‹ Les agnosciesChapitre 14 sur 37 · V. Nouper · texte numérisé non relu

V. Nouper

guait des cerveaux ordinaires, c'est-à-dire la facilité avec laquelle il se représentait visuellement les choses et la possibilité pour lui de fonder sur de pareilles représentations très claires ses opérations intellectuelles; sa vision mentale, au sens de Charcot, avait disparu, mais ses souvenirs visuels, au sens large que nous attachons à ce mot, persistaient en grande partie. Le malade de Rabus (obs. n° 44), comme le fait très bien remarquer son observateur et comme beaucoup d’autres auteurs l’ont noté chez leurs malades, ne cherchait que rarement à se rendre compte d’un objet par un autre sens que la vue ; il tenait entre les doigts l’objet à examiner, et même lorsque le toucher lui était d’un grand secours dans la reconnaissance, il ne l’examinait pas comme un aveugle cherche à palper un objet qu’il ne voit pas, il ne le tournait dans ses mains que pour en présenter d’autres faces à sa vue. Le malade de Pick (obs. n° 39) se tenait aux aguets des impressions qui pouvaient le frapper, mais il n'allait pas au-devant ; le malade de Gogol (obs. n° 16) ressemblait à un chien prudent qui regarde parler son maitre, mais qui n’exécute l’ordre que sur un signe le lui indiquant; la malade de Müller (obs. n° 33), qui avait conservé des facultés intellectueiles assez étendues, disait: « Je vois bien, mais je ne reconnais pas. » Le premier jour elle se crut aveugle et elle s’adressa à un ophtalmologiste. Notre malade, certains jours, reconnaissait parfaitement son trouble et il en parlait assez sensément. D’autres malades, et ce sont de beaucoup les plus nombreux, ne disent rien, ils sont indifférents à ce qui les entoure, ils semblent suivre un rêve intérieur (Stenger, Chauffard, Lépine, Lountz, Reinhard, etc.).

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- Après ce que nous venons de voir, devons-nous poser la question que Lissauer à posée: Les réponses fausses sont-elles ‘une erreur de jugement (Uréheilstœuschung), ou sont-elles une erreur sensorielle (Sinnestæuschung)? c'est-à-dire l’objet fait-il naître dans la conscience du malade des représentations qui sont liées à d’autres objets tout différents, ou bien est-ce simple illusion de la part du malade devant une impression visuelle troublée ? Lissauer croit plutôt, sans pouvoir la discuter, à la première interprétation. En fait, les deux causes d'erreur existent ; si la lésion qui a déterminé l’agnoscie siège sur les premières voies, on peut dire qu’il y a erreur sensorielle; si elle porte sur des voies plus lointaines, sur des totalisations plus compliquées, l'erreur devient une erreur de jugement; aucune limite exacte, en effet, ne séparant l'illusion du jugement faux. Lissauer essaie aussi de distinguer des catégories de réponses fausses faites par les malades.

Considérons auparavant cliniquement la manière dont répondent nos malades; leur affection les rend incapables d'attention, ce que nous avons dit au début de cette étude sur l’attention suffit pour nous en convaincre; ne pouvant être attentifs, n'ayant ordinairement qu'une conscience assez vague de leur état, ils répondent la plupart du temps immédiatement et avec la plus grande étourderie (Monakow); plus tard,instruits par leurs erreurs fréquentes, ils deviennent plus circonspects, ils restent fréquemment en suspens; mais si on les pousse, ils répondent souvent brusquement ce qui leur passe par la tête.

Lissauer distingue deux grandes catégories de réponses fausses : 1° les réponses qui ont un certain rapport

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avec l’objet considéré; 2’ celles qui n’en ont aucun.

Dans la première catégorie, il range les ressemblances vraies sensorielles (principalement dans les formes quenous avons rattachées à une sorte d’amblyopie corticale), les ressemblances partielles et les ressemblances par rapport intérieur entre l'objet et la réponse (une poire prise pour un raisin, une montre pour une clef de montre, un col pour une manchette, etc.).

Dans la seconde catégorie, très vaste, Lissauer parle d’un symptôme très commun non particulier à l’agnoscie, que les Allemands appellent Ja/ftenbleiben(perserveratorische Reaction pour Neisser), ce que nous appelons intoxication par l’idée ou le mot précédent. C’est un phénomène assez général dans l’agnoscie et il n’y a guère d'observation explicite qui ne le signale.

A cet égard une observation de Pick (n° 37) présente le plus grand intérêt: on pouvait expliquer l’état mental très grave de son malade uniquement par la présence de ce seul phénomène. Pick (1) a dénommé cet état: pseudo-apraxie; l'observation tout entière en est à relire; en voici un passage des plus caractéristiques: la malade appelle clef une photographie qu’on lui montre parce qu’on vient de se servir de ce mot (intoxication dans le territoire du langage). Elle fait le mouvement de puiser avec la photographie, comme elle vient de le faire elle-même avec une cuillère (intoxication dans la représentation de l’usage d’un objet et non pas apraxie). Si on lui demande ce qu’on peut en faire, elle répond : On s’en sert pour écrire (intoxication

(1) Prer. — Beitr. zür Lehre von der St. der Sprache, Pseudo-Apraxie ANCRTe STOREX AIT ED RS 9 y l

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par une réponse précédente semblable). Sans présenter ce haut degré, ce phénomène est assez commun souvent pour gêner beaucoup l’interrogatoire d’un agnoscique, surtout si on le fait d’une façon un peu précipitée. Notre malade, ceux de Lissauer, de Müller (n° 33), de Heilbronner (n° 18), de Rabus, de Reinhard (n° 54) en fournissent des exemples nets.

A quoi le symptôme est-il dû ? Il est d'autant plus surprenant, dit Lissauer, que le malade, auquel on présente un objet b après un objet &, n’a pas perdu la mémoire de l'objet « et que par conséquent il peut bien juger que ben diffère ; en fait le malade constate souvent une différence, mais il la croit légère; un objet quelconque présenté après une montre sera une clef de montre, une chaîne de montre. A. Pick interprète son cas par une lassitude mentale spéciale et il cite les remarques très diverses de H. Jackson, de Gairdner, de Mott et Schaefïer ; Heilbronner étend beaucoup la généralité de ce symptôme en le constatant dans les psychoses (surtout les psychoses de la motricité), dans les démences, dans les torpeurs cérébrales (à la suite du coma épileptique par exemple), surtout dans les aphasies et paraphasies et même chez les gens bien portants. [l constate que Ja transmission d’une excitation d’un centre à un autre laisse quelque chose qui rend cette voie plus facile; la généralité des voies étant moins nombreuse à la suite d’une lésion, l’introduction dans une voie d’une impression étrangère sera plus fréquente.

D'autre part, d'après ce que nous avons dit dans le premier chapitre, le travail d'identification ne peut progresser avec sûreté qu'étayé par des vérifications succes-

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