LES AÏEUX DÇ MOLIÈRE
vantes, et mérita d'être appelé, par le satirique Boileau Despréaux, ce le plus grand écrivain du siècle : « c'est ainsi, » a écrit Voltaire, Discours sur V Envie, « qu'un grand cœur sut penser d'un grand homme I»
Molière épousa le 20 février 1662, dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, une actrice de son théâtre, Armande-Grésinde-Claire-Élisabeth Béjard, fille de Joseph Béjard, écuyer, sieur de Belleville, et de Marie Hervé.
Qu'il ait été jaloux de sa femme légère et vaniteuse, nous l'avouons, mais qu'elle l'ait matériellement trompé, comme on a osé le dire I nous le nions absolument : avec un érudit des plus dignes de foi, M. Gh. Livet (1), nous trouvons la clef de l'état d'esprit de Molière dans les vers suivants du Misanthrope, Acte II, scène l ro :
Alceste (rôle joué par Molière)
Je sais que vos appas vous suivent en tous lieux; Mais votre accueil retient ceux qu'attirent vos yeux...
Gélimène (rôle joué par Armande Béjard) Mais de tout l'univers vous devenez jaloux.
Alceste C'est que tout l'univers est bien reçu de vous.
GÉLIMÈNE
C'est ce qui doit rasseoir votre âme effarouchée, Puisque ma complaisance est sur tous épanchée : Et vous auriez plus lieu de vous en offenser Si vous me la voyiez sur un seul ramasser.
Mais laissons cette calomnie avec toutes les autres qu'inventèrent les envieux de sa gloire et de son génie : s'y arrêter, c'est faire injure à la mémoire du grand homme que Trallage, dans ses notes manuscrites, cite, avec quelques autres comédiens, comme vivant « bien régulièrement et mesme chrestiennement ». , Molière eut trois enfants :
1 °Louis Pocquelin, de Molière,néle 1 9 janvier 1 664 , qui eut pour parrain, le 28 février suivant, Louis XIV, Roi de France et de Navarre, et pour marraine, madame Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans ; il n'en mourut pas moins le 1 novembre suivant ;
2° Esprit-Madeleine Pocquelin de Molière, née le 4 août 1665: elle est rappelée ci-après:
3° Pierre-Jean-Baptiste Pocquelin de Molière, né le 15 septembre 1672, mort le 11 octobre suivant.
En 1665, la troupe de Molière s'appelait Troupe du Roy, et son célèbre directeur obtenait 7,000 livres
de pension par an, outre certaines gratifications: notre poète faisait merveille et la France entière l'admirait. Mais la mort, qui frappe en aveugle, le surprit (1), le vendredi 17 février 1673, sur la scène même, au moment où il jouait le Malade imaginaire : on fit, avec beaucoup d'autres (2), cette épigramme méchante sur sa fin déplorable :
sagesse de Dieu profonde, Le bras de ta justice à jamais soit loué 1 Molière, qui joua la Mon et tout le monde, Par le monde et la Mort à son tour est joué.
Nous avons raconté ailleurs les difficultés qui surgirent pour son inhumation religieuse de la part d'un prélat «galant», qui peut-être n'avait pas oublié le Tartuffe et que le relâchement de sa vie a privé des honneurs de l'oraison funèbre. « Peutêtre aussi, » comme le dit M. Soulié, « si Molière était
(4) On a écrit que Molière fut abandonné des médecins : en tout cas, c'était une preuve que ces derniers n'oubliaient pas ses continuelles moqueries. N'avait-il pas osé définir ainsi le médecin : « Un homme que Ton paye pour conter des fariboles dans la chambre d'un malade jusqu'à ce que la nature Tait guéri ou que les remèdes l'aient tué. » — P. Baizé , Catalogue de la Bibl. de la Boetrine Chrétienne, (Bibl. de l'Arsenal, Mss. H F n° 841.)
Tout cela n'est que badinerie : convenez-en
Doctes médecins outragés
Par le satyrique Molière,
La Mort, qui l'a mis dans la bière ,
Ne vous a-t-elle pas vengés!
(2) Bibliophile Jacob (Paul Lacroix), Oraison funèbre de Molière par de Vizé, p. 64.
mort sur la paroisse où il avait fait ses Pâques, ses obsèques n'auraient souffert aucune difficulté. »
« Tout le monde, » dit la Grange, « a regretté un homme si rare et le regrette encore tous les jours ; mais particulièrement les personnes qui ont du bon goût et de la délicatesse. On l'a nommé le Térence de son siècle ; ce seul mot renferme toutes les louanges qu'on peut lui donner. Il n'estoit pas seulement inimitable dans la manière dont il soustenoit tous les caractères de ses comédies; mais il leur donnoit encore un agrément tout particulier, par la justesse qui accompagnoit le jeu des acteurs: un coup d'oeil, un pas, un geste, tout y étoit observé avec une exactitude qui avoit été inconnue jusques-là sur les théâtres de Paris. »
Peu de jours après, au mois de mars 1673, Lulli enlevait à Armande Béjard la salle du Palais-Royal qu'il obtenait du Roi et y faisait représenter l'opéra (XAlceste. Les compagnons de Molière, obligés de chercher un autre local, s'établissaient au bout de la rue Guénégaud, toujours sous le même titre de Troupe du Roy, mais avec une organisation nouvelle.
Enfin le dernier mai 1677, la veuve de Molière elle-même, qui n'avait pas senti la gloire d'être sa femme, épousait un acteur, Isaac-François Guérin, fils de feu Charles Guérin, « officier du Roy », et de
Françoise DestricKé de Bradam. Elle continua de jouer jusqu'au 14 octobre 1694 quelle obtint du Roi son congé, et se retira à Meudon où elle finit par mourir le 3 novembre 1700, laissant à son mari qui lui survécut jusqu'au 28 janvier 1728, le fils qui suit : Nicolas- Armand-Martial Guérin, né en 1 678, mort le 7 mars 1708 sans enfants de son mariage avec la nièce du curé Guignard. Il eut (1) tous les manuscrits de Molière : est-ce un scrupule de conscience qui lui fit, à l'instigation de son oncle le curé, anéantir ces papiers qui auraient tant de prix aujourd'hui? on peut le supposer.
« Rappelons, « dit un auteur, » que l'Angleterre montre avec orgueil les autographes de son Shakspeare, l'Italie de son Torquato Tasso, l'Allemagne de son Gœthe et de son Schiller, et la France, déshéritée, n'a pas une page de son Molière!... »
Esprit-Madeleine Pocquelin, fille de Molière, née le 4 août 1665, d'abord religieuse de la Conception,
(1) c Ce qu'il y a de certain, c'est que le jeune Armand connaissait, compulsait et étudiait les manuscrits de Molière. Il eut la pensée de refaire ou de terminer la pastorale de Mélicerte : il le déclare lui-même dans la préface de Myrtil et de Mélicerte, volume publié par lui en 1699. » H. Moulin, Molière et les Registres de l'État civil, 1878, p. 13.
M. de la Pijardière, parlant d'une reconnaissance du 24 fé-
rue Saint-Honoré, puis enlevée et épousée le 5 août 1705 par Claude de Rachel, écuyer, sieur de Montalant, fils de défunt Jean de Rachel, écuyer, sieur de Montalant, commissaire ordinaire dès guerres et de dame Marie Du Gats : Claude était veuf d'Anne-Marie Âlliamet, fille d'un procureur au parlement et en avait quatre enfants.
Madame de Montalant mourut à Argenteuil le 23 mai 1723 ; son mari, Claude de Rachel, lui survécut quinze ans, car il ne mourut que le 4 juin 1 738 « âgé de 93 ans ou environ ».
Nul enfant ne vint de cette union un peu tardive pour l'époux, qui avait 59 ans sonnés le jour de ses noces : de son côté, la fille de Molière, à défaut de postérité, ne put que lui apporter la notoriété qui a sauvé son nom de l'oubli complet.
Cette branche des Pocquelin, établie à Paris, avait failli, comme celle des Pocquelin de Beauvais, par une fille morte sans postérité ; il est, dans les familles, un moment où la sève est épuisée et où le tronc ne pousse plus que des branches qui se dessèchent et périssent à jamais : triste destinée des choses
vrier 1656 donnée à Pezenas pour 6,000 livres (arch. de l'Hérault), assure « qu'aujourd'hui, en vente publique, le prix de ces quelques lignes (écrites et signées par Molière) arriverait au moins à la somme dont elles mentionnent la reconnaissance. » Rapport sur la découverte d'un autographe de Molière, 1873, p. 19.
humaines de finir au moment où, arrivée à l'apogée
de la gloire, une famille d'origine modeste en recueil- |
lerait le prix I
Plaudebat, Moleri (1), tibi plenis aula theatris, :
Nunc eadem maerens post tua fata gémit. !
Si risum nobis movisses parcius olim, Parcius, heu! lachrymis tingeret ora dolor.
(1) Voici la traduction donnée dans l'édition de Pierre Brunel, Amsterdam, en 4725 (Bibl. Jacob, p. 69) :
La Cour, qui t'honora d'un suffrage éclatant Molière, après ta mort, pleure, gémit, soupire;
Si tu nous avois fait moins rire,
Nous ne te pleurerions pas tant.
Cette épitaphe a été composée par le savant Huet, évoque d'Avranches.
LES ÀHMOIRIES DES POOQUEUN
À Beauvais, on trouve trois armoiries différentes portées par les membres de la même famille : cette contradiction n'est qu'apparente pour ceux qui savent qu'elles étaient, non un titre héréditaire, mais un insigne fantaisiste en vertu de ce « droit immémorial (1) qu'avait tout individu de se choisir un emblème».
Ce ne fut que quand la bourgeoisie, par l'affranchissement des communes, eut acquis une réelle importance politique, que les traditions de famille s'y établirent comme dans la noblesse (2), et que ces emblèmes héraldiques se recueillirent pieusement de père en fils et firent partie de l'héritage du père.
Cl) Bulletin de la Société héraldique, p. 16.
(2) Une seule chose distinguait les armes des gentilshommes, c'était le timbré, c'est-à-dire lé^casque ou la couronne dont ils avaient l'habitude de surmonter leur écusson. — L'édit de Charles IX de 1560 n'interdit aux non nobles que le port des armoiries timbrées.
Le premier blason des Pocquelin est parlant : c'est une allusion au nom, un pot de lin. Un ancien vitrail recueilli par M. Mathon montre un écu d'azur au pot de lin fleuri d'argent. Plus tard, le tableau de Simonne Pocquelin, que nous ayons cité, affecte la forme plus héraldique de gueules, à la gerbe d'or surmontée d'une étoile d'or.
Enfin, lorsque l'échevinage et la maîtrise des tisserands donne une position plus influente, les Pocquelin adoptent à Beauvais leur blason définitif: d'azur, au chevron d'argent accompagné en pointe d'une montagne, aussi d'argent, ombrée de sable. Robert Pocquelin, prêtre, docteur de Sorbonne, chanoine de l'église Saint-Pierre de Beauvais, les fait enregistrer ainsi, n'en variant que l'émail du chevron: une brisure, probablement.
Louis Pocquelin, valet de chambre de Monsieur, présente à Paris un autre écu : d'azur, à un chevron d'or accompagné en chef de deux gerbes de mesme et. en pointe d'un rocher d'argent : il y a là un souvenir de la gerbe de Simonne Pocquelin.
A Paris, un jeton en argent de Louis Pocquelin, marchand de drap de soie, anobli par sa judicature consulaire en 1661, administrateur de l'hospice de la Charité, produit, mais cette fois timbré d'un casque de chevalier, « une sorte de château d'eau (1) sur-
(1) Voy. la Famille de Molière, p. 80.
monté de trois arbres avec une cascade » : ce qu'il faut évidemment blasonner d'argent, à une forêt de sinople sur une terrasse de même d'où jaillit une fontaine d'argent.
La montagne ombrée, la forêt sur une terrasse, voilà les véritables armes des Pocquelin lorsque d'Hozier, en les enregistrant dans l'Armoriai général de France leur aura donné l'authenticité ; ce sont celles que portait M. de Molière et qui sont reproduites en chromolithographie dans notre histoire de la Famille de Molière, page 3 : d'argent, à cinq arbres de sinople dont trois de haute tige et deux plus petits posés entre les trois, le tout sur une terrasse de sinople.
Il faut également dire un mot des armoiries allusives que Molière fit marquer sur . sa vaisselle plate (1 ) : elles rappellent sa profession de comédien : de pourpre, à trois miroirs d'argent; cimier, un masque de théâtre; supports, deux singes tenant Vun un masque, Vautre un miroir.
« Ces miroirs, » dit Gléante, dans Y Oraison funèbre de Molière par le sieur de Vizé, «montrent qu'il voyoit tout ; ces singes, qu'il contrefaisoit bien tout ce qu'il voyoit ; et ces masques, qu'il a bien démasqué des gens, ou plutost des vices qui se cachoient sous de faux masques. »
(1) Jal, Dict. critique, p. 874.
M. Jal, remarque que cet écusson de pure fahtaisie « figure pour la première fois au bas du portrait gravé par Nolin, d'après Mignard, du moins sur le cinquième état de cette gravure ».
Un portrait de Beauvarlet, quatrième état, contient à la place de la dédicace ces vers attribués à Chénier; ils sont cités par le savant bibliophile Jacob (1):
Vrai poète du peuple, ami de la nature, Fléau des charlatans, il brava leurs clameurs; Ses crayons vertueux flétrirent l'imposture, Et par le ridicule il réforma les mœurs» ",
Et sur un autre, gravé par un anonyme, en Hollande (2) :
Tantôt Plaute, tantôt Térence, Toujours Molière cependant.
Quel homme ! avouons que la France En perdit trois, en le perdant.
(1) Iconographie Moliéresque, p. 36.
(2) Ibidem, p. 31.