CHAPITRE DEUXIÈME
Ces phénomènes admis, il convient d'en rechercher la cause naturelle, c'est-à-dire Vinterprétation physiologique.
Les conjectures varient beaucoup. Le savant bibliothécaire de la ville d'Alger s'est exprimé de la manière suivante, à cet égard, dans sa lettre, à nous adressée d'Alger le 12 novembre 1861 :
« Ce qui me paraît être la grande cause des divergences dans les opinions européennes sur les Aïssaoua, c'est la différence des circonstances où on les observe. Beaucoup de touristes, qui étudient les choses au vol, font faire des séances d'Aïssaoua pour eux-mêmes, en payant 25 ou 30 francs pour les frais de la séance. Ily a, comme on peut le pressentir, une grande différence entre des réunions de ce genre et celles que les Aïssaoua organisent spontanément et ^our eux seuls. C'est seulement dans ces dernières que je les ai étudiés, et c'est ainsi que j'ai acquis la conviction de la réalité des faits et du sérieux des manifestations...
a J'ai souvent regretté qu'il ne fût pas venu ici un observateur vraiment digne de ce nom,^ c'est-à-dire un observateur aussi peu disposé à tout rejeter a priori qu'à tout croire sans examen ; un observateur qui n'arrivât pas sur le théâtre dçs faits avec la conviction qu'il ne peut rien se produire, rien exister en dehors des lois et des règles connues et approuvées par les corps scientifiques. Un tel homme, s'il s'en trouve
jamais, aura une ample moisson à cueillir rien que dans Tordre de faits qui nous occupe ; et s'il aborde en outre tout ce qui s*y rattache, il aura un champ bien vaste. »
Dans la bouche d'un guide aussi expérimenté, ces paroles méritent considération .
Dans le but de procéder avec quelque méthode dans Texamen d'une question aussi compliquée, il faut considérer à part : en premier lieu, les influences qui peuvent développer, peu à peu y chez les Âïssaoua, la résistance à la douleur ou rimmunité contre les divers effets virulents et traumatiques ; et, en second lieu, les moyens mis en jeu fonr porter subitement cette disposition au summum de Tintensité exigé par le programme des cérémonies.
r Cette disposition singulière des Âïssaoua, M. le docteur Boudin, dans le travail récent que nous avons cité, la considère comme originelle et innée, c'est-à-dire comme le résultat naturel d'une simple influence de race. Mais, comme il est facile de le voir, cette conjecture repose uniquement sur une erreur : les Aïssaoua, ordre religieux recruté parmi les Berbères, les Kébailea^ les Arabes, les Nègres, les peuplades du Maroc, etc., etc., ne forment ni une race, ni une tribu à part, et rien ne les distingue individuellement des autres populations indigènes de l'Afrique (1). Ce qui a donné lieu, sans doute, à la méprise de notre savant confrère, c'est le passage suivant que contient Touvrage de M. L. Figuier sur V histoire du merveilleux dans les temps anciens et mo*
(4) Yoy. plus haat la note de M. Mao-Carthy.
demes (1) : « Dans la province de Gonstantine, les Béni- Aïaoussasy tribu arabe de cette province, etc., etc. » Ce passage contient, on peut le dire, autant d'erreurs que de mots (2). Et l'on peut s'étonner, avec juste raison, que de tels renseignements aient été fournis à M. Figuier par un chirurgien militaire fort distingué, aujourd'hui professeur à l'hôpital du Val-de-Grâce. Quoi qu'il en soit, on ne peut accepter d'aucune sorte l'interprétation de M. le docteur Boudin rapportant à une influence ethnique et à un privilège d'hérédité l'immunité dont il est question.
2^ V habitude j cette seconde nature, aurait-elle pour effet d'émousser la sensibilité, chez les Aïssaoua , au point de leur permettre de manger des feuilles de cactus épineux, d'avaler des fragments de verre ou des tessons de bouteilles, de mâcher des charbons ardents, etc., etc.? Dans sa lettre précédente, M. Warnier a soutenu cette thèse. Selon lui,
« Les Aïssaoua mangent des feuilles de cactus épineux et des chardons, mais les chameaux mangent aussi ces plantes sans que leur bouche soit ensanglantée... Le chameau, qui est un animal robuste, habitué à marcher dans le sable, ne peut marcher sur nos routes en hiver ; un sur dix périt de douleur. Les Aïssaoua se sont habitués à manger comme le chameau, quand ce dernier n'a pu s'habituer à marcher comme eux. »
Il est de fait que Torganisation de Tespèce humaine se prête, avec une flexibilité que Ton ne retrouve pas chez les animaux, à toutes les accoutumances, et <iu'il serait difficile de fixer les limites d'un tel privilège. On a vu des hommes dont la peau était devenue si épaisse et si insensible qu'ils maniaient le plomb fondu et posaient les pieds sur des barres de fer rougies au feu, comme le faisait , — au rapport de
(1) T. m, page 372.
(2) Jusqu'au mot d' Aïssaoua qui est entièrement défiguré.
Virey (1), — un Espagnol qui se disait incombustible, et qui tannait sa peau au moyen de Tacide sulfurique étendu d'eau. <c II est très-commun de voir, — ajoute le même auteur, — ' à quel degré on supporte les impressions les plus violentes du poivre, du piment enragé, de l'esprit de vin brûlant, jusquelà que les Turcs habitués à Topium (les Thériakis) mâchent du sublimé corrosif pour dégourdir un peu la sensibilité de leur palais; les Kamtschadales et les Groenlandais avalent avec délices l'huile rance des baleines, et boivent comme l'eau notre alcool rectifié. »
Ce sont surtout les sensations spéciales, que modifie la répétition ou la continuité longtemps prolongée des mêmes impressions sur tels ou tels organes. Tout le monde sait aussi combien l'économie se familiarise avec Taction des médicaments parfois les plus toxiques. Il est inutile de citer l'histoire, plus ou moins avérée, de Mithridate qui, voulant se donner la mort pour se dérober à la puissance romaine, employa vainement les poisons auxquels il s'était depuis longtemps habitué. Ce qui est plus certain et démontré d'ailleurs par l'expérience de chaque jour, c'est la facilité avec laquelle certains malades arrivent progressivement à supporter des doses énormes d'opium, par exemple. Il est inutile d'insister sur ces faits.
La répétition fréquente des sensations rudes ou violentes peut donc émousser puissamment la sensibilité. Mais quelque considérable que soit cette influence physiologique sur la sphère des fonctions delà vie animale, il faut ajouter qu'elle a des limites plus étroites pour les phénomènes de la vie végétative. On peut bien, par une longue habitude, émousser la susceptibilité de la peau aux impressions douloureuses produites par un foyer incandescent ou par un instrum^ent tranchant; mais on ne supprime pas, du même coup, les effets de la brûlure ou de la plaie. Enfin, si quelques personnes pré- Ci) Dict, des sciences méd,, t. XX , art. Habitude.
sentent une tolérance marquée pour tels ou tels médicaments à doses élevées, les médecins expérimentés savent parfaitement combien Ton est loin d'obtenir ce même résultat de toutes les idiosyncrasies sans distiction, et quelles suites fâcheuses il en résulte souvent.
Tenons donc compte deTempire del'habitude^ mais sans en exagérer la portée, au point de trouver, dans cette interprétation, la clef de la plupart des phénomènes qui nous occupent.
3" Qu'il nous soit permis de faire intervenir ici une influence physiologique dont il ne paraît pas que Ton se soit encore avisé, malgré son importance. Nous voulons parler de cet ensemble de moyens modificateurs qui porte, en Angleterre, le nom à! entraînement. Personne n ignore le parti que nos voisins d'outre-Manche tirent de ce système pour l'éducation de leurs boxeurs en particulier, chez lesquels on parvient à développer artificiellement^ indépendamment d'autres modifications organiques, une grande résistance vitale en môme temps qu'une insensibilité plus ou moins prononcée aux influences traumatiques. Royer-Collard a écrit un mémoire curieux là-dessus (1). Ainsi que le fait remarquer avec sagacité cet hygiéniste, ce n'est pas principalement Thabitude des luttes qui émousse, chez le boxeur anglais, la sensibilité à la douleur physique, car, parmi ces athlètes, le plus jeune ^t le plus novice présente le môme endurcissement aux coups dès qu'il a subi Vapprentissage de l'entraînement ; et, au contraire, le plus expérimenté dans ces exercices, et maintes fois couronné par la victoire, perd la plus grande partie de ses avantages et périt môme quelquefois sous les coups d'un rival moins habile (2), faute de s'ôtre préparé d'une manière suffisante aux pratiques de ce régime spécial.
(1) Organoplasiie hygiénique. Iq. Mémoires de l'Acad. de méd., t. X. 1843, p. 492 et suiv.
(2) Témoin le célèbre Boswell.
3a LES AISSÂOUA.
« Une force prodigieuse (dit le professeur que nous venons de nommer), une adresse singulière, une insensibilité aux coups qui dépasse toute croyance j et en même temps une parfaite santé, tels sont les phénomènes que nous présentent ces hommes assurément forts différents des autres hommes. Comment se sont-ils modifiés? Voilà la question. Est-ce par l'habitude même des combats! On serait tenté de le croire. Ne sait-on pas, en effet, que le corps s'endurcit, comme on le dit vulgairement, aux coups et à la fatigue? Mais, au début, ceux qui s*essaient à ce pugilat pour la première fois ressemblent, sous ce rapport, à ceux qui ont vieilli dans la pratique. Si ces hommes se sont fait, pour ainsi dire, mi nouveau corps et de nouveaux organes, c'est par les préparations qu'ils ont subies, par l'éducation spéciale qu'ils ont reçue, par Y entraînement, la condition, pour parler le langage ordinaire, c'est-à-dire le régime. »
Dans un discours sur le même sujet à l'Académie de médecine (1), Royer-CoUard ne craint pas de dire que les résultats de ce système rendent les initiés capables d'efforts presque surnaturels j et il ajoute :
« Sous le rapport physiologique, il n'y a rien qui doive surprendre... Que produit-on, en effet, par l'entraînement chez l'homme et les animaux? On modifie, pour ainsi dire, à volonté leur organisation. »
Existe-t-il chez les Aïssaoua un apprentissage plus ou moins analogue à celui de l'entraînement? Nous sommes en droit de le présumer. En effet, chez toutes les sectes musulmaînes de l'Algérie, d'après le témoignage de M. de Neveu, «lorsque le mokaddem a reçu un frère, il lui demande quelle spécialité il désire adopter, et, d'après sa réponse, il Tadresse à quelqu^un des frères qui doit l'initier aux jongleries et pratiques qui distinguent cet ordre (2). » 11 est vrai que nous ignorons en grande partie ces pratiques. Cependant, M. Ch. Brosselard parle de jeûnes, de veilles, etc., etc., auxquels est
(1) Bulletin de V Académie de médecine, t. VU, 1841^42, p. 650 et suiv.
(2) Les Khouan, par M. de Neveu, loc. cit., p. 20.
ÉTUM PHYSIOLOGIQUE. 39
associé l'usage du haschich : oc Les mokaddems , raconte ce deriiier auteur (1), recommandent en général, aux initiés, l'usage du haschich, cette plante aux sucs narcotiques et enivrants, à laquelle TOrient a, depuis des siècles, décerné le nom à* herbe desfekirs (2). »
On peut donc conjecturer que l'initiation des Aïssaoua se compose d'une série d'épreuves dont la fin est, sans doute, de familiariser les adeptes avec les pratiques auxquelles ils sont destinés. Mais, tout en faisant la part la plus large possible aux modifications organiques ou fonctionnelles qui résultent de l'habitude et de Tentraînement (3), il est certain que les Aïssaoua eux-mêmes ne comptent pas outre mesure sur cette double influence et qu'ils ont soin de recourir à d'autres moyens au moment de se livrer aux exercices périlleux des h'âdras.
(i) Loc. cit., p. 28.
(2) Les membres des associations religieuses chez les musulmans prennent aussi le nom de fekirs (pauvres).
(3) Sur Fentraînement, cfr. la thèse de M. le docteur Defrarice, en 4859, et encore un récent mémoire de M. le professeur Bouchardat, inséré dans le . Supplément à V Annuaire de thérapeutique pour 1861, page 181, sous le titre : Entraînement des pugilistes. On y trouvera d'intéressants extraits du traité de Sinclair sur ce sujet (Principes d'hygiène, trad. par Odier; Genève, 1810), et une traduction d'un annuaire anglais (Fistiana) pour 1855.
Voici pour les moyens employés :
» Quant aux moyens par lesquels on dresse les élèves (pugilistes), c'est au fond par une grande sobriété, par des exercices gradués fréquemment réitérés dans un air aussi pur que possible, par des frictions, par des bains froids, une grande propreté, qu'on réussit en très-peu de temps à les rendre tels qu'on les désire... » Sinclair.
Sur la nécessité de l'entraînement avant la lutte :
« Il est aussi difficile... de faire une digue dans le détroit de Gibraltar avec des pains à cacheter que d'entrer dans la lice sans éducation. Ce n'est pas une exagération. » (Fistianay Journal des boxeurs. Lond., 1855.)
Ces moyens, qu'il est à peine nécessaire de rappeler, se résument dans îe djedâby c'est-à-dire dans cette danse désordonnée et convulsive, avec balancement, de plus en plus violent, de la tête et de la partie supérieure du corps, au bruit d'énormes tarboukas dont le rhythme, d'abord lent et lugubre, s'anime par degrés avec une sorte de furie. A mesure que TAïssaoui accomplit sa danse forcenée, c( on voit le sang monter à sa figure, gonfler les veines de son cou, sur lequel elles se détachent en relief comme une corde tendue; le souffle ne passe plus qu'en sifflant à travers la gorge comprimée. . . (1). » Enfin, a par la persistance du chant, du tambour et de T'oscillation, le paroxysme de l'exaltation touche à son comble, le désordre nerveux, traduit en sanglots, en roideurs tétaniques, en contorsions étranges, convulsé ces membres disloqués et ces figures qui n'ont plus rien d'humain (2). r> C'est alors que les Aïssaoua atteignent le degré d'orgasme nécessaire pour affronter les terribles épreuves dont le lecteur connaît assez le récit.
Dans cette scène vertigineuse , il est difficile et superflu d'analyser particulièrement le résultat qu'on doit attribuer au bruit retentissant du tambourin, à l'agitation désordonnée du corps, aux extatiques invocations de la prière, à l'inhalation des parfums enivrants, à l'automatisme de Vimitation; et il suffît d'observer que, si la réalité de chacune de ces influences étudiées isolément ne peut être contestée, à plus forte raison faut-il tenir compte de leur simultanéité d'action, qui doit multiplier la somme des effets acquis.
(i) Relation de M. Bellemare. Loc. cit, (2) Voir la narration de M. Th. Gautier.
Quoi qu'il en soit, la perturbation imprimée par le djedàb aux centres nerveux est un fait manifeste.
L'on a cherché à assimiler cet état d'orgasme à d'autres désordres de l'innervation de cause externe ou de cause interne.
1** Parmi les premiers, quelques auteurs ont comparé la commotion nerveuse qui nous occupe à l'e^ûrf anesthésique suscité par l'inhalation de Téther. Suivant M. Warnier (1)^
« Il est incontestable que sous Tinfluence d'une musique infernale, d'un système particulier qui modifie le sens de Touïe; sous rinfluence de parfums les plus surexcitants, brûlés sous le nez des entraînés et qui doivent perturber profondément l'odorat ; sous l'influence des contorsions répétées pendant plusieurs heures, qui troublent la puissance musculaire au point que l'homme le plus robuste tombe dans un état épileptiforme; il est incontestable, dis-je, que toutes les perceptions de l'homme sont tellement modifiées, qu'il peut, sans douleur ^ subir les épreuves que ne subiraient pas d'autres hommes dans l'état ordinaire. »
Et plus loin :
(( 11 est certain que nous faisons d'autres miracles avec l'éther et le chloroforme. Les parfums doivent jouer le rôle à!anesthisiques. »
L'anesthésieest aussi l'interprétation de M. Mac-Carthy :
« J'ai assisté très-attentivement (nous écrivait ce savant au mois d'août de l'année dernière) à de très-nombreuses séances d'Aïssaoua, j'ai suivi leurs mouvements avec une ténacité qui finissait par les importuner, ce qui m'embarrassait fort peu, et j'ai fini par reconnaître qu'ils souffraient. J'ai vu, jusque sur les visages les plus bronzés, passer les pâles frémissements de la douleur. C'est qu'en effet ils n'ont pu la supprimer totalement. Ils l'ont seulement amoindrie par un procédé
(1) LeUre citée plus haut.
anesthisique. Au moyen d'une danse forcenée, de mouvements violets, d'un balancement précipité de la partie supérieure du corps au-dessus d'un brasier ardent, dans lequel on jette un encens grossier dont les aromatiques vapeurs les enveloppent de leur nuage épais, pendant qu'une musique assourdissante les excite par son rhythme précipité, ils arrivent à une insemibilité presque complète... »
Les observateurs que nous venons de désigner n'entendent pas établir une véritable similitude entre l'état nerveux des Aïssaoua, pendant les h'âdras^ et celui de nos opérés soumis à rinfluence de rélher, de l'amylène ou du chloroforme. Sans insister sur ce parallèle, nous devons rappeler que les agents anesthésiques usités en chirurgie ont pour premier effet de suspendre d'une manière synergique l'action des forces animales, c'est-à-dire, non-seulement la sensibilité, mais encore Tintelligence et le mouvement volontaire ; et que si, dans ces circonstances, l'inhalation de ces mêmes agents est continuée au delà de certaines limites, les forces vitales, c'est-à-dire les fonctions de la respiration et de la circulation, s^interrompent à leur tour. Or, rien de pareil, on l'a vu du reste, ne s'observe dans les manifestations physiologiques des Aïssaoua, et l'on peut môme ajouter qu'il y a un singulier contraste entre la sidération musculaire dans Tanesthésie produite par l'éther ou le chloroforme, et Tagitation violente, les contractions désordonnées, enfin la prodigieuse furie de mouvements auxquels se livrent les frénétiques dont nous parlons.
Même dans le cas où nous obtenons l'anesthésie pure et simple, c'est-à-dire l'absence locale de la douleur par l'effet de certains topiques (tels que l'éther ou le chloroforme camphrés, l'acide carbonique ou acétique, par exemple), en dehors de toute lésion de la sensibilité générale, de la conscience et du mouvement volontaire ; même dans ce cas, dis-je, la' partie anesthésiée conserve sa réceptivité propre aux actions traumatiques; l'état anesthésique n'a pas le don, par lui-
même, d'en neutraliser les suites et d'en modifier les effets-
Ainsi, l'insensibilité physique des Aïssaoua n'a ni les mêmes effets ni le même mécanisme que Fanesthésie produite par les divers agents dont nous venons dé parler.
Cette explication n*est donc pas suffisante, de Taveu implicite des personnes elles-mêmes qui Font proposée, puisqu'on les voit revenir à d'autres conjectures pour interpréter la diversité des phénomènes observés sur les Aïssaoua.
2* Ainsi, M. Mac-Carthy, le premier, dans la note manuscrite qu'il a bien voulu nous adresser, cherche à se rendre compte de Tinnocuité du contact des pelles rougies au feu avec la langue, par la théorie de VétcU globulaire de la salive.
« Ils (les Aïssaoua) balancent un instant ces pelles en Tair pour les refroidir un peu, et ils les passent ensuite sur leur langue, mise en partie à Tabri par une salivation abondante, et ils répètent ce jeu jusqu'au moment où leur bouche asséchée rendrait le contact insupportable. Ces braves gens-là avaient découvert Vétal globulaire des liquides mis en contact avec les métaux rouges, bien avant que Ton en expliquât la théorie, et ils en usaient. Car tel est tout simplement le motif de la peine qu'ils se donnent avant de commencer leurs exercices par les pelles rougies. »
D'accord ; mais Tétat globulaire ou sphéroïdal n'explique pas comment les plus fervents de ces fanatiques se couchent, par exemple, suivant l'observation d'un témoin, sur des lits de braise comme sur des lits de roses.
3* Faut-il rapporter plutôt l'état des Aïssaoua aux désordres nerveux de cause interne, tels que FhystériO; la chorée, la catalepsie, etc., etc.? Aucun médecin n'aura cette pensée, bien que les Aïssaoua, dans leur état de surexcitation violente, puissent offrir des phénomènes com^ulsife, choréiques, cata-
leptiques, etc., etc., les plus variés et ea même temps les plus contradictoires.
Encore qu'est^Kîe donc que cet état?
4* L'apparence quelque peu merveilleuse quHl présente a conduit M. L. Figuier à en demander l'explication au magnétisme. Selon cet écrivain, l'état magnétique ou hypnotique (1), comme on voudra l'appeler, est la véritable raison des faits mystérieux qui sont en cause.
Après avoir rapporté une exhibition publique, assez incomplète, des Âissaoua, sur la place du marché à Constantine , voici comment il explique leurs cérémonies :
« Dans cette scène étrange, qui rappelle en plus d'un point celles qui se passaient au baquet de Mesmer, on ne peut voir que les effets d'un état hypnotique proimt par un moyen particulier. »
Mais cette interprétation, qui répond à la question par la question,^ est loin d'écarter la difficulté. Qu'est-ce, en effet, que l'état magnétique? La science moderne en reconnaît-elle la réalité? Tout le monde sait bien que non. Singulière pétition de principes! s'écrie avec raison M. E. de Mirville(2) : « On explique tous les prodiges par le magnétisme, et lorsqu'il s'agit de magnétisme, on le nie contre toute évidence. » Or, M. L. Figuier connaît, aussi bien que nous, l'horreur que ce fantôme inspire à nos savants. On peut s'en rapporter à ses propres paroles :
« Dans les premiers mois de Tannée 1860, un élan remarquable entraînait les médecins de tous les pays à Texamen expérimental de l'hypnotisme, qui ne s'était montré jusque-là que par son côté chii ur-
(i) V hypnotisme est la plus récente phase du magnétisme animal, dont les crises de Mesmer, le somnambulisme artificiel de M. Puységur et la catalepsie de M. le docteur Petetii^ constituent autant de phases particulières et successives.
(2) £. DE MiRviLLB. Les cspfits et leurs nusnifestations fluidiques.2* édition.
gical. Lorsqu'une observation plus attentive eut conduit à reconnaître que rhypnotisme n'était, au fond, que le magnétisme animal, cette hé^ résie, si souvent frappée par les foudres académiques, un véritable sentiment de répulsion s'est manifesté dans le corps médical contre tout nouvel examen de ce phénomène. On a été pris de tardifs regrets ; on aurait voulu pouvoir arracher cette page de l'histoire contemporaine ; on s'est frappé la poitrine pour avoir laissé le magnétisme animal s'introduire, sous un faux nom, dans le sanctuaire scientifique. C'est ainsi que l'homme de la fable rejette avec horreur le serpent engourdi par le froid, qu'il a ramassé sur son chemin, le prenant pour un bâton. »
Il est vrai que, d'après notre auteur, le magnétisme animal n'est pas un serpent. Du moins il prend bien soin de le dépouiller de tout venin. Quelque louable que soit l'intention de cet habile chimiste, en ramenant le somnambulisme artificiel à un rôle purement physiologique, c'est-à-dire à des conditions entièrement naturelles, pouvant se résumer dans l'exaltation passagère des sens et des facultés intellectuelles, encore est-il fort arbitraire à lui de faire un choix parmi les faits qui ressortissent à ce domaine, et de rejeter, à priori^ comme indignes de toute créance, ceux qui ne rentrent pas dans ces faciles explications (1). Mais sans entrer ici dans une discussion d'autant plus inutile que M. L. Figuier ne paraît pas avoir lui-même une idée bien nette du magnétisme animal (car tantôt il le regarde comme un simple état physiologique des sens externes et de l'intelligence (2), tantôt comme le résultat d'un trouble pathologique du cerveau (3), tantôt comme un sixième sens^ à la façon de Mesmer (4), tantôt comme un effet de l'intervention de Vâme humaine (5); sans entrer, dis-je, dans la discussion à ce'sujet, il nous suffît de remar-
(1) « On ne saurait évidemment admettre, dit M. Figuier, que le somnambule magnétique puisse voir à travers Fépaisseur des corps opaques, qu'il puisse transporter au loin ses sens ou sa science, » etc., etc. (Loc. cit., p. 389.) — C'est là justement toute la question.
(2) L0C. cit., m* vol., p. 388 et 89. — (3) /d., p. 381. — (4) /d., p. 402. (5) Jd.,p. 402.
qiier que si Tétat singulier de lucidité et de suggestion ma- •gnétiques n'est autre chose que le résultat du développement accidentel des principaux sens et de la suractivité passagère de rintelligence, on ne voit plus trop quel motif d'invincible répugnance pour l'examen expérimental de cette question resterait désormais aux Académies.
Or, c'est précisément en dépouillant le magnétisme animal de ces manifestations étranges qui semblent dérouter les lois de la physiologie actuelle et confondre les visées de la science moderne, qu'il devient difficile de rapporter à cette influence plusieurs des phénomènes remarqués chez les Aïssaoua. L'on peut bien admettre que les manœuvres auxquelles ces derniers se livrent engendrent une surexcitation nerveuse violente, qui se traduit par des désordres plus ou moins variés, plus ou moins intenses dans la sensibilité et les mouvements ; mais nous ne comprenons plus comment cette surexcitation nerveuse, si elle est renfermée dans la sphère des fonctions physiologiques, possède néanmoins, relativement à certains phénomènes, a le privilège de rompre les barrières communes que la nature a imposées à l'exercice de nos facultés. »
Donc, l'explication de M. Figuier n'en est point une; elle nous emprisonne, sans profit^ dans une double impasse : ou bien il convient d'admettre l'état magnétique avec les faits insolites et variés qu'il comporte, en dépit de la science officielle qui n'en tient aucun compte; ou bien il faut recourir à des restrictions arbitraires qui laissent en dehors du débat la meilleure partie des faits observés.
D'ailleurs, l'état magnétique lui-môme ne rend pas un compte suffisant, chez les Aïssaoua, de quelques phénomènes fort insolites, — s'ils sont bien avérés, — tels que la possibilité de sauter sur le tranchant d'un sabre sans se couper les pieds, ou de lacérer avec la pointe d'un yatagan le tégument externe, d'où le sang jaillît et où cependant la trace de toute bles-
sure disparait aussitôt. Enfin, si l'hypnotisme peut servir, à la rigueur, à expliquer la fascination des serpents par le regard dominateur de l'homme, il ne nous donne pas la clef de Timmunité contre les venins, quand les venins sont inoculés par la morsure des reptiles, en admettant toujours que ce fait reste Wen et dûment démontré (1).
(1) Personne n'a jamais exprimé avec plus de bon sens et de bonheur la vérité sur le magnétisme (dans le domaine de la science comme dans celui des lettres) que Tillustre marquise de Gréquy, contemporaine de Mesmer et témoin de ses premières expériences. Bien que la citation soit un peu longue^ je ne puis résister au désir de la placer sous les yeux du lecteur :
«... Nous fûmes témoins de plusieurs autres phénomènes dont on a dressé procès-verbal, et vous en trouverez copie dans mes papiers ; mais les membres de la Faculté de Paris ne voulurent pas en entendre parler ; ils ont toujours pour les cataleptiques une abomination sans égale, attendu qu'ils ne savent qu'en dire, et parce que les docteurs ne doivent ignorer de rien.
« Les phénomènes du magnétisme ne sont pourtant pas moins avérés que ceux de l'état cataleptique et du somnambulisme, et ceux-ci n'ont d'autre avantage sur celui-là que d'avoir été connus des naturalistes anciens, ce qui fait que les docteurs modernes n'osent pas s'inscrire en faux contre la notoriété publique et sempiternelle.
« Mais la découverte du magnétisme est récente, et voilà pourquoi les savants proprement dits ne veulent pas convenir de sa réalité. Je ne parle ici que pour son existence et non pas en faveur de son utilité, prenez-y bien garde et résumons-nous. La plus grande partie des humains n'est pas accessible aux effets du magnétisme. L'application magnétique et directe est plus souvent nuisible aux malades qu'elle ne leur est salutaire. Tous les individus qui sont organisés de manière à recevoir l'impression du magnétisme ne sont pas susceptibles d'entrer en état de somnambulisme. Tous les somnambules magnétiques ne parlent pas ; tous ceux qui parlent ne sont pas clairvoyants : la plupart de ceux qui distinguent leur état avec lucidité n'ont pas la même aptitude en faveur des autres malades; enfin, les somnambules les plus clairvoyants ne le sont pas toujours, et les somnambules qui font payer leurs consultations ne sont pas toujours de bonne foi. Le peu que je viens de vous dire, au sujet de ces trois phénomènes de la catalepsie, du somnambulisme et du magnétisme, est tout ce que j'en sais; mais je suis persuadée que ceux qui chercheraient à vous les expliquer n'en sauront pas davantage.
« n faut savoir ignorer, mon fils ; il faut s'y résigner humblement ayee un sentiment de résolution soumise ; il faut savoir dire à son intelligence humaine, ainsi que l'Étemel à l'Océan révolté : — « Tu n'iras point par- « delà ces remparts de rocher où j*ai marqué ta limite; ici tu briseras « l'orgueil de tes flots. » Soiwmirs de la marqmenECutQm^ t. Y, 1834.
Nous avons parcouru la série des conjectures proposées relativement au sujet qui nous occupe. De la discussion précédente on peut conclure, ce nous semble, au point de vue physiologique : d'une part, que le régime spécial de rinitiatLon et une longue habitude cfes pratiques auxquelles ils se livrent diminuent à un certain degré, chez les Aïssaoua, Taptitude à la sensibilité physique, et d'autre part, que les divers moyens dont il font précéder leurs épreuves dans lesh'âdras déterminent sur les centres nerveux une perturbation d'une nature toute particulière, susceptible de modifier ou même de neutraliser accidentellement la source des sensations normales et Texpansion harmonique de Tactivité musculaire. Cet état diffère de celui que produisent les agents anesthésiques ou certaines névroses essentielles ; mais nul doute qu'il ne soit la condition instrumentale, sinon Texplication absolue, de plusieurs phénomènes qui semblent réfractaires aux lois delà physiologie.
Jusqu'à quel point la perturbation des centres nerveux a-t-elle la puissance d'enrayer le mécanisme régulier des lois ordinaires, d'empêcher, par exemple, l'absorption des venins ou d'en neutraliser les effets toxiques? C'est là ce que nous ignorons à peu près entièrement.
Il y a là tout un horizon nouveau pour la physiologie pathologique^ un horizon que l'on peut entrevoir, mais qui ne nous est pas connu. Toutefois, la science n'est pas sans quelques informations là-dessus. Ne sait-on pas que, dans certaines maladies, les fonctions naturelles ou végétatives sont plus ou moins enrayées : par exemple, pendant la
ÉTUDB raYSIOLOGlQUE. 4^
période algiile du choléra-morbus^ dans laquelle l'absorption parait momentanément suspendue^ et les médicaments présentés à la peau ou portés à Tintérieur du tube digestif sont pour ainsi dire sans force et sans vertu (1) ? Nous ajoutons que, dans les formes ataxiques des fièvres typhoïdes^ on voit se reproduire très-fréquemmept cette sorte de stupeur des organes de Tabsorption et cette impuissance d'une réaction organique sous l'influence des médicaments aux doses les plus élevées (2). Il en est sans doute de même pour d'autres maladies qui atteignent les foyers de l'émanation nerveuse présidant aux actes intimes des fonctions naturelles. Beaucoup d'agents toxiques nous semblent agir de la même manière.
Mais il faut^ s'il est possible, aller plus loin.
Ainsi, d'après des témoignagnes récents (3), il paraitrait que l'ivresse alcoolique entrave réellement dans ses effets morbides la morsure des serpents venimeux. Dans les contrées de l'extrême Orient, au récit de quelques voyageurs, les naturels se préservent des effets terribles du virus rabique par une sorte d'empoisonnement provoqué à l'aide des graines du datura stramonium (4), dont Faction détermine une sorte de rage artificielle, mais relativement sans gravité. Ces faits, nous l'avouons sans peine, ont besoin
(1) Voir à ce sujet notre mémoire Sur Vabsorpiion des médicaments dans la période algide du choléra épidémique. (Art médical, 1854, t. L)
(2) Par exemple, Fingestion des purgatifs les plus énergiques qui n'est point suivie de ses résultats ordinaires.
(3) Un naturaliste de Manille, M. de la Girounière, a adressé à l'Académie des sciences Fobservation d'un indigène mordu par un serpent de Tespèce la plus dangereuse et guéri par l'ingestion d*une bouteille de vin de coco (alcool de 14 à 16*"). « J'avais entendu dire, — ajoute ce naturaliste,
— que l'alcool pris jusqu'à produire une ivresse profonde était un spécifique contre la morsure des serpents; maintenant j'en ai une preuve convaincante. »
— M. le docteur Tisseire a expérimenté avec succès comme antidote à la morsure de la vipère cornue le suc d'une euphorbe (Euphorbia guyoniana).
(4) Nous tenons cette assertlpn de M. le général d^Orgonî, qui a longtemps résidé chez les Birmans.
d'une démonstration plus complète. Hais si une étude plus approfondie met leur réalité hors de doute, s'il est reconnu que l'absorption du virus et des venins peut être modifiée dâiis ses résultats délires sous l'influence de quelque perturbation spéciale des cotres nerveux, (m entrevoit toute la lumière qui jaillit de ces perspectives et la portée pratique de ces rapiH*ochements. Peut-être, relativement au cas qui nous occupe, le djedâb des Aîssaoua ][Hroduit-il quelque effet de nature analogue.
On nous permettra donc, avant de passer outre, d'insister, d'une part, sur l'analogie que nous avons établie entre la perturbation nerveuse déterminée chez les Aîssaoua par les h*adras et certains phénomènes de l'alcoolisme ; et d'autre part, sur les effets antidotiques de Falcool et d'autres substances congénères relativement aux venins des serpents.
Sur le premier point, personne n'ignore que l'alcool (i) et ses dérivés (2) produisent assez souvent une forme de l'ivresse que Ton nomme ivresse convulsivey qui mérite bien le mot de Plutarque : a L'ivresse loge avec elle la folie et la fureur. » — Percy et Laurent en ont tracé en quelques lignes l'énergique tableau (3) :
« On a dit que l'ivresse faisait descendre rhomme au degré de la brute : l'ivresse convulsive est plus affreuse ; elle le rend semblable aux bêtes féroces ; elle lui en donne la force, les agitations, l'aspect, et jusqu'à la cruauté. Il faut enchaîner, comme elles, celui qu'elle attaque, pour se mettre à l'abri de ses fureurs, et le défendre contre ses propres
(1) Surtout lorsqu'il est sophistiqué avec certains aromates tels que le poivre, le pyrètre, ou mélangé avec la chaux, le laurier-cerise, etc.
(2) L'esprit de blé, de genièvre, de riz, de maï^ de manioc, d'arum, etc., les bières additionnées d'ivraie, de myrica, d'asarum, etc., etc. ; le cidre mal fermenté, etc., etc.
(3) Dicâmnaire des sciences médicales, t. XXVI, p. 249. Paris, 1818.
ËTUDB PHYSIOLOGIQUE. 51
attentats. Dix hommes peuvent à peine se rendre nnitre de cette espèce de forcené. Son regard est farouche, ses yeux éûncellent, ses cheveux se hérissent, ses gestes sont menaçants; il grince des dents, crache à la figure des assistants, et, ce qui rend ce tableau plus hideux encore, il essaye de mordre ceux qui rapprochent, imprime ses ongles partout, se déchire lui-même, si ses mains sont libres, gratte la terre s'il peut échapper, et pousse des hurlements épouvantables.
A A ces secousses violentes succèdent quelques instants de calme, pendant lesquels la pâleur de la face et Tobscurité du pouls semblen amener une fin prochaine. Ensuite la scène se renouvelle, et cet état, auquel on a vu les malades succomber dans les vingt-quatre heures, en dure au moins huit ou dix, quels que soient l'efficacité et le choix des moyens qu'on lui oppose. Sa terminaison spontanée est beaucoup plus tardive, etc., etc. »
On a vu, dans ces cas, les convulsions produire une roideur tétanique, au point de faire craquer toutes les articulations, et de les menacer d'une dislocation générale. Cette perversion musculaire, avec le délire momentané qui l'accompagne, ne ressemble-t-elle pas à celle que nous ont offerte les Aïssaoua s'agitant avec une frénésie enragée et des rugissements féroces, les yeux étincelants et hagards, les prunelles renversées, en proie à des convulsions tétaniques^ et tombant ensuite lourdement çà et là pour s'endormir d'un sommeil inerte et comateux?
D'autres substances, qu'il est à peine utile de mentionner, telles que le chanvre des Indiens, l'ivraie, l'hellébore, la coque du Levant, le daphné, la jusquiame, le stramonium, l'aconit, la ciguë, la belladone, certains champignons et les huiles empyreumatiques, telles que la térébenthine prise à forte dose, etc., etc., possèdent, parmi leurs effets les plus constants, celui de produire un état d'ivresse plus ou moins semblable à celle des composés alcooliques; mais ce que nous devons rappeler ici, c'est que les poisons reptiliens occasionnent eux-mêmes une pareille exaltation du système nerveux- le délire et les convulsions les plus violentes.
' On peut donc reconnaître quelque similitude apparente^ au point de vue dynamique, entre les faits des Aïssaoua d'une part et les phénomènes de Tintoxication alcoolique et de l'inoculation des venins d'autre part.
Gela posé, il est intéressant d'établir Tétat d'antagonisme qui parait exister entre les effets de l'alcool et ceux du poison des serpents. Le fait communiqué par M. Jules Cloquet à FAcadémie des sciences de la part de M. de la Gironnière, de Manille, ne laisse aucun doute à ce sujet. M. Fumouze a publié, dans un recueil de médecine, une note (1) à l'appui de cette communication. Ge pharmacien distingué de Paris rappelle qu'on a Thabitude, en Amérique, de faire boire, dans un temps très-court, aux nègres mordus par des serpents, un litre d'alcool; après cette ingestion, le nègre tombe comme une masse, s'endort, transpire et s'éveille frais et dispos. Mais le témoignage le plus complet à cet égard est celui de M. le professeur Imbert-Gourbeyre. Notre savant ami a démontré, avec son érudition accoutumée, que ce traitement américain contre la morsure des serpents repose sur une tradition qui remonte aux premiers temps de la médecine. Nous ne pouvons mieux faire que de citer ici quelques extraits de son travail (1) :
«... Cette tradition première de Tusage du vin contre les poisons reptiliens a toujours vécu à côté de celui de la thériaque, jusqu'à ce que ces deux substances, souvent administrées ensemble, aient été remplacées dans la pratique par l'ammoniaque, à partir du* siècle dernier. Cependant, au témoignage du professeur Folchi, on administre encore à Rome, à l'hôpital du Saint-Esprit, pour traiter la morsure de la vipère, la thériaque dissoute dans du vin : — « Qua assumpta, aegrum copioso « sudore madidum atque incolumem saepius spectavimus. » (Folchi,
. {\) Moniteur des sciences^ 30 avrU 1861.
(2) Note swr l^dkool comme antidote du poison des serpents^ par M. le D' Imbert-Gourbeyre, professeur à Clermont-Ferrand. Moniteur des sciences^ 9 mai 4861.
Materia medica^ 1841.) — Sachons gré à Rome d^avoir conservé celte tradition de plus.
a Quoi qu'il en soit du règne actuel de l'ammoniaque, on trouve encore, même de nos jours, quelques traces de la méthode antique.
« Mérat et Delens disent qu'on a surtout recours à l'alcool dans les cas de faiblesse... et dans le but de prévenir l'absorption d'un venin. Dict. unw. de matière médicale^ art. AlcooL)
c M. Grisolle conseille dans son Traité de pathologie l'usage du vin pour combattre les accidents dus à la morsure de la vipère.
« Parmi les nombreux traités de matière médicale allemande de date récente, je ne trouve que celui d'Œsterlen qui fasse mention du traitement alcoolique [Handhuch der Heilmittelléhre ^ Tùbingen, 1856) ; il affirme qu'en Italie, dans l'Amérique du Nord et ailleurs, c'est un usage populaire d'enivrer avec de l'alcool les gens mordus par des serpents venimeux...
c On lit aussi dans l'histoire du Climat et des Maladies du Brésil^ par Sigaud(1844), que, dans cette contrée, les guérisseurs des morsures de serpents, entre autres remèdes, ont l'habitude de frictionner tout le corps avec de l'alcool, au moindre tremblement... »
L'auteur termine cette intéressante notice en faisant remarquer que, depuis les temps les plus reculés, Fempoisonnement reptilien a été surtout traité par trois substances, l'opium, le vin et l'ammoniaque (1) ; et que ces trois médicaments> appartenant évidemment par l'ensemble de leurs systèmes à la même famille, espèces semblables d'un même groupe, sont néanmoins œUagonistes les nns des autres. Pour me servir de la juste expression de Fauteur, ce sont des frères ennemis.
Cet antagonisme des poisons avait déjà frappé le célèbre toxicologiste romain Zacchias, qui l'expliquait par une sorte d'antipathie naturelle (2); mais c'est Samuel Hahnemann qui
(1) <i L'application de ce dernier agent, — dit-il, -— est aussi d'origine antique, puisqu'on voit recommandé dans Dioscoride le fumier de chèvre, fimus caprinus^ en cataplasme sur la plaie. »
(2) (( Ratio ejus rei est quia venenorum inter se qusBdam antipathia est quœ se mutuo expellunt ac vincunt. » ZAccmis, Quest. med, leg.^ quest. X, p. 79.
en a déterminé la véritable loi. C'est cette loi qui nons permet de saisir dans la composition du monstrueux éleetuaire inventé par Ândromaque, médecin de Néron, la convenance de Tune de ses applications particulières contre les venins (1) ; de même que nous pouvons y rattacher l'action antidotiqùe de Teuphorbe, dont TefScacité a été éfHrouvée par M. le docteur Tisseire contre la dangereuse morsure des vipères cornues.
En comparant les troubles nerveux de Tivresse alcoolique avec ceux qui ont été observés chez les Àïssaoua^ nous n'entendons faire qu'un ^mple rapprochement dont il faut se gard^ d'exagérer les conséquences. Mais on peut se demander si l'immunité des charmeurs de serpents ne serait pas tout simplement Tefifet de quelque antidote susceptible de préserver Téconomie de la malignité des venins. Telle est au moins la conjecture que Ton entend dans le vulgaire émettre volontiers.
Parmi les remèdes internes qui jouissent de la propriété bien constatée de combattre les effets du poison reptilien (2), il n'en est guère qu'un, à notre connaissanoe, sur lequel il existe à peine quelques r^seignements propres à accréditer
(1) On sait que < le nom de ihériaque rient de G^pcov» bête venimeuse^ soit à cause des vipères qui entraient dans sa composition, soit parce quelle est regardée comme utile contre la morsure des bètes Tenimeuses. » Gadbt SB Gassigourti iHot. des se. méd,, U LV, p. 90. Toute Tantiquité a admis, —sans démonstration certaine,— la vertu antidotique de la chair de vipère contre son propre venin : on trouve dans J.-M. Fehr, d'après Galien : < Qoin et flpera ipsa adversus se ipsam aatidotos est prsestantissima, cum pleraque venena sibi ipsi alilsque sui generis venenis sint venena, f^c^opexK f>ap/xax&)v <poipiMfxa,t et ubi virus , ibi virtus ; ubî morbus, ibi et remedium; ttbi mors, ibi et vita, sapientissimo Dei eonsflio> repeiiantar.. . » CSté d'après M. le D' Ravel, Rev. inUf janv. 4862.
0) Le jw^dlff 4e Tirginte, YanstokMa serpaiiarU et msgmddaylsL radne du tulipier» Vophêonl^m mmgùs, VettphorHa ImyonkmMyVsjreeiûùf etc. Au sujet du polygala, le capitaine Garver rapporte que, tlaiis rAjBnénque t^tentrionak, les lodiaûs sont teUement ooirmiiieus de la vérin de cette pknte que » laoyttiMml une légère dose de ttqoeor spiritoeaie, ils m ktssefit mordre, en tout temps, par un serpent à sonnettes.
sa vertu préventive, le mikania guaco d'Amérique (1), qui guérit non-seulement les plaies faites par les morsures des crotales et s'oppose au développement des accidents convulsifs, mais encore qui empêcherait, dit-on, les serpents de mordre. Ce n'est pas que d'autres substances curatives ne possèdent peut-être ce* don prophylactique, problème qu'il serait intéressant de soumettre à de nouvelles expériences; mais^ dans Tétat actuel de la science, on ne peut réellement affirmer rien de précis à cet égard. D'après M. le colonel Bory de Saint-Vincent (2), des bateleurs de la Morée prétendent connaître a une herbe » dont il faut avoir mâché pour être à l'abri de toute morsure, — témoignage assurément fort équivoque. Et, d'après Lane (3), les psylles égyptiens, pour se préserver de tout accîdait, se frottent le corps avec un onguent contenant de la poudre de vipère, — formule assez peu sûre qui ne les empêche pas d'être quelquefois victimes de la morsure de leurs serpents à lunettes.
C'est donc une pure conjecture que d'attribuer l'immunité des charmeurs de serpents à la vertu préventive de quelque remède spécial ; car il n'existe aucun témoignage propre à le démontrer.
Laissons toutefois le chapitre des conjectures toujours ouvert aux progrès de la sdence. En attendant, le moraliste réclame d'autres satisfactions.
(i) Plante de la vallée du Rio de la Uagdalena dans la NouTelle-Grenade, décrite par MM. de Humboldt et Bonplan.
(2) Encyclopédie méthodique, t. XXV. Paris, 1851.
(3) Voy. OoBEEBS, dté un peu {dus bas.