‹ Les ailes rouges de la guerre, poèmesChapitre 4 sur 23 · MON AME, ELLE EST LA-BAS · texte numérisé non relu

MON AME, ELLE EST LA-BAS

Mon âme elle est là-bas, Mon âme en joie et en alarmes,

Elle est là-bas Où l'on s'élance, où l'on se bat, Mon âme elle est là-bas, Dans les clameurs et dans les armes.

Elle s'exalte et pleure et rit au long du jour. L'annonce des combats lui est lueur et flamme ; Mon âme, Au long* des heures et des jours, N'est plus qu'une pensée et n'est plus qu'un amour.

Mon âme ? — elle est ardente et rayonnante. Elle fouille sa mémoire Pour y ressusciter l'orgueil enseveli

De la légende et de l'histoire.

Elle est ardente et frissonnante ; Elle se cache et se blottit En vos grands plis, Drapeaux, qui promenez sur le monde la gloire.

Elle guette votre venue, Tambours qui débouchez du fond de l'avenue, Battants au clair, dans la lumière.

Mon âme ? — Elle sonne et vibre tout entière Au rythme de vos pas, Soldats, Qui chantez en passant vos chansons familières.

Mon âme? — elle est déjà Là-bas, Dans la clarté de la victoire.

Tout lui devient ou signe ou geste évocatoires.

MON AME, ELLE EST LA-BAS 6l

Elle est volante au vent Vivant Qui frôlera le front De ceux qui reviendront, Avec l'épaule en sang1 ou la main mutilée. Des corps à corps de la mêlée.

Elle est l'ardeur, elle est la foi.

Elle trépide et crie et follement acclame, Car l'avenir lui parle et lui chante à la fois, Et pleurante d'émoi, Elle écoute, mon âme !

Dépensant tous pour leur richesse ou leur besoin Mille efforts solidaires, Ils habitaient de père en fils le même coin, En Flandre, sur la terre.

Les yeux de leurs défunts, les yeux de leurs vivants — Depuis combien d'années ? — Regardaient tous passer les mômes pluie et vent Sur leur plaine ordonnée.

Les sentiers des taillis^ reconnaissaient leur pas Quand, au soir des dimanches, Ils revenaient en écartant du bout des bras Toujours les mêmes branches.

Quelle aïeule jadis encrassa le mur blanc Avec sa main calleuse ?

Quel dos avait laissé aux lattes du vieux banc Son empreinte anguleuse?

Aux jours sereins des renouveaux, quand il fallait Ensemencer la terre Pour l'assoler dûment, le fils se demandait Ce qu'eût voulu le père .

Les morts n'étaient point morts : on les sentait remplir Eux seuls, tout le silence ; Et la ferme vivait, non de leur souvenir, Mais de leur existence.

Or, il se fit, un jour, Quand la guerre soudaine incendia les bourgs

Et les villes en Flandre, Que cette terre où les vivants et où les morts Avaient mis leur sueur, leur travail et leur cendre, Dut subir la bataille et affronter le sort.

L'obus fendit bientôt les arbres de la route Qui bifurque là-bas, vers Pervyse et Nieuport ; L'étable au large toit prit feu et brûla toute ; On en sauva les bœufs en leur couvrant le front

D'un sac profond, Pour qu'ils ne vissent rien de l'énorme épouvante; Un shrapnell tua net la plus vieille servante ; La huche, le pétrin, l'âtre, le banc de bois

Furent dispersés tous à la fois Et la muraille

Où l'aïeul, trait pour trait, Etait représenté dans uncadre à portraits Subit la rage et la fureur de la mitraille.

Tenant leur dernier né serré contre leur chair,

Haletantes et hagardes, Des femmes se portaient du côté de la mer ; Des chariots chargés de meubles et de hardes

Se succédaient par les chemins ; Des vieillards s'éloignaient en plaignant leur village Et leurs petits enfants s'agrippaient à leurs mains Sur ces routes, par où fuyaient les attelages.

Dans la ferme des beaux marais, Nul ne suivit ceux qui partaient : Les poings serrés et le cœur brave, Dans la ruine et ses amas, On se terrait, près des soldats, Au fond des caves.

Là-bas, Serpentaient à travers une dune ébréchée Les premières tranchées.

Aux heures des combats brusques mais enragés,

LA FEttME DES MAHAIS d'01\

On partageait le pain, la haine et le danger;

Les gamins se glissant dans l'ombre à ras de terre,

Apportaient la gamelle aux postes militaires

Et parfois la grenade où la mort fermentait.

La ferme et tous ses gens âprement combattaient.

Derrière un mur encor debout, dans la nuit noire, Ils avaient ménagé un brusque observatoire Que l'ennemi pendant longtemps ne devina. Sur les taillis voisins son canon s'acharna. Dans le verger traînait le fil télégraphique Qui reliait la ferme au terrain héroïque, Si bien que tous les jours avec un élan fol, Quoique fixée et maintenue au sol, Grâce à ce grand pan de muraille écroulée, Elle se projetait jusqu'au cœur des mêlées.

La nuit, quand la ténèbre était d'argent et d'or, Le fermier s'en venait rendre visite aux morts :

Il contournait le mur de l'ancien cimetière, Il parlait longuement, le front contre la terre, Et puis s'en revenait tout en causant encor

A quelqu'un d'invisible Qui passait avec lui le seuil du vieux jardin.

Ce fut aux temps tumultueux de la Toussaint Que l'ennemi désabusé enfin Prit la ruine et son grand mur pour cible

D'un peuple de canons qui tonnaient au lointain. Ce qui se maintenait de la poterne blanche Et de l'étable et du fournil et du grenier Fut renversé, dès le matin, sous l'avalanche Des mitrailles de fer et des bombes d'acier.

L'attaque à l'arme nue Se déclancha des deux côtés de l'avenue Qui mè»e du verger jusqu'aux bords de l'Yser ; La baïonnette étincelait comme l'éclair,

Frappait, perçait ou se heurtait en un orage

De gestes violents et terribles ; la rage

Sautait des cœurs gonflés et giclait jusqu'aux yeux ;

Des hommes se mordaient en luttant deux par deux;

Sur les fumiers tassés de la cour déjà rouge,

Un gamin de quinze ans avait saisi la vouge

Et combattait avec cette arme, atrocement.

Le flux de la fureur montait à tout moment.

L'ivresse de tuer et d'achever sa proie

Gonflait chacun d'une âpre et formidable joie

Et les rires sonnaient pendant regorgement.

Jusqu'au tomber du jour se balança la lutte, Tantôt vers la montée et tantôt vers la chute : On ne savait vers où la maintiendrait le sort, Quand tout à coup, dressant sa géante poitrine Entre deux pans encor debout de la ruine,

Le vieux fermier des marais d'or Avec toute sa voix cria : « Voici les morts ! » Et comme s'il poussait en avant une armée De soldats pour la gloire et l'honneur enflammée,

LES AILES ROUGKft DE I A GUERRE

Son geste accompagnait un invincible élan Vers l'ennemi surpris et tout à coup branlant.

Terribles s'abattaient les coups de la mitraille; On ne savait quel dieu redressait la bataille Pour la fixer ferme et debout entre nos mains ; Des renforts survenus soutenaient notre droite, Un clairon de rappel éclatait au lointain, Le vent frais et léger traversa le soir moite, L'adieu d'un soleil brusque illumina les cieux Et l'orgueil remplaça la haine dans les yeux

Victorieux De nos troupiers chantant leur chanson saccadée Avant de s'endormir sur leur terre gardée.

Toute cette nuit-là La présence des morts défendit la ruine ; Le fermier leur disait des mots ardents si bas Qu'ils faisaient moins de bruit que l'ombre ou la bruine.

Il sentait leur ardeur vivante s'amasser Dans la pierre fendue et le sol convulsé Et son âme comprit que leur sourde puissance

Etait le gage désormais, Jusqu'aux jours fermes de la paix,

Des invincibles résistances.

LA PATRIE AUX SOLDATS MORTS

LA PATRIE AUX SOLDATS MORTS

Vous ne reverrez plus les monts, les bois, la terre, Beaux yeux de mes soldats qui n'aviez que vingt ans Et qui êtes tombés, en ce dernier printemps, Où plus que jamais douce apparut la lumière.

On n'osait plus songer au réveil des champs d'or Que l'aube revêtait de sa gloire irisée; La guerre occupait tout de sa sombre pensée Quand au fond des hameaux on apprit votre mort.

Depuis votre départ, à l'angle de la glace,

Votre image attirait et les cœurs et les yeux,

Et nui ne s'asseyait sur l'escabeau boiteux

Où tous les soirs, près du foyer, vous preniez place.

Hélas ! où sont vos corps jeunes, puissants et fous, Où, vos bras et vos mains et les gestes superbes Qu'avec la grande faux vous faisiez dans les herbes ? Hélas ! la nuit immense est descendue en vous.

Vos mères ont pleuré dans leur chaumière close ; Vos amantes ont dit leur peine aux gens des bourgs ; On a parlé de vous tristement, tous les jours, Et puis un soir d'automne on parla d'autre chose.

Mais je ne veux pas, Moi, qu'on voile vos noms clairs. Vous qui dormez là-bas dans un sol de bataille Où s'enfoncent encor les blocs de la mitraille Quand de nouveaux combats opposent leurs éclairs.

LA PATRIE AUX SOLDATS MORTS

Je recueille en mon cœur votre gloire meurtrie, Je renverse sur vous les feux de mes flambeaux Et je monte la garde autour de vos tombeaux, Moi qui suis l'avenir, parce que la Patrie.

Les soirs de fête, en des banquets, Il s'évoquait A la lueur de candélabres ; Son buste chargé d'or dans l'or étincelait Et son verbe emphatique et farouche jonglait Ou bien avec son casque ou bien avec son sabre.

Il sévissait, pareil à l'aquilon, De l'un à l'autre bout de son empire énorme ;

Il paradait de large en long, Coiffé, sanglé, botté, du front jusqu'aux talons. Pourtant, bien qu'il le décorât des cent galons

De ses cent uniformes, Son bras gauche restait obstinément difforme.

Il était l'Empereur, mais demeurait celui

Qu'assiègent les grands rêves Et qui ne parvient pas à soulever le glaive

A deux mains, devant lui.

Son mysticisme dur, violent et rapace Volait la foudre au ciel pour menacer l'espace ; La fourberie armait son esprit puritain ; Il ordonnait et déplorait la tragédie Du massacre éclairé par le rouge incendie ; Pendant qu'il brûlait Reims, il pleurait sur Louvain. 11 trompait et mentait jusque dans sa prière, Il était tout orgueil et son geste hautain Lui paraissait devoir subjuguer le mystère Et intimider Dieu.

A toute heure, en tout lieu, De la Flandre jusqu'en Crimée Retentissait le pas; scandé de ses armées.

Ses régiments ? — il les dressait à coups de botte ; La schlague ? — il la disait âprement patriote ; Un morne automatisme animait seul l'essor Des bataillons compacts qu'il jetait vers la mort. Dites, pour broyer à la fois France et Belgique,

Dites, depuis quels temps Préparait-il ses peuples allemands

A sa guerre pédagogique ?

Hier à Jérusalem, et demain à Tanger, Et plus tard à Bagdad, et puis un jour en Chine, Le monde était pour lui comme un tremplin léger Où s'exerçaient son pied, sa jambe et son échine.

Au Nord, les soirs d'été, il se croyait pareil

Aux paladins casqués des légendes insignes.

Parfois, il s'affublait en Lohengrin vermeil

Et son yacht, sur la mer, yoguait, blanc corn me un cygne

Il s'employait partout, fantasque et affairé. Il ne se doutait pas, en son âme étourdie,

Que de tout ce qui est simple, noble et sacré Il était la coupable et morne parodie.

Son fils, sec et fluet, était plus fol encor.

Bien qu'il mêlât Dieu sait quels vices de caserne

Avec un goût étrange et sombre pour la mort,

On le disait strict et moderne.

Sans doute il eût voulu régner avant son temps.

Pourtant, Bien qu'ils fussent l'un de l'autre le châtiment, Fils et père se renvoyaient, publiquement,

La gloire Et d'être l'un pour l'autre un soleil dans l'histoire Et de se compléter par leur rayonnement.

Mais leur peine à tous deux était certe infinie, Quand ils fouillaient, le soir, leur cœur et leur cerveau Sans y pouvoir trouver ne fût-ce qu'un lambeau De volante grandeur ou de soudain génie.

Ils ne se disaient rien, car tous deux comprenaient. L'Empereur, tout à coup, rageait et fulminait, Et dans un geste brusque il jetait son délire

Gomme mesure à son empire ; Il se voulait grand quand même, dès aujourd'hui « Son peuple et ses soldats s'affoleraient en lui ; Ils formeraient ensemble une force damnée, Hypnotisant la terre et la mer étonnée ; La cruauté, l'effroi, la rage et la fureur Peuvent, elles aussi, atteindre à la grandeur ; On ne sait quoi de formidable et d'âpre éclate Dans les destins de la science scélérate. Automatiquement, sera dompté le|sort.

Autres apparaîtront et la vie et la mort. Plus n'est besoin d'honneur, de vertu ni de gloire, Puisque le calcul fourbe et la trahison noire

Abattent plus sûrement encor Sur l'univers dompté les poings de la victoire.

D'ailleurs n'est-il point, lui, l'Empereur et le Roi Qui seul conçoit et définit le droit

LES AILKS ROUGfcS DK LA GUERKE

Qu'acceptent de ses mains vingt peuples tributaires? N'a-t-il point ses canons, dont les feux solitaires Brisent un fort et ses coupoles d'un seul coup? Commençant par Paris, finissant par Moscou, Avec sa garde blanche il fera ses entrées Sous les portes aux cent fleurons Des capitales atterrées j Et ses fifres et ses tambours et ses clairons

Annonceront Que désormais surgit sous le ciel d'Allemagne, Pour la terreur du monde, un plus grand Charlemagne.w

Hélas ! depuis le temps que ce rêve s'en vint

Battre son front étroit et vain On a pu voir déjà dans l'immense fumée,

Son aigie noir comme la nuit N'étendre plus sur lui

Qu'une aile pauvre et déplumée.

NOTRE-DAME DE BONNE ODEUR

NOTRE-DAME DE BONNE ODEUR

A Tervueren, à la lisière d'un bois, près Bruxelles, une chapelle est dédiée à la Vierge. Les gens du pays l'ont appelée : « Notre-Dame de Bonne Odeur. »

Notre-Dame de Bonne Odeur,

Qui domines en ta chapelle,

A Tervueren, près de Bruxelles, Les pacages en herbe et les jardins en fleurs, Sois bienveillante Dès ce printemps aux humbles plantes

Et mets également tes soins A mûrir les raisins, les pommes et les coings, Avant que la saison défaillante et fanée Ne soit par les grands vents, vers sa mort, entraînée !

D'abord, Ne faut-il pas pour nos grands morts

Des roses tristes ; Et les femmes qui les assistent, Ne cueillent-elles point des fruits clairs et rosés

Pour la soif de nos blessés, ?

Car l'heure sinistre à l'heure grave s'ajoute En Flandre et en Brabant.

On n'y voit plus, au long1 des routes, Les hauts charrois de foin aux cheveux retombants, Ni les hommes portant la g*aule Ou la bêche sur leur épauje.

Ceux qui passent là-bas Sont des reîtres marchant au pas Et s'avançant vers les villages D'après un mouvement compact et saccadé, Soitpour le feu ou je pi|jag,e, Soit pour le meurtre commandé.

Hélas! où pousse et vit encor la marjolaine Et la fleur du lilas et la fleur du sureau?

NOTRE-DAME DE BONNE ODEUR 0,3

Où sont-ils les parfums qui traversent la plaine Et balancent, le soir, leur voyage sur l'eau? Où les brises qui murmurent sous les ramées Pour que des mots d'amour soient soufflés à l'amant Par la feuille tremblante et le branchage lent, Quand les couples s'en vont sous la nuit enflammée ?

Où sont les sentiers clairs que cent petits pieds nus Marquent de leur empreinte entre les brins de chaume? Où la bonne senteur du pain roux et grenu ?

Hélas ! où les clartés ? hélas I où les arômes ?

Et de quoi désormais, en ces âges d'horreur,

Pourront se réjouir tes benoites narines?

Voici l'acre Allemague en sang et en sueur

Qui remplit d'elle et tes chemins et tes ravines, Notre-Dame de Bonne Odeur.

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