YPRES IO
Dans les blocs du fronton, dans, les moellons du seuil, Dans chaque pierre, il scelle un peu de son orgueil. Bientôt la voûte immense éclairera son arche Du voyage quotidien de l'astre en marche, Tandis que son comptoir à lui égalera Le luxe ténébreux et luisant de ses draps, Au pied du seul pilier dont le chapiteau s'orne D'une acanthe mêlée aux fleurs d'une viorne.
Et puis, Ne sait-il point aussi, Qu'aux jours de la prochaine année, Par-dessus les pignons, les toits, lés cheminées, Se carrera dans l'été d'or Unique, immense et droit, Le" beffroi ?
Alors, Grâce à la grande cloche aux poutres suspencjue, Ypres imposera son âme à l'étendue.
Chacun sera d'accord avec ce battement Pour en rythmer sa joie ou son ressentiment. Le cœur de la cité pacifique ou guerrière Vivra et bondira dans ce torse de pierre ; Il dira le passé, il criera l'avenir, Si bien qu'aux jours lointains, les races à venir Ne pourront croire
Que ce témoin de tant de gloire
N'ait authentiquement été,
Dans un morceau d'éternité, Sculpté.
En vain les temps de décadence et de ruine Planteront-ils leurs couteaux noirs dans sa poitrine En vain mille ouvriers, avec leurs métiers clairs, S'en iront-ils ensemble, au delà de la mer, Installer leur travail sous quelque autre contrôle, Jamais le haut beffroi ne quittera son rôle D'être la majesté, la force et l'ornement D'un beau ciel bleu rempli de nuages flamands.
Hélas! pour qu'il croulât, hélas ! il a fallu Qu'un peuple descendît jusqu'au crime absolu Et, niant la fierté et l'orgueil de la guerre, Se fît traîtreusement et bassement incendiaire.
Les Halles, et Saint-Martin, et le beffroi
S'allumèrent tous à la fois :
On eût dit que leurs flammes
Faisaient un large brasier d'âmes.
Ce que la ville avait conquis obstinément Au cours des temps,
En sa croissance triomphale, Et ses chartes et ses décrets et ses annales, Et sa tenace ardeur et son courage altier, Et le renom européen de ses métiers, Et surtout l'admirable et gothique visage Que l'âge lui avait fait et parfait d'âge en âge, Tout fut brûlé et lentement anéanti
Jusqu'au ras de la terre.
Dites, quel éclair fou de haine et de colère Doit aujourd'hui Illuminer le cœur de ceux Qui ont cru voir avec leurs yeux, Et dans les feux Et dans les cendres, Se tordre de douleur et crier jusqu'aux cieux La Flandre!