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Voici ce que nous entendons par là : tout, avons-nous dit, est orienté vers l’action, mais tandis que dans l’organisme inférieur, l’action suit immédiatement la sensation, c’est-à-dire, tandis que le présent est conditionné par le passé immédiatement précédent; dans l’organisme supérieur, la sensation, au lieu d'aboutir à l’action, peut subir un temps d'arrêt; elle s’emmagasine dans le cerveau jusqu’au jour où elle manifeste son pouvoir moteur en s’actualisant à nouveau. Les perceptions qui loin d'aboutir au mouvement, se sont emmagasinées dans le cerveau en s’y dispersant, en y décrivant dans la totalité des voies motrices toutes les réactions possibles dont elles sont grosses (Bergson), appartiennent à l’ordre spéculatif ; la notion de forme entre dans cette catégorie. Mais lorsque, à un moment donné, ces perceptions reprennent leur activité pour aboutir au phénomène moteur, lorsque le passé s’insère sur le présent en s’actualisant à nouveau, ces perceptions primitivement spéculatives jouent un rôle actif, elles sont directrices de mouvements, et le même ensemble d'activité mentale qui avait précédemment donné la notion de forme, vibre alors en fournissant un élément fondamental de toute action extérieure, c'est-à-dire l'orientation.
Les voies qui permettent l'apport, l'emmagasinement de l'impression visuelle sous forme de perception sontelles infranchissables, y a-t-il agnoscie, la notion de forme est atteinte du même coup et au même degré; mais les acquisitions antérieures, dues à cette notion, persistent dans la même mesure que nous avons vu la mémoire visuelle se conserver dans certaines cécités psychiques, c’est-à-dire dans une assez large mesure, et l’orientalion
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en elle-même à ce moment-là n’est pas atteinte. Si la destruction au contraire porte plus haut, si ce ne sont pas les voies d'apport, mais les points d'arrivée qui sont lésés, la voie efférente pas plus que la voie afférente ne sont possibles et la notion de forme.la notion d'orientation seront détruites. C'est-à-dire, en termes schématiques, les souvenirs conservés, l'orientation est possible, quoique la notion de forme puisse être atteinte; les souvenirs détruits, l’orientation pas plus que la notion de forme ne sont possibles. Hâtons-nous d'ajouter que ces deux formes : agnoscie avec persistance et agnoscie avec destruction des souvenirs ne peuvent pas exister en réalité à l’état pur: tout ce que nous avons dit jusqu’à présent tend à le démontrer.
Comme nous avons admis plus haut que la perception des formes est une perception presque uniquement visuelle nous aboutissons directement aux conclusions de Soury (1): Notre vieil atlas tactile de l’espace est peu à peu envahi et recouvert par les signes de l'espace visuel ; il en résulte que, quand nous perdons la mémoire visuelle des lieux, ce qui subsiste des éléments tactiles, articulaires et musculaires de nos représentations dece genre a subi trop profondément les effets de l’atrophie d’inactivité pour nous être d’un grand secours dans les premiers temps qui suivent la cécité. Remarquons que pour voir dans l’orientation un élément visuel, nous n'avons pas du tout distingué pour cela différentes orientations: visuelle, auditive, tactile, olfactive, etc. Chacun des sens apporte une pierre à l'édifice commun; mais nous avons vu
(1) Souny. — Cécité corlicalé. Æevue philosophique, 1896, p. 243.
Pire
est d’un intérêt tout particulier de remarquer que si elle ne pouvait trouver la vaisselle sur une table, elle savait la rincer quand on lui mettait tout en main ; elle pouvait tricoter assez adroitement, elle s’orientait sur son corps et les seuls objets dont elle avait conservé la notion étaient les instruments de campagne, qu’elleavait maniés pendant longtemps, toutes choses évidemment d'ordre tactile. L'autre malade, plus atteinte cérébralement, on peut le dire, puisqu'elle avait une tumeur qui lui comprimait le cerveau, savait encore s'orienter chez elle et même en ville ; aussi, on aurait pu le préjuger, les descriptions qu’elle donnait des différents objets démontraient la présence d’une grande partie des souvenirs visuels.
Le malade de Lissauer possédait encore quelques souvenirs visuels, plus en tout cas que la première malade de Müller, l’étude du dessin nous l’a démontré ; son inorientation n’était pas très grave. Un malade de A. Pick (n° 39) continuait à saisir assez bien les formes, son imagination visuelle était assez bonne, il s’orientait encore assez facilement ; nous avons vu que Vorster expliquait l’inorientation chez son malade par la perte des imagessouvenirs. Les observations nombreuses de Reinhard (n° 53, 55, 56 et 57) accusent de l'inorientation et toujours nous trouvons la même cause soit dans les détails d’une observation explicite soit dans les résultats des autopsies qui montrent ordinairement des lésions occipitales bilatérales très étendues. Nous ne faisons que citer les observations de Fürstner, Freund, Bernheim, Wilbrand, Larsen, Henry Hun, Pauly, Lépine, Charcot, Bruns et Stœlting, etc. L'étude de la cécité corticale fournirait encore à nos conclusions des confirmations
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nombreuses : observations de Magnus (1), de Fœrster, de Groenouw, de Th. Dunn (2), etc. |
Nous avons insisté après A. Pick, à propos de la perception de la forme sur le lien indispensable qui unit la sensation tactile du corps entier et la sensation purement rétinienne, c’est-à-dire sur les sensations motrices de
l'appareil oculaire, et nous avons vu qu’un trouble dans
ce territoire déterminait un trouble spécial de la perception des formes ou plutôt dans la localisation des objets dans l’espace. Si la lésion est en quelque sorte souscorticale, il n’y aura rien de plus que l'agnoscie spéciale que nous avons signalée, car les souvenirs visuels pourront toujours venir puiser dans le centre encore persistant la notion essentielle de leur localisation en fonction de celle du corps; mais si ce centre est détruit, ces souvenirs existant encore ne pourront se réveiller en quelque sorte en fonction du corps, ils ne pourront plus être directeurs des mouvements auxquels ils doivent aboutir et l’on aura une inorientation grave. Les observations que nous avons citées, l'observation de Badal en particulier, sur lesquelles nous ne reviendrons pas, établissent nettement la réalité clinique de ces conclusions.
Nous avons dit que l’orientation auditive dépendait en très grande partie de l’orientation visuelle : une observation de Pick (n° 39), l'observation de Badal (n° 3), celle d’Anton (3) en sont la preuve; voici pourtant les éonclu-
(1) Macxus. — Ein Fall von Rindenblindheit, Deut. med. Wochensch., 1894, n° 4.
(2) T. Dunx. — Double Hemipl. with double Hemian. and loss of geogr. centre (Univ. med. Mag. Philadelphia, mai 1895, ne 8).
(3) Anrow. — Ueber die Selbstwahrnehmung der Herderk. Arch. f.
Psych., t. XXXII, p. 87.
sions d’Anton : Non seulement on constate dans son cas (cécité corticale) de l’inorientation dans l’espace, comme Magnus, Sachs l’avaient déjà dit, mais encore de l'inorientation des impressions auditives, et cela était d'autant plus remarquable que l'acuité auditive était restée bonne (à l’autopsie d’ailleurs le territoire auditif était intact); or, dans les doubles lésions des centres acoustiques, on n’observe pas pareille inorientation; 1l semble donc que ces lésions n’atteignent ni l'orientation, ni l'équilibre du corps; aussi l’auteur se demande si, dans sa voie centrale, le nerf du vestibule ne se sépare pas du nerf cochléaire et ne se rapproche pas des voies optiques. Nos conclusions ont été tout autres; en effet il n’y a pas lieu de faire intervenir l'équilibre du corps, dont le trouble n’a été constaté dans aucune observation et qui n’a qu’un rapport indirect avec l’orientation; dès lors pourquoi chercher une raison anatomique très hypothétique dans la dispersion des nerfs de l'oreille, alors qu'il semble si évident d'admettre simplement la valeur de l'élément visuel dans l'orientation en général ; c’est d’ailleurs ce qui ressort de l’observation même d’Anton. Faisons observer cependant que, si l'orientation auditive consciente est quelque chose de délicat, il n’en est pas de même de l'orientation spontanée, réflexe souvent, qui nous fait tourner la tête, quand se produit un bruit très violent; dans ce cas l'impression auditive doit se mettre en rapport presque direct avec la sensation du corps entier, pour lui faire prendre la position désirable ; un semblable réflexe ne devra pas être atteint par la perte des images visuelles. Nous pourrions dire à peu près la même chose pour l'orientation sur le propre corps du
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sujet ; cette orientation demeurant malgré tout en très grande partie tactile, nous devons la voir conservée presque intacte chez nos malades, c’est ce que nous observons. À ce titre encore, l'observation de Badal est d’un très grand intérêt, mais sa discussion nous entrainerait trop loin.
Nous avons terminé l'étude des symptômes spéciaux. que peuvent présenter les malades atteints de cécité psychique, il nous reste à parler de leur état psychique et de l'allure générale de la maladie. Il est très difficile, pour ne pas dire impossible, d'imaginer ce que peut être la perception chez de pareils malades, comme d’ailleurs d’imaginer les degrés de perception bien inférieurs au nôtre; involontairement nous nous représentons les troubles de l'agnoscie sous la forme très inexacte, très fausse, d’une amblyopie spéciale et nos raisonnements en sont tout imprégnés. Tout d’abord il se pose la question psychologique importante : ces malades ont-ils ou non conscience de leur trouble ? Il est d’abord évident, comme nous avons eu l’occasion de le dire, que l'esprit constate des dissemblances, des absences de dissemblances, et non pas des ressemblances: le malade qui à une taie sur la cornée constate que ses éléments nerveux ne vibrent pas comme ils le font d'habitude, comme ils le font aux souvenirs, et comme les éléments voisins le font encore ; le malade atteint d'hémianopsie vraie par lésion corticale n’aura pas à sa disposition ce moyen de constatation, puisque les souvenirs qui le lui auraient permis sont détruits ; aussi ne s’apercevra-t-il de son hémianopsie que par la comparaison avec les impressions du champ resté clair, mais ce ne sera pas une impression directement visuelle ; pas plus d’ailleurs que lorsque nous remarquons l’inexcita-
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bilité de notre punctum cœæcum; ce sont des impressions intellectuelles et non pas visuelles. L'hémianopsique sera surpris de ne pas avoir aperçu telle personne qui était à ses côtés, il n'aura pas vu venir tel objet qui lui passe devant les yeux ; un malade que nous venons d’observer dans le service de notre maître M. Bouveret, ne s'était aperçu de son hémiopsie qu’en voyant un jour traverser une route qu'il suivait par une file de personnes ; ces personnes surgissaient brusquement à son regard, sans qu’il fût averti de leur présence, il s’observa et en raisonnant, et non pas par une impression visuelle, il se convainquit de son trouble hémiopique.
Dufour (1),F.Müller (2) avaient bien observé ces phénomènes cliniquement, J. Müller avait établi la distinction entre votr noûr et ne rién voir. Est-ce à dire que les hémianopsiques n’ont pas conscience de leur lésion ? Non, mais ce n’est pas une Conscience en quelque sorte primitivement visuelle. Chez eux encore pourtant, le point de comparaison est visuel, ils savent encore ce que c est que voir; c'est ce que ne savent plus les malades atteints de cécité corticale, comme l'avait très bien observé M. Bouveret chez son célèbre malade. De pareils malades n’ont plus la notion de la vision; voir est pour eux un mot vide de signification, aussi leur attitude est bien différente de celle des amaurotiques, et si on n’a pas l'attention appelée spécialement sur eux, comme ordinairement ce sont des malades assez gravement
(1) Duroun. — Sur la vision nulle dans l'hémianopsie. (Rev. méd. de la Suisse romande, 1889).
(2) F. Müvzen. — Arch. f. Psych., t. XXIV.
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atteints, ce trouble peut échapper facilement aux yeux du clinicien : l'observation de Fœærster-Sachs, l'observation d'Anton sont caractéristiques à cet égard. Que se passet-il dans la cécité psychique ? Les cas sont très variables : il est évident d’abord que les malades ne peuvent pas avoir une conscience immédiate, visuelle de leur état, pas plus d'ailleurs que toute personne atteinte d’hallucination ou de simple illusion; elles ne peuvent en avoir qu’une conscience intellectuelle. Les renseignements donnés par leur vision. jugés par d’autres sens, les mettent en garde contre les impressions de cette vision et leur font préjuger sa faiblesse ; si les souvenirs visuels sont en partie conservés, le moyen quelconque par lequel ils auront constaté leur erreur viendra faire vibrer certains souvenirs, que leur sensation rétinienne aurait dû faire vibrer dans toute leur étendue et, comme les hémianopsiques. ils pourront avoir une certaine conscience de leur état: ils se plaindront d'y voir mal, d'avoir des brouillards devant les yeux et parfois même de voir les objets sans pouvoir les reconnaitre.
Les malades chez lesquels manquera ce point de comparaison, c’est-à-dire les malades chez lesquels les souvenirs seront en grande partie détruits, ne pourront être avertis de l’existence de leur trouble que par une opération intellectuelle ordinairement trop compliquée pour de pareils cerveaux et ils n'auront pas la notion de leur état. Les observations cliniques nous offrent toute une série de variations sur ce sujet: le malade de Charcot (obs. n° 8) s’aperçut de sa lésion et la dépeignit lui-même fort bien ; et à ce propos, remarquons que chez ce malade, ce qui avait disparu, c'était presque uniquement ce qui le distin-