LA LÉGENDE DES POCQUELIN
Aux premiers siècles de notre histoire, la noblesse fut plutôt une institution politique qu'une catégorie sociale.
On a coutume (1) d'attribuer sa première formation à la conquête des Francs, qui firent souches des familles féodales et chevaleresques.
D'autre part, l'acquisition de fiefs nobles fut, durant le Moyen Age, la source d'une seconde noblesse qu'on appelle quasi-féodale :. pour le généalogiste, le règlement des honneurs de la Cour (2), en trace la limite extrême à Tan 1 400, quoiqu'en histoire la prise de Gonstantinople, en 1453, soit réellement la fin de la période dite du Moyen Age.
(i) Cette question a occupé un grand nombre d'écrivains français parmi lesquels nous citerons Boulainvillers, Dubos, Mably et Montesquieu.
(2) Ce règlement fut approuvé par le Roi le 17 avril 1760 ; il était le môme pour les hommes et pour les femmes.
Ces nouveaux ndbles s'intitulèrent gentilshommes de naissance, de race ou de sang (1 ) : leur nombre en est aujourd'hui fort restreint ; car ces familles chevaleresques ou quasi-féodales disparurent assez vite sur nos champs de bataille, décimées qu'elles furent par ces guerres lointaines qu'amenèrent, pendant près de deux siècles, les aventureuses expéditions des Croisades. Sans doute, on doit y admirer cet élan sublime de la foi de nos pères revendiquant la possession des Lieux Saints; mais le résultat le plus certain de ces vaines entreprises fut l'affaiblissement de ce pouvoir féodal qui avait cependant, par son unité, sauvé nos contrées des ravages continuels des invasions des Barbares ; elles préparèrent l'avènement des Communes, puis l'organisation d'un Tiers État, et, à la longue, par de brutales révolutions, la civilisation actuelle de l'Europe.
Mais, pour revenir au sujet qui nous occupe, ajoutons que, pour combler les vides que firent, dans le corps de la noblesse, les luttes civiles ou religieuses, et aussi dans l'intérêt du Trésor public, les Rois eurent recours à de nombreux anoblissements de citoyens recommandables par leur courage ou leurs vertus. La nomination à certaines charges ou fonc-
(1) Consulter à cet égard le Bulletin de la Société héraldique, excellente publication qui n'en est encore qu'à son huitième numéro, mais promet une longue existence si elle reste ferme dans la voie qu'elle s'est tracée.
lions publiques eu créa un plus grand nombre encore : le notariat, principalement, enrichissant les titulaires, à une époque d'ignorance, où il exigeait un savoir réel et une instruction distinguée, fut la source de l'élévation de la plupart de nos familles actuelles.
Ces nouveaux nobles, ceux de l'échevinage dans certaines villes (1) privilégiées, furent, il faut le dire, assez loin d'avoir le prestige de leurs devanciers : on conçoit dès lors, tant il est vrai que la vanité est innée dans le cœur de l'homme, que tant de gens cherchèrent, au xvn° siècle, lors de la recherche des faux nobles, à remonter leur filiation aux époques les plus nuageuses : on mit un singulier orgueil à prétendre ne point avoir d'anoblissement connu.
C'est le cas des Pocquelin, qui perpétuaient chez eux cette tradition d'une antique noblesse : nous l'avions recueillie dans notre propre famille où elle avait été souvent répétée, et nous n'avions point hésité à l'affirmer dans notre histoire de la famille de Molière publiée récemment.
Pouvions-nous ne pas lui accorder toute confiance, alors que nous la voyions reproduite par un commentateur sérieux, Antoine Bret , dais son Supplément à
(1) Ces villes furent Paris, La Rochelle, Poitiers, Angouléme, Saint-Jean-d'Angély, Saint-Maixent, Tours, Niort, Toulouse, Bourges, Angers, Lyon, Péronne, Nantes, Cognac, Abbeville et Bordeaux.
la vie de Molière par Voltaire, imprimée en tète (1) de l'édition in-8° des Œuvres de Molière, donnée en 1778?
Voici comment s'exprimait Bret :
« En faisant des recherches plus exactes que » l'on en a fait jusqu'à présent sur la famille de » Molière, on a appris qu'il s'y conservoit une tra- » dition qui donneroit au nom de Poquelin plus » d'importance civile qu'il n'en a eu ; mais la plus » grande gloire de ce nom sera toujours d'avoir été » celui du père de notre théâtre Comique.
» Un nommé Poquelin, Écossois, fut un de ceux » qui composèrent la garde que Charles VII attacha » à sa personne sous le commandement du général » Patilloc. Les descendants de ce Poquelin s'établi- » rent les uns à Tournai, les autres à Cambrai, où » ils ont joui long-tems des droits de la noblesse. » Les malheurs des temps leur firent une nécessité » du commerce, dans lequel quelques-uns d'entre » eux vinrent faire oublier leurs privilèges à » Paris.
» Tels sont les faits que l'on a appris de quelques » personnes, qui portent encore parmi nous le nom » de Poquelin; mais qu'importe aux parens collaté- » raux de Molière la notoriété mieux constatée d'une » noblesse que leurs ancêtres avoient perdue? Ils ont
(1) T. I, p. 46 et 47.