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CHAPITRE V

LES AGNOSCIES ET L'AGNOSCIE GÉNÉRALE

Avant de commencer la discussion que soulève l’asymbolie, nous dirons un mot des agnoscies partielles autres que la cécité psychique. Allen Starr avait dit combien il serait intéressant de faire des recherches sur la reconnaissance des choses par le toucher, le goût et l’odorat ; mais doit-on admettre la possibilité de trouble de ces reconnaissances, y a-t-1l des agnoscies gustatives et des agnoscies olfactives ? Heilbronner a répondu par la négative, ou plutôt s’il admet ces agnoscies au point de vue théorique, il les rejette des cadres cliniques, à cause de l'importance minime du goût et de l'odorat dans les actes mentaux de l homme. Peut-être, fait-il pourtant remarquer, y aurait-il lieu de faire des recherches plus attentives chez les individus, dont la profession exerce le goût et l’odorat, par exemple, chez les chimistes qui reconnaissent leurs drogues à l’odeur.

Pick admet le bien fondé des remarques de Heïlbronner ct rejette aussi les troubles de l'identification dans ces deux sens inférieurs. En fait, certaines observations

notent au milieu de symptômes agnosciques multiples l'absence du goût ; les odeurs les plus fortes ne les impressionnent pas; une observation de Pick (n° 39), une autre de Müller (n° 33), les observations de Heïlbronner (n° 18, 19) en sont des exemples; mais dans aucune d’elles on ne parle de véritables agnoscies de ces sens. Pour résoudre la question de savoir si c’est faute d’observations que la matière clinique est si pauvre sur ce sujet, il suffit de nous reporter à la définition de l’agnoscie que nous avons établie. C’est, avons-nous dit, un trouble de l'identification secondaire avec persistance de l’identification primaire. La condition essentielle de toute agnoscie est donc la possibilité de distinguer nettement dans un territoire sensoriel ces deux classes d'identification; le peut-on pour le goût et pour l’odorat ? À peine, ou du moins pas d’une façon assez précise pour pouvoir sûrement constater l'intégrité dela première identification et l'absence de l'identification plus élevée, qui assure la reconnaissance de l’objet par sa qualité gustative ou olfactive. Les variations individuelles et les variations personnelles sont trop étendues, trop peu précises pour qu'on puisse établir cliniquement l'existence d’une agnoscie olfactive ou gustative avec un fondement suffisant. L’agnoscie auditive ou surdité psychique ne mérite pas le même sort. Les cas de surdité corticale ne sont pas rares (Banks, Wernicke et Friedlænder, Sérieux, Shaw, Mills, Pick, d’après Heilbronner) ; la lésion bilatérale qui lui donne naissance a été bien étudiée; les cas de surdité psychique se rencontrent assez fréquemment en clinique, les observations de Hun, de Lountz, de Laquer, de Freund, de Pick, de Liepmann sont là pour le prouver ;

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mais ce trouble n'arrive jamais à être suffisamment important pour se créer une autonomie dans la clinique ; il n'arrive ordinairement qu’à titre de symptôme, dans les cas si fréquents d'asymbolie ordinaire, c’est-à-dire dans les cas d’agnoscies multiples. La raison en est facile à établir ; en effet dans les opérations mentales, dans la vie psychique de l’homme, le sens de l’ouie joue un rôle très important, capital, mais ce n’est guère que dans l’audition de la parole articulée ; les surdités verbales, les aphasies sensorielles par lésion du territoire auditif prennent une place à part et prépondérante dans la pathologie psychiatrique.

Si nous écartons systémaliquement toutes les agnoscies, qui portent sur des objets conventionnels, symboliques; si nous détachons de l’asymbolie au sens de Wernicke, c'est-à-dire de l’agnoscie totale, l’asymbolie, au sens de Spamer et de Freud, c'est-à-dire toutes les aphasies, il ne reste que fort peu de chose du rôle de l’ouie dans l’activité mentale et la surdité psychique ne pourra jamais prétendre à être comparée à la cécité psychique.

D'autre part, nous pouvons étendre à la surdité psychique les conclusions de différents auteurs tirées de l'étude de la surdité verbale et que récemment H. Liepmann (1) admettait en les résumant. Freund a remarqué, dans son travail sur la surdité labyrinthique et la surdité du langage, que la surdité verbale, dans le sens d’aphasie sensorielle subcorticale de Lichtheïm, était prise dans un sens trop étroit, la lésion pouvant ne pas être centrale, mais bien périphérique, Bleuler et Pick ont émis des avis

(4) Lrgpmanx. — Ein Fall von reiner Sprachtaubheit. Psy. Abh., Breslau,

à peu près semblables ; aussi peut-on admettre et distinguer : 1° une surdité verbale par lésion auditive (surdité verbale acoustique); 2° une surdité verbale cérébrale (surdité verbale pure). Tout le monde, en effet, a remarqué que d’une pièce à une autre, d’un compartiment de wagon à un autre, c'est-à-dire à une distance peu éloignée, on pouvait percevoir assez nettement des bruits relativement faibles et qu’au contraire il était impossible le pius souvent de comprendre des paroles prononcées à haute voix. La difficulté que nous avons éprouvée dans l’étude de la cécité psychique à propos de l'évaluation et du rôle de l’acuité visuelle se retrouve là, mais bien plus grande, bien plus complète, presque impossible à résoudre. Ce qui s'applique à la surdité verbale peut l’être aussi bien, dans la même mesure, à la surdité psychique ; une forme pure serait donc d’un diagnostic clinique en somme presque impossible à établir fermement.

Heïlbronner fait remarquer que la surdité psychique devra particulièrement s'observer chez les malades qui présenteront deux aphasies sensorielles successives, la première ayant été compensée par la mise en action du centre symétrique et la seconde ayant entrainé la destruction de ce second centre. Cette conclusion serait évidente, si les voies qui conduisent les impressions auditives des mots et celles qui conduisent les autres impressions auditives étaient intimement mélangées les unes avec les autres, et si la destruction des premières devait entrainer la destruction des autres: en effet, il en est presque toujours ainsi; pourtant il existe des cas isolés de surdité psychique sans surdité verbale. Le malade très intéressant de Pick (n° 89) comprenait tout ce qu'on lui disait, pourtant il ne

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reconnut pas une allumette qui craquait ; il put même, chose curieuse, répéter le cri du coq, qu’on venait d’imiter devant lui, sans reconnaître ce que c'était. Nous n’insisterons pas non plus sur les troubles de la localisation auditive, que nous avons constatés fréquemment dans les cécités psychiques et qu’on ne retrouve dans la surdité psychique que lorsque coexistent des symptômes d’agnoscie générale ; nous avons déjà parlé des idées de Fœrster, Groenouw, Vorster, Pick, Anton.…, nous n’y reviendrons pas.

La discussion toujours renouvelée des fonctions de l'écorce cérébrale, et en particulier des zones dites psycho-motrices, trouve un élément important dans l'étude des agnoscies tactiles. Wernicke (1) en 1895 fit paraître deux observations, avec vérification, puisque une opération chirurgicale avait été faite, qui le conduisirent en quelque sorte à la création de la notion de l’agnoscie tactile ; il les fit suivre d’une discussion très simple et très profonde où 1l précise quelques-unes des idées générales qu’il soutient depuis déjà très longtemps avec l’aide de ses élèves éminents de l’école de Breslau. Il s'agissait de deux cas très limités de traumatismes cérébraux ayant tous deux entrainé une perte de substance superficielle d’une même région : le tiers moyen des deux circonvolutions prérolandiques gauches avec prédominance sur la circonvolution pariétale ; il était survenu chez ses deux malades ce qu’il appelle une paralysie tactile (T'astlæhmung) de la main droite (agnoscie tactile) avec troubles relativement légers des sensations fines et des

(4) Wennicxe. — Zwei Fælle von Rindenlæsion (Ar. aus der ps. Klinik in Breslau. Heft II, p. 37. Leipzig, 1895.

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