AU REICH8TAG
Tout se troublait et ne]fut plus en somme Que fureur répandue et que rage dardée. Au fond des bourgs et des campagnes On prenait peur d'être un vivant, Car c'est là ton crime immense, Allemagne, D'avoir tué atrocement
L'idée Que se faisait pendant la paix,
En notre temps, L'homme de l'homme.
CEUX DE LIEGE
CEUX DE LIEGE
Dût la guerre mortelle et sacrilège Broyer notre pays de combats en combats, Jamais, sous le soleil, une âme n'oubliera Ceux qui sont morts pour le monde, là-bas, A Liège.
Ainsi qu'une montagne Qui marcherait et laisserait tomber par chocs Ses blocs, Sur les villles et les campagnes, S'avançait la pesante et féroce Allemagne.
Oh tragique moment Les gens fuyaient vers l'inconnu, éperdument Seuls, ceux de Liège résistèrent
A ce sinistre écroulement D'hommes et d'armes sur la terre.
S'ils agirent ainsi, C'est qu'ils savaient qu'entre leurs mains était remis
Le sort De la Bretagne grande et de la France claire ;
Et qu'il fallait que leurs efforts, Après s'être acharnés, s'acharnassent encor En des efforts plus sanguinaires.
Peu importait Qu'en ces temps sombres, Contre l'innombrable empire qu'ils affrontaient, Ils ne fassent qu'un petit nombre; A chaque heure du jour, Défendant et leur ville, et ses forts tour à tour,
CEUX DE LIEGE
Ils livraient cent combats parmi les intervalles ; Ils tuaient en courant, et ne se lassaient pas D'ensanglanter le sol à chacun de leurs pas Et d'être prompts sous les rafales Des balles.
Même lorsque la nuit, dans le ciel sulfureux, Un Zeppelin rôdeur passait au-dessus d'eux, Les désignant aux coups par sa brusque lumière, Nul ne reculait, fût-ce d'un pas, en arrière, Mais, tous, ils bondissaient d'un si farouche élan,
En avant, Que la place qu'ils occupaient demeurait vide Quand y frappait la mort rapide.
A l'attaque, sur les glacis, Quand, rang par rang, se présentaient les ennemis, Sous l'éclair courbe et régulier des mitrailleuses, Un tir serré, qui, tout à coup, se dilatait,
Immensément les rejetait, Et, rang par rang-, les abattait Sur la terre silencieuse.
Chaudfontaine et Loncin, et Boncelle et Barchon, Retentissaient du bruit d'acier de leurs coupoles ; Ils assumaient la nuit, le jour, sur leurs épaules, La charge et le tonnerre et l'effroi des canons.
A nos troupes couchées, Dans les tranchées ,
Des gamines et des gamins Distribuaient le pain Et rapportaient la bière Avec la bonne humeur indomptée et guerrière. On y parlait d'exploits accomplis simplement
Et comme, à tel moment,
Le meilleur des régiments Fut à tel point fureur, carnage et foudroiement,
Que jamais troupe de guerre Ne fut plus ferme et plus terrible sur la terre.
CEUX DE LIEGE 29
La ville entière s'exaltait De vivre sous la foudre ; L'héroïsme s'y respirait,
Gomme la poudre; Le cœur humain s'y composait
D'une neuve substance Et le prodige y grandissait
Chaque existence :
Tout s'y passait dans l'ordre intense et surhumain.
0 vous, les hommes de demain, Dût la guerre mortelle et sacrilège Même nous écraser dans un dernier combat, Jamais, sous le soleil, une âme n'oubliera, Ceux qui sont morts pour le monde, ià-bas, A Liège.
PREMIERS AÉROPLANES
PREMIERS AÉROPLANES
Les roses de l'été — couleur, parfum et miel -
Peuplent l'air diaphane ; Mais la guerre parsème effrayamment le ciel
De grands aéroplanes.
Ils s'envolent si haut qu'on ne les entend pas
Vrombir dans la lumière Et que l'ombre qu'ils allongent de haut en bas
S'arrête avant la terre.
à'4 LES AILES HOUGES DE. LA GUERRE
L'aile courbe et rigide et le châssis tendu, Ils vont, passent et rôdent,
Et promènent partout le danger suspendu De leur brusque maraude.
Ceux des villes les regardant virer et fuir
Ne distinguent pas même Sur leur avant d'acier ou sur leur flanc de cuir
Leur marque ou leur emblème.
On crie, — et nul ne sait quelle âme habite en eux,
Ni vers quel but de guerre Leur vol tout à la fois sinistre et lumineux
Dirige son mystère.
Ils s'éloignent soudain dans la pleine clarté,
Dieu sait par quelle voie, En emportant l'affre et la peur de la cité
Pour butin et pour proie.
LA CATHÉDRALE DE REIMS
LA CATHÉDRALE DE REIMS
Qui parcourait l'espace d'or, dans la Champagne, En ces midis d'automne où le pampre reluit
La regardait venir à lui Comme une impérieuse et tranquille montagne.
Depuis le matin clair jusqu'au tomber du jour Elle avançait et s'approchait De celui qui marchait ; Et sitôt qu'il sentait l'ombre des grandes tours
Qui barraient la contrée
Le gagner à leur tour,
Il entrait dans la pierre Creusée immensément et pénétrée Par mille ans de beauté et mille ans de prière. 0 vieux temple français, gardé par tes cent rois, Dont l'image apaisée illustre tes murailles, Dis-moi quel chant de gloire ou quel cri de bataille,
Victorieusement, n'a retenti en toi !
Tu as connu Glovis, le Franc et sa compagne Dont la main a guidé la main de saint Rémy Et peut-être un écho sous ta voûte endormi, Jadis, a entendu la voix de Charlemagne.
Temple, tu es sacré, de toti faîte à tes pieds; Au soir tombant, se joue à travers tes verrières Gomme un soleil infiniment multiplié; Sur tes grands murs, les ténèbres et les lumières Joie et deuil — font leur voyage silencieux. Autour de tes piliers qui fusent jusqu'aux cieux,
LA CATHÉDRALE DE REIMS 3g
Les petits cierges blancs, de leurs clartés pointues, Illuminent le front penché de tes statues Et dressent des buissons de flammes dans la nuit. Une immense ferveur se dégage sans bruit , Des foules à genoux, qui contiennent leurs larmes, Mais qui savent pourtant qu'au long- du Rhin, là-bas,
— Canons, chevaux, drapeaux, soldats — Rôde et se meut sans cesse un immense bruit d'armes.
Soudain la guerre est là qui monte et envahit. Le tocsin sonne et sonne et Reims en retentit. Les cieux sont sillonnés d'une foudre lointaine. L'orage des canons tonne de plaine en plaine . Un choc ; et le combat décide du pays. Les bataillons teutons descendus vers Paris Sont rejetés et poursuivis jusqu'en Champagne. Or, puisqu'il fait accueil à tout homme lassé, Le grand temple de gloire et d'amour traversé S'en vient aussi vers eux du fond de la campagne.
Mais eux Prenant ses rosaces pour cibles
h0 LE8 AILES ROUGES DE LA GUERRE
Braquent vers lui leur feu terrible.
Il n'est sainte ni saint, il n'est Vierge ni Dieu,
Il n'est pignon, il n'est muraille, Qu'ils n'atteignent des éclats noirs de leur mitraille.
Les tours, les grandes tours, Et l'abside brillante et l'obscur baptistère Sont cernés à leur tour, D'une ceinture de tonnerres :
Partout le crime ordonne et prodigue la mort.
Alors, Ce qui fut la splendeur des choses baptisées : Ogives vers leur voûte immobile élancées, Verrières d'ombre et d'or, transepts, piliers géants, Orgues faisant un bruit d'orage et d'océan, Cryptes dont les grands morts hantaient les labyrinthes, Douces mains de la Vierge, et regards purs des saintes, Tout, jusqu'aux bras du Christ, immense et pardonnant,
Est brusquement broyé sous le piétinement
Du plus rageur des sacrilèges.
LA CATHEDRALK DE REIMS t\l
0 merveille tuée ! 0 beauté prise au piège !
0 murs de la croyance atrocement fendus !
Ainsi qu'un rampement de rapides couleuvres,
Le feu mordait la chair divine des chefs-d'œuvre :
On entendait souffrir de beaux gestes tendus
— Depuis quel temps — vers la pitié et la justice.
De pauvres voix sortaient du marbre et du granit;
Les ostensoirs d'argent par les papes bénis,
Les chandeliers, et les crosses, et les calices
Etaient mordus par les flammes et s'y tordaient ;
L'horreur était partout propagée et brandie ;
Les vieux saints du portail priaient dans l'incendie,
Mais leurs cris vers le ciel dans leur mort se perdaient.
Et maintenant avec ses pauvres bras brûlés La cathédrale meurt sous les astres voilés.
Hélas ! où sont les plaines d'or de la Champagne Et les mois de l'automne où le pampre reluit, Quand on venait vers elle et le jour et la nuit Comme vers une sainte et tranquille montagne?
Ma chambre est close au vent du Nord, Elle est close et solitaire,
r Depuis la guerre ;
Pourtant Voici le vent Qui vient et passe et qui s'arrête et passe encor Avec le défilé des mourants et des morts A travers les combats qui l'ont trembler la terre.
Oh, la lutte innombrable et le destin géant ! Là-bas au loin, sur l'Océan Face à face, les vaisseaux sautent :
Les Zeppelins armés traversent la mer haute ;
Kirkholm, Kreusberg, Mitau, Dwinsk, Jacobstat, Vilna,
Cités que la bataille énorme illumina
Et qui toutes, m'étiez, hier encor, inconnues !
0 guerre dans le sol 1 O guerre dans les nues !
La fureur s'y condense et l'horreur s'y accroît
Et des plaines aux monts, et des fleuves aux bois
Tout^est sombre et terrible et sanglant à la fois.
Depuis la guerre Ma chambre est close et solitaire.
Dites, où sont-ils donc mes amis de naguère ?
Voici le coin où l'autre mois, Pensifs et clairs, nous parlâmes à lente voix
De nos belles idées Une à une par la science élucidées ; Voici le coin de table où s'appuyait la main De celui qui, sans jactance ni hyperbole, Prêchait avec son âpre et vaillante parole L'espoir humain ;
Voici le siège où s'asseyait Celui qui tous les soirs venait à mon chevet
Me consoler, lorsque ma tête Et mon sang- et mes nerfs n'étaient qu'affre et tempête.
Hélas'! hélas! où sont-ils donc?
En quel délaissement et en quel abandon Sont-ils flottants au gré de l'immense misère ?
Hélas! hélas! où sont-ils donc, Mes amis de naguère?
Car moi, ce soir, je n'ai pour compagnon Que mon foyer à qui je parle et dont la flamme,
Prompte à vivre ou à mourir, Seule répond
Au sombre ou lumineux désir Qui tour à tour s'allume ou s'éteint en mon âme.
LES EXODES
LES EXODES
Les pas qui s'en allaient jadis Et du champ à la grange et de l'étable au puits, Les pas qui s'en allaient par la sente sauvage, Le dimanche matin, à la messe, au village, Fuient aujourd'hui
De route en route, à l'infini.
Une à une, les fermes brûlent Sur les plaines, au crépuscule; On croirait voir, là-bas, de larges fumiers noirs Qui fument dans le soir,
Avec un brusque éclat de feu tout à coup rouge.
La flamme passe et court des fermes jusqu'aux bouges
Et mord déjà l'église et le vitrail ardent
Où Jésus accueillait, dites, depuis quels temps
L'hommage Des jaunes chameliers et des pourpres rois mages.
De toutes parts Les gens partent vers les hasards :
Il en est qui s'en vont poussant sur leur charrette Le lit, le matelas, le banc, la chaufferette, Et la cage déserte où mourut le pinson ; D'autres chargent leur dos de vieilles salaisons Qu'un voile épais et gris défend contre les mouches. J'en ai vu qui tenaient une fleur à la bouche Et qui pleuraient, sans rien se dire, atrocement. Des vieux passent, serrant leur deuil et leur tourment, Et les mères sont là, pauvres, mornes, livides, Laissant mordre l'enfant à leur poitrine vide.
LES EXODES
D'abord c'est derrière eux, Que la flamme grandit et saute et tangue et houle : Son oblique lueur atteint et suit la foule Qu'on croit voir osciller et marcher dans du feu ; Les crêtes des pignons croulent dans les fumées, Les meules aux flancs d'or sont partout allumées, Le bois flambe à l'orée et crépite et se tord Et le proche horizon est ligné d'arbres morts.
Les gens qui vont et fuient Poussent devant leurs pas et leur porc et leur truie, Et leur chèvre et leur vache au corps lourd et ballant ; Parfois les suit encore un long troupeau bêlant Dont la plainte s'enfonce immensément dans l'ombre. Des chevaux harassés traînent des chars sans nombre JjJJ Et les bêtes et les hommes ainsi s'en vont Vers l'affreuse détresse et le malheur profond, Se rapprochant et se parlant comme naguère, Avec des mots qu'entend la terre Depuis toujours.
Et tout à coup, voici les tours, Les grandes tours qui s'éclairent de bourgs en bourgs Et qui tendent jusqu'à la mer la tragédie Haletante de l'incendie.
La plaine et la forêt s'illuminent au loin. Mares, fleuves, étangs et lacs sont les témoins De la terreur qui dans les eaux se réverbère ; Les étoiles là-haut regardent sur la terre De rougeoyants brasiers écheveler la nuit.
Tout est silence ou tout est bruit, Tout est surprise et peur ; tout se plaint et frissonne ; Et dans les clochers noirs les derniers tocsins sonnent.
Et les foules s'en vont toujours Et las de leur cœur triste et las de leurs pas lourds, N'ayant plus sous le front que la seule pensée D'avancer tout au long des routes défoncées Par le passage brusque et volant des canons. Une ville parfois et ses larges maisons
LES BXODKS
Et ses gares de fer accueillent leurs détresses ;
En des fourgons partants quelques femmes se pressent,
Tandis qu'avec leurs fils, d'autres, obstinément,
— Dites vers quelle horreur,ou vers quel dénuement? —
Continuent à marcher, tragiques et muettes.
Le feu bondit et rebondit partout :
Ses flammes violettes Devancent, à cette heure ardente, les remous De ces foules qui vont et vont, Dieu sait vers où.
Car cette fois, c'est devant eux, que l'incendie Propage et sa terreur et sa rage brandies ; Le ciel est angoissé par l'immense lueur Qui monte et perce et fouille et mord ses profondeurs. Soudain le brusque autan s'étend de plaine en plaine, Il ronfle et siffle et crie et part sans perdre haleine Rallumer sous leur cendre et la flamme et le feu. Le pays tout entier s'épouvante de Dieu
Si bien que tous croient voir planer dans l'étendue Gomme une fin de monde aux grands vents suspendue.
Et las de leur cœur triste et las de leurs pas lourds, Longues et fatales comme des houles Les foules Passent toujours.