Courent leur cycle d"or sur la courbe des mois. Embrun d'astres, écume et poussière de vie, Chaque sphère poursuit des sphères, poursuivie Par l'innombrable flux des planètes, et tout, L'univers qui tournoie et l'océan qui bout, Ensemble, en choeur, dans une insondable marée, Chante le nombre sûr et la force sacrée...

Le bon moine, battant sa coulpe, à deux genoux, Rend grâce au Rédempteur dont la bonté pour nous Daigne, afin d'éclairer un pauvre solitaire, Allumer dans le ciel les flambeaux de la terre.

LES HO^TfES

v>'est la Gaule en feu, toute la Gaule! Bleu, rouge et blanc, L'étendard de feu se déploie en sifflant; L'arc au poing, le carquois à l'épaule,

La hache au flanc, Des bouquets de crânes sur la jambe, Les cavaliers nus sont passés !

La Gaule flambe !

— Les morts comblent les fossés.

Les Alains, les Quades, les Vandales, Les Huns, les Goths, T'ont dépecé, coq, de la crête aux ergots! On dirait qu'on a semé les dalles De coquelicots !

Les enfants sont de la boucherie,

Et les vierges sont du fumier :

La Gaule crie !

— Heureux qui meurt le premier!

Les cités volent en étincelles; Les cavaliers Découpent les cœurs au plat des boucliers Et les font macérer sour leurs selles,

Par cent milliers !

Quand le vin des Gaulois est trop pâle, On le rougit avec leur sang!

La Gaule râle!

— Le César reste impuissant.

Rien n'est plus, du peuple et des armées, due des lambeaux Noirs et déchirés par le fer des sabots; Le ciel morne est strié de fumées

Et de corbeaux.

Mais le vent du désastre remporte Aëtius comme Attila...

La Gaule est morte!

— Qu'est-ce qui va naître là?

Loi STATUE

En ce temps-là, Jésus descendit aux Enfers, Et comme il remontait vers le jour, à travers La sourde profondeur des ombres souterraines, Il vit, dans le mystère où fermentent les graines, S' abritant du soleil et de l'homme, un objet Livide, et que la nuit sépulcrale rongeait, Emprisonné parmi les racines d'un arbre.

Or, cette chose était une femme de marbre, Nue, étoilant ses doigts sur son buste penché, Si noble que sa chair écartait le péché, Et qui faisait prier à force d'être belle.

Lorsque le Rédempteur se trouva devant elle,

La femme se dressa toute grande, et parla,

Lente, triste, et tandis qu'elle parlait, voilà

Que ses membres rompus tombaient dans les ténèbres ;

Mais toujours, du monceau de ces blancheurs funèbres,

L'inexorable voix du marbre s'exhalait :

« Dieu des bourreaux, pasteur de la nuit et du laid, Roi des jours sans beauté chez les peuples sans gloire, Prince des temps qui n'ont ni rêve ni mémoire, Et qui, sans avenir, massacrent le passé, Qui brisent en un soir tout ce qu'avaient dressé, En vingt siècles, l'effort de l'homme et son génie, O Christ, regarde-moi, qui fus ta sœur bénie, Et vois ce que tes fils ont fait de ma splendeur! Je suis Vénus. Ma grâce était une candeur; Le marbre de mes flancs restait chaste et sans blâme ; Un homme l'avait fait du meilleur de son âme, Homme-dieu, comme un Christ, apôtre de sa foi, Et c'est de l'Idéal qu'il façonnait en moi! J'étais fleur : j'honorais la lumière sacrée : J'apportais, au pays terrestre, l'Empyrée, Et l'on concevait dieu rien qu'en me regardant! Car le sublime, ô Christ, n'est jamais impudent; Jamais le beau, qui porte un sacre, n'est coupable ! L'Art est divin. La Forme est du Verbe palpable, Et la Beauté du corps est sœur de la Vertu ! Jésus! Mon marbre pur, tes gens l'ont abattu. Ils m'ont jeté la fange et la pierre des routes ; Mes nymphes aux bras fins sont en poussière, toutes, Et ce meurtre du rythme, on l'a commis pour toil Dieu de bonté dont l'homme a fait un dieu d'effroi, Dieu qui voulais fonder et pour lequel on brise, Prends garde à toi ! Ceux-là qui ne m'ont pas compris* Rêveur, ne rêve pas qu'ils te comprendront mieux !

Tu parles à leurs cœurs; je parlais à leurs yeux; Ta parole et mon corps sont trop fiers pour ces hommes Ils abhorrent en nous l'Idéal que nous sommes, Et ceux qui m'ont détruite, ô Christ, t'aboliront! »

Elle dit, et Jésus pensif baissait le front.

Page 1