‹ Les Aïssaoua, ou, Les charmeurs de serpentsChapitre 4 sur 6 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

ÉTUDB MYSTIQUE

Le lecteur a pu s'apercevoir facilement qu'il n'y a pas seu* lement un problème de simple curiosité à satisfaire ou de pure physiologie, à résoudre dans cette étude sur les Âissaoua. La science, — c'est-à-dire l'ignorance qui se connaît, — n'a pas la prétention de dissiper tous les nuages qui planent sur leurs mystères, ni d'absorber tout l'intérêt de la question. La tâche du moraliste est plus élevée, son horizon plus vaste. Ses investigations ne s^arrêtent pas aux limites du monde sensible. Le domaine du merveilleux ne Teffraye point. Il est vrai que, sur le terrain où nous allons entrer, le prestige de l'imagination a semé, de tous temps, plus que des merveilles. Est-ce une raison pour suivre l'exemple de ces déclamateurs qui s'insurgent contre les faits dont Texistencç ou l'explication leur déplaît^ au risque de sacrifier une partie de la vérité à leurs préjugés ou à leur orgueil? Il est, à notre sens, plus philosophique d'apprécier ces faits en connaissance de cause que de leur opposer d'avance des fins de non-recevoir systématiques et des réfutations dérisoires. <c Ceux-là, — dit Plutarque, — brisent toute philosophie qui rejettent les faits merveilleux. » Notre devoir est de leur donner place au soleil, non de les admettre en toute confiance ou de les repousser sans examen.

L'Mstoire de la secte des Âissaoua nous offre à considérer soii origine, son organisation, ses rapports avec les autres affiliations religieuses de TOrient, et, sous sa forme mystique, le but politique qu'elle poursuit.

Parmi les ordres religieux (1) qui ont acquis le droit de cité dans le nord de l'Afrique, telui des Aissaoua doit être placé en troisième ligne, — dit M. Ch. Brosselard (2), — moins à cause du nombre de ses adeptes, qui est restreint, qu'à raison de son ancienneté. Sa fondation remonte à Sidi* Mohammed-ben-Aïssa, fameux marabout qui vivait à Meknès dans l'empire du Maroc, il y a environ trois cents ans. Voici, — d'après la tradition musulmane, — quelques extraits de la légende de ce fondateur :

«... C'était (3) un pauvre homme de Meknès dans le Maroc; ses enfants et sa femme n'avaient pas à manger tous les jours ; mais doué d'une foi à toute épreuve, Aïssa comptait uniquement sur Dieu pour sortir de cette misérable situation. Or, un jour qu'il avait prolongé sa prière à la mosquée et qu'il rentrait tristement au logis, pensant que sa famille affamée allait lui demander une nourriture qu'il ne rapportait pas, il vit une cuisse de mouton en train de cuire au foyer et tous les apprêts d'un repas succulent. Dans sa confiance sans bornes en Dieu, il ne s'enquif pas d'où venait cette abondance. Le lendemain, il retourna à la mosquée, où il fit une longue station et pria avec ferveur. En revenant chez lui, il trouva un festin splendide et la maison pleine de provisions qu'un inconnu avait apportées en son absence; cela se renouvela ainsi tous les jours, sans qu'Aïssa témoignât la moindre curiosité de connaître ce pourvoyeur généreux, qui n'était autre qu'un

(i) Us sont au nombre de sept et portent chacun le nom de leur fondateur.

(2) Loc, cit., p. 8.

(3) Th. Gautiek, /oc. et/*

58 LEâ AB5SÀ0UA.

messager céleste. La profusioii de viande ou de farine et de légumes était telle, qu'Aïssa put nourrir tous les pauvres de la ville !

« Une autre fois, sa femme, qu'il avait envoyée puiser de Teau à la citerne pour faire ses ablutions, retira le seau plein de sultanis d'or, et cela à plusieurs reprises. Tout cet or fut rangé dans une alcôve, voilé d'un rideau blanc, d'où Aïssa le sortait à poignées pour le distribuer, sans compter jamais, aux nécessiteux qui avaient recours à lui. a Ces marques visibles de la protection divine engagèrent Aïssa, malgré son humilité, à fonder un ordre dont les affiliés devaient professer une foi absolue en Dieu, une obéissance passive en leur marabout.

« Pour éprouver fies disciples, à ^Aid-el-Keb^' (fête du Beiram), il acheta cent moutons, et dit à ses cent fidèles qu'il serait heureux de les voir réunis le lendemain chez lui. Les disciples ne manquèrent pas au rendez-vous et se placèrent dans la rue, devant la maison du marabout, qui sortit et vint à eux en leur disant : « Vous êtes toUs mes a enfants, vous m'aimez comme un père, et vous êtes résolus à faire « en tout ma volonté ? »

«; Les disciples répondirent unanimement oui à toutes ces questions.

« Eh bien! ma volonté est de vous égorger tous. A la fête deBeiràm, « on immole des moutons; il me platt de vous prendre pour victimes. « Que celui d'entre vous qui m'aime véritablement et qui a foi en moi c entre dans la maison pour que je le tue. »

« Cette proposition étrange fit hésiter les disciples..., et cependant l'un d'eux se décida et dit au marabout : « Prends ma vie, si tu crois « que cela soit utile, ou seulement si cela te fait plaisir ! »

« Sidi-Mohammed-ben-Aïssa fit entrer le disciple dans son logis et lui donna un de ses cent mouton^, en lui reconmiandant de l'égorger de manière à ce que le sang coulât dans la rue.

« Puis il. sortit et renouvela sa proposition. Peu rassurés par ce ruisseau rouge qui semblait annoncer l'immolation de la victime, les Khouan hésitèrent et sentirent chanceler leur foi. Un cependant se détacha de la masse et vint au maître, qui le fit entrer dans la maison, et agit avec lui comme avec le premier. Malgré le sang qui coulait dans la rue, trente-huit disciples se décidèrent' à se soumettre aveuglément à k volonté du marabput et reçurent chacun un mouton pour récompense, au lieu de la mort qu'ils attendaient.

« Le bruit se répandit bientôt dans la ville de Meknès que Sidi- Mohammed-ben- Aïssa égorgeait ses khouan ; Tautorité intervint. Ton

ÉTUIffi MYSTIQUE. 59

enfonça la porte, et roii trouva les trente-huit frères pleins de vie à côté de trente*buit montcms tués. €e petit nombre de disciples dévoués jusqu'à rabsifirde, jusqu'à l'atroce, suffit à Fillumitié pour fonder .son ordre, qui devint bientôt fort nombreux. .. »

On ne s'attend pas à ce que nous racontions ici Tun après l'autre tous les prodiges opérés à la voix du marabout, la pluie d*or tombant du feuillage des oliviers en présence du sultan Moulei-Ismaël et de sa cour, la lutte de Sidi-Aissa avec Fange dans le quatrième ci^el, l'histoire merveilleuse de la hache et de la pièce de monnaie^ toutes ses prédictions et ses divinations qui nCattestent pas toutes avec le ciel des accommodements parfaits (1). U sera plus opportun de rapporter ici la légende qtii est la source de la croyance généralement répandue parnii les Arabes que les disciples de Sidi- Aïssa peuvent, sans inconvénient et sans danger, manger les substances les plus réfractaires à l'assimilation et les plus nuisibles à la vie.

« Un jour (2), Sidi-Aïssa était allé se promener avec ses frkes dans un douar assez éloigné de sa demeure. Chemin faisant, ceux-ci lui dirent : « Seigneur, la route est longue, depuis longtemps nous mar- « chons, la faim nous gagne et nous n'avons rien pour la satisfaire, a Nous aurons de la peine à attendre le moment où nou$ arriverons « au douar vers lequel tu nous conduis. » Ces plaintes se répétèrent plusieurs fois, et le marabout, impatienté, s'écria : « Eh! mangez du « poison ($em). »

« La coi^ahce que les firmes d'Aïssa avaient dans ses paroles leur fit prendre ce conseil au sérieux, et ils se <Urent : c Notre cheikh vient « de nous permettre de manger du poison, peu nous importe actuelle- € ment la nature des aliments (pie nous eo^loierons ; nous ne devons « rien craindre. »

« Aussitôt les compagnons d'Aïssa se mirent à chercher sous les pierres des scorpions, serpents, couleuvres etautresbétes venimeuses

(1) Dans sa lutte avee fange, eet illuminé aurait eu, suivant la légende, le bras fasse ; néanmoins il revint vainqueur du oombal.

(2) M. DE Neveu, loc. cit,^ p. 92.

dont ils se rassasièrent. Le marabout les vit foire et ne parut pas s*en apercevoir. À l'arrivée au douar, on apporta des mets en abondance à Sidi-Âïssa et à ses frères, mais ceux-ci ne voulurent pas y toucher, disant que le long de la route ils avaient apaisé leur foim.— Et qu'avezvous donc mangé? demanda Sidi-Aïssa. — Nous avons eu confiance en tes paroles, répondirent-ils, nous avons ramassé des serpents, des scorpions et tout ce que nous avons cru pouvoir satisfaire notre appétit. — ^Puisque vous n'avez pas doutéde mes paroles, reprit Sidi-Aïssa, vous et tous ceux qui naîtront devons, ou tous ceux qui, comme vous, entreront dans la voie que j'ai ouverte, n'auront jamais rien à craindre du venin et du poison; ils pourront même en arrêter les effets. »

Le patron vénéré des Aissaoua a-t-il été seulement, suivant ropinion de M. deNeveu, « un habile jongleur, un grand prestidigitateur )> dont <! Tbistoire tout entière repose sur des tours de force ou des escamotages ?» Ce qu'il y a de certain, c'est que les sultans du Maroc, malgré Tombrage qu'ils en avaient conçu, furent bientôt obligés de compter avec l'ascendant de ce nouveau personnage^ et qu'il existe encore aujourd'hui d'irrécusables souvenirs des pactes consentis par Mouleï-Ismaêl^ Tun d'eux, à cette occasion (1). Le tombeau du marabout est dans la mosquée qu'il fit construire de son vivant; à Hameria^ à quelques lieues de Meknès, dans le même endroit où s'accomplit le prodige de la pluie d'or aux yeux du sultan Moulei-Ismaël confondu.

c Après la mort de Sidi-Aïssa, le sultan Mouleï-Ismaêl, qui était resté son ennemi, pensa, dit-on, que la bénédiction de Dieu s'était retirée avec lui. Il s'imagina que ses frères, livrés désormais à leurs propres forces, ne pourraient plus soutenir aucune des épreuves dont la puissance du marabout les avait fait sortir victorieux. Il voulut donc les faire périr par les moyens mêmes qu'ils employaient pour égarer lacré* dulité publique ; à cet effet, il fit creuser en terre un trou qu'il renq)lit

(i) L'un de ces pactes, encore fidèlement exécuté, porte que diaque année, à partir du douzième jour du mois de Maouled (fête de la naissance du prophète), tous les habitants de Mecknès doivent rester chez eux pendant sept jours, sans sortir dans leurs rues, à l'exception des ^saoua qui peuvent continuer de vaquer à leurs affaires. . .

d'animaux venimeux, et préparer des viandes et autres aliments assaisonnés avec des poisons actifs, et leur ordonna de venir en manger. Eflrayés à la vue de l'horrible festin que le sultan avait fait préparer, les frères d'Aïssa s'enfuirent.

« Pendant que les Aïssaoua reculaient devant cette terrible épreuve, une de leurs femmes, nommée Khamsia, qui avait été servante deSidi- Aïssa, et qui était alors occupée aux travaux intérieurs de 'sa maison, vit rentrer son mari, la honte et la tristesse peintes sur la figure. « — Qu'as-tù donc? lui dit-elle. — Mouleï-lsmaël, répondit-il, vient « de nous donner l'ordre de manger devant lui des animaux dange- « reux, de faire un repas avec des poisons qu'il a choisis et répandus « à profusion dans les mets qu'il a fait préparer. Il veut sans doute « nous faire périr. Saisis de crainte, nous avons tous fui pour éviter « une mort affreuse. »

« En entendant ces mots, Khamsia, saisie d'indignation, s'écrie : « — N'êtes-vous plus les frères et les serviteurs de Sidi-Aïssa? Avez- « vous oublié ses paroles? Ne vous souvenez-vous plus combien de « fois il a montré sa puissance à Mouleï-lsmaël lui-même, et comment « craignez-vous aujourd'hui les infernales machinations du sultan? Si « votre cheikh n'est plus ici, son esprit veille sur vous, et les vertus « dont il vous a doués ne sont point ensevelies avec lui dans la tombe. « Allons, viens avec moi; je ne suis qu'une femme, et cependant je « vais vous donner l'exemple. >

« Lella-Khamsia se rendit alors à l'endroit où Mouleï-lsmaël, déjà triomphant, cherchait à faire passer Sidi-Aissa pour un imposteur. Il avait, disait-il, fait à ses frères des promesses qui dépassaient ses forces et les leurs. En arrivant, la courageuse femme jette un regard de mépris au sultan, se précipite dans la fosse, et, prenant les reptiles à deux mains, se met à les dévorer.

c( Les Aïssaoua, enflammés à cette vue, s'unissent à elle et font disparaître en im instant tous les préparatifs du sultan. »

G est pour éterniser le souvenir de ce fait avec la mémoire de Lella-Khamsia que Ton voit souvent sur les principaux marchés de rAlgérie une femme, les cheveux épars, agitant, aux sons de la flûte et d'un tambour de basque, des couleuvres et des serpents qu'elle place dans sa bouche en faisant mille contorsions*

«2 LE^ ÀiSSÀÔUÀ.

a ... Dans la mosquée de Sidi-Aïssa, à l'approche de la fête dite Maouled, les cérémonies les plus atroces ont lieu. Les fidèles amènent des chameaux, des bœufs, des moutons, des chèvres, des poulets et des pigeons qu'ils immolent et dépècent ensuite. Chaque e^ce de viande est placée, avec le sang, la peau et les os des animaux dans une fosse qui: lui est destinée. Après ce sacrifice, les Aïssaoua commencent leurs danses frénétiques ; ils s'exaltent peu à peu, et lorsque, exténués de fatigue, ils sont pressés par la faim, ils se précipitent sur ces morceaux sanglants et les dévorent. »

Telle est, d'après la légende arabe, Torigine de la secte des Âissaoua et des pratiques spéciales qui se rattachent à cet ordre.

L'organisation des ordres religieux musulmans (1). est calquée sur un type identique. A la tête, un supérieur général ou khalifa (2) choisi parmi les descendants du marabout fondateur. 11 a sous son autorité un nombre indéterminé de directeurs, nommés cheikhs ou mek'addems qui le représentent, chacun dans sa circonscription. Ces derniers, autour desquels se meuvent une foule d'agents subalternes, ont seuls le pouvoir de conférer Voueurdy c'est-à-dire d'initier les postulants à la règle et aux maximes de l'affiliation. L'autorité du cheikh est pour ainsi dire sans contrôle et sans limites, l'obéissance du frère, absolue ; c'est le despotisme le plus entier d'une part, et rasservissement le plus automatique de l'autre. On peut en juger par ce seul précepte qui se répète sous mille ïoriQes dans le catéchisme des khouan (3) :

(4) Consulter, pour plus de développements, les traités spéciaux de MM. de Neveu et Brosselard, auxquels nous avons emprunté la plus grande partie des renseignements qui suivent.

(2) Le khalifa des Aïssaoua continue de résider dans le Maroc.

(3) Les présents dominicaux.

a Sois entre ses mains (du cheikh) comme est un cadavre entre les mains du laveur des morts qui le tourne et le retourne à son gré. » ^

Accoutumés à cette abdication passive de leur volonté et de leur liberté, les disciples doivent en outre observer rigoureusement certaines pratiques ascétiques, telles que la retraite, la veille, Tabstinence, l'oraison continue (1) et enfin Tobligalion de se réunir en commun pour célébrer les mérites du fondateur de Tordre.

Au premier abord , toutes ces pratiques du renoncement au monde, de l'humilité, du jeûne et de la prière, toutes ces maximes de charité, d'assistance et de dévouement paraissent dictées par la morale la plus pure, en vue des devoirs sociaux et religieux les plus parfaits. Il semble que le soufûe du christianisme seul inspire ces doctrines. Mais ces apparences dissimulent le véritable fond des choses ; et en y regardant de près, on ne tarde pas d'être détrompé. Écoutons l'un de nos témoins les plus autorisés, qui a dû sans doute à sa position particulière (2) le privilège de quelques révélations dont nous continuerons à faire notre profit :

« L'obligation imposée aux khouan de s'assembler fréquemmait, non pas simplenjént pour prier et pour chanter les louanges de Dieu et de son apôtre, qu'on ne se méprenne pas à cet égardj mais surtout pour se livrer à certaines pratiques secrètes qui rappellent les mystères de l'antique Orient; cette obligation, disons-nous, est fidèlement remplie par la grande majorité des frères. Chacun d'eux doit périodiquement raviver sa foi à ce foyer incandescent, et puiser dans la communauté d'idées et de sentiments, un nouvel aliment à son enthousiasme.

«... Que le lecteur nous permette de placer sous ses yeux certain passage édifiant d'un petit livre à l'usage des adeptesv livre tout plein

(1) Ou Dffccr, qui consiste à répéter un nombre de fois plus ou moins considérable certaines invocations, — deux ou trois mille fois par Jour, par exemple.

(2) M. Ch. Brosselard, sous-préfet de Tlemcen, loc» ciU, p. 25.

de mysticisme, intitulé les Perles de la perfection : « L'assemblée c des fékirs, — y lisons-nous, — doit se tenir, autant que possible, le « vendredi, soit dans la zaouïa (1) de Tordre, soit dans la demeure du « mokaddem. Le lieu doit être vide et sombre, pour prêter davantage « au recueillement. L'obscurité est aussi plus favorable pour percevoir « la présence des génies et des spectres. Elle permet aux fékirs de mieux « saisir leurs mouvements et d'entrer en communication plus directe et a plus contint^ avec eux... » Plus loin, l'auteur du livre ajoute : c Dans les Vadras ou réunions, le fékir aura soin de fermer les yeux, « afin de s'absorber entièrement dans la contemplation intérieure et (c pour percevoir plus distinctement en esprit la figure du cheikh. »

«... Faut-il après cela s'étonner que, dans un pareil désordre des facultés mentales, il y ait des frères qui, de bonne foi, croient que le souffle inspirateur du prophète Mohammed descend au milieu d'eux ? Dans ce moment suprême, ces fanatiques ferment les yeux et se recueillent dans une contemplation sublime. Ils perçoivent distinctement des sons étranges ; ils entendent une voix céleste qui les encourage et leur dicte les volontés d'en haut ; ils se sentent comme transportés dans les sphères éthérées. On dit les khouan de Sidi-Tidjani et ceux de Mouleï-Taïeb particulièrement sujets à ces visions surnaturelles... i»

Il est facile de comprendre après cela le rôle des apparitions fantastiques et des évocations surnaturelles dans les h'adras, et la part incontestable d'influence qu'il faut accorder à cette ténébreuse intervention dans la production de quelques phénomènes qui nous ont occupé et sur lesquels nous aurons d'ailleurs^ une dernière fois^ à revenir. En attendant, pour être sufiQsamment édifiés sur le but que poursuivent dans Tombre ces affiliations, dont le réseau embrasse jusqu'au cinquième de la population de notre colonne africaine, il est nécessaire d'en indiquer les rapports avec les institutions plus anciennes de l'Orient.

(1) La zaùvHa est un établissement qui sert à la fois de chapelle, de mosquée, d'école, de lieu d'asile, d'hôpital, de bureau d'esprit public et de bibliothèque. — Voy. le livre de M. de Neveu, p. 16.

L'ordre de Sidi-Âissa ne diffère que par quelques-unes de ses pratiques des autres confréries musulmanes j soit dans les temps anciens^ soit dans les temps modernes. Ainsi que le fait parfaitement remarquer M. Ch. Brosselard, c'est aux institutions nées dans l'Orient, à l'origine même de Tislalisme, que les fondateurs des ordres religieux, aujourd'hui si répandus dans l'Algérie et dans les pays voisins, le Maroc et la Tunisie, ont demandé, leurs inspirations. C'est à cette source qu'il faut rapporter leurs statuts fondamentaux et leurs lois disciplinaires. Ils s'inspirent de la tradition des anciens soufis (1) de la Mecque et de Médine, aux premiers temps de l'hégire, a Communauté d'idées, — dit l'auteur dont nous parlons, — de doctrines, de règles, de pratiques; en un mot, identité parfaite. )> Or, on sait que ces associations particulières de disciples ou de derviches ont toujours eu pour préoccupation de donner de la vie à la discipline monotone du mahométisme , par des pratiques capables d'exciter l'enthousiasme et l'admiration des croyants. Ces pratiques, ils en avaient eux-mêmes reçu l'héritage des doctrines secrètes de l'antiquité dont l'Orient fut le berceau et l'école d'Alexandrie le foyer. Dans cette dernière ville , œntre du monde savant et du commerce des peuples, où, — suivant la remarque de Sprengel (2), — on échangeait avec les mar-

(1) Communauté religieuse fondée par 90 habitants de la Mecque et de Médine, dslbs la première année de Fhégire. Leur nom de soufis vient du mot arabe souf^ laine, du nom du vêtement dont ils se couvraient. Ils prirent aussi le nom de FeWs^ pauvres. Cette association donna bientôt naissance à une foule d'ordres dont les disciples furent désignés sous le nom commun de derviches (derouicheSf mot persan qui signifie seuil de la porté).

(2) Spbengbl. Histoire de la médeeme, trad. par Jourdan. Paris, 1815, tome n.

chandises les opinions et les systèmes, le syncrétisme avait introduit, avec les rêveries de Pythagore et de Platon, le dualisme de Zoroastre, le Thalmud et la Cabale des Juifs, Tancienne magie orientale des Brahmes et des Chaldéens, etc. Le mysticisme de ces diverses sectes se résumait dans une théosophie occulte tout empreinte d'une fantasmagorie mer^ veilleuse. EUeenseignait, par les prières etrabstention de toute sensualité, par Textase et d'autres pratiques secrètes, à contempler la lumière étemelle, à communiquer avec les génies, et à se rendre maître de ces habitants évoqués de l'empire des esprits. Les sectaires cherchaient dans les arts magiques les secrets de ces communications. Ces doctrines, énergiquement combattuesetrepousséesparlechristianisme(l)dèssonoriginey reçurent de la part des disciples de Mahomet et de Boudha un accueil plus sympathique. On en retrouve la trace dans les rites divers de ces associations religieuses de khouan , derviches ou fekirs, qui peuplant les pays de l'Orient. Au* milieu des exemples qui pullulent à chaque pas sur ce sol toujours si fécond en riiystères, il suffira de citer Tun des plus connus, celui des derviches hurleurs de Gonstantinople. Voici comment s'exprime un témoin oculaire à ce sujet (2) :

« Leur mosquée, située dans un coin éloigné de la ville, est salé et tombe en ruine : la ciguë, les ronces et les épines croissent autour; son intérieur est pauvre, bas, étAit, couvert de poussière : tout autour, le long de ses murs pendent des barres de fer, d'énormes boules, des chaînes dont chaque chaînon a une triple pointe, des sabres à deux tranchants, des piques, des fouets, des queues de scorpions et d'autres ustensiles de cette sorte. Les fidèles qui s'y rassemblent s'avancent

(i) L'auteur protestguit que nous venons de citer, Sprengel, laisse échapper cet aveu : « U faut toutefois rendre justice à rÉglIse orthodoxe. Elld repoussa toujours ces absurdités magiques ; souvent même ell6 témoigna ouvertement Thorreur qu'elles lui inspiraient. » Loe. eU., p. 149.

(2) Lettre d'un Anglais écrite de Gonstantinople et insérée dans le Globe en 1828, n'* ^Q6 à 207. — Yoy. Gcbabbs. la M^itiq^, trad. par $aiate4^oi, t. IV, p. 45. 1854.

d*un pas grave comme des pénitents, les plus dignes à la tête, puis ceux qui ont été reçus les derniers, et enfin les novices de tout âge, depuis sept jusqu'à trente ans. lis marchent lentement, sans prononcer une parole, vers un divan devant lequel ils se placent, vis-à-vis de la niche, ayant à leur tète le derviche pacha. La main glacée de la mort semble s'appesantir sur eux, arrêter la pensée et la vie dans leur poitrine, et fixer leurs pieds au sol. Leur corps est amaigri par des jeûnes continuels, et les émotions qui soulèvent continuellement leur âme ont laissé les traces de leurs ravages dans les rides profondes de leur visage. Au-dessus de leurs joues molles et pendantes, leurs yeux jettent çà et là un regard terne et froid ; leur barbe est mince et conmie flétrie ; partout l'âme, consumée par un feu intérieur, semble sur le point de briser sa frêle enveloppe. Le derviche pacha ouvre la cérémonie en conviant l'assemblée à la prière. Celle-ci est suivie de la profession de foi : Dieu est Dieu^ que l'assemblée répète en chœur après lui, avec un enthousiasme toujours plus grand. Le cri : Dieu est granc} ! Dieu est élevé ! retentit sur leurs lèvres. Un mouvement bizarre de la tête, lent d'abord et solennel, puis rapide et violent, indique les degrés de Texaltation. L'action de l'esprit devient toujours plus visible; un sourire maladif contracte les traits ; les yeux se ferment, comme éblouis par l'éclat du soleil ; les joues se colorent d'un léger incarnat; la respiration s'échaH)e plus profonde et plus distincte de la poitrine oppressée ; le corps lutte avec peine contre l'esprit qui veut l'envahir.

Cependant lés degrés de l'inspiration diffèrent : moindre dans le^ vieillards et les enfants, elle est plus puissante chez les adultes ; mais c'est dans le chef de l'assemblée surtout qu'elle atteint son extrême limite. 11 ne se possède plus ; il s'agite comme une barque sans gouvernail et sans voiles dans la tempête. Des sons sauvages comme le bruit du torrent qui tombe d'une montagne s'échappent de sa bouche, et sont répétés ensuite par les disciples. Le rhythmeperd sa régularité, et est interrompu par des tons faux et aigus; un gémissement sourd etpro«^ longé suit tout ce vacarme et meurt peu à peu. Une pause solennelle survient ; l'hiérophante, poussant un cri de triomphe, donne le signal, et l'inspiration bruit avec une nouvelle violence dans les rangs de ces fanatiques. Les yeux du pacha scintillent comme des charbons ardents ; ses lèvres amaigries tremblent dans l'ivresse de l'extase ; l'écume coule siff sa barbe. Ses traits prennent de plus en plus l'aspect d'un fantôme effrayant. Semblable à un possédé, tantôt il tourne en cercle j et pendant que la force et la. vie se retirent devant la puissance de l'esprit qui l'envahit, sa tète, entraînée par un mouvement mécanique,

S8 .LES AISSAOUA.

frappe sa poitrine et se relève tour à tour; des sons interrompus et convulsifs viennent mourir sur ses lèvres, jusqu'à ce qu'il tombe défaillant dans les bras des siens.

Les derviches s'élancent alors en hurlant, comme poussés par un ressort; et bientôt leurs turbans gisent déchirés sur le sol. Jeunes et vieux s'agitent comme des insensés dans une effroyable mêlée. Leur chant monstrueux se répète de bouche en bouche ; ils tournent en cercle autour de leur maître, jusqu'à ce qu'ils tombent tous comme morts l'un après l'autre, hurlant encore jusqu'au dernier instant. Quelquesuns cependant se glissent hors de la mosquée, et en reviennent armés d'une barre de fer rougie au feu. Les derviches se réveillent en souriant, et se lèvent comme des géants -pour le combat. Un orgueil sauvage respire sur leurs traits. Ils bravent l'épreuve terrible en criant Allah. Le pacha se lève, écarte d'une main la foule, et de l'autre saisissant la barre, il la brandit autour de sa tête, et s'avance suivi des autres derviches. Chacun tend la main et s'empare de la première arme qui se présente. Sabres, lances, couteaux, tout leur est égal. Bientôt le sang coule, et l'on se croit transporté au temps de Baal. Les enfants frémissent à ce spectacle ; mais bientôt ils sont entraînés par les hommes dans ce tourbillon; et pendant que ceux-ci savent encore, au plus fort de leur fanatisme, modérer la fureur qui les pousse les uns contre les autres, ceux-là, dansfeur inexpérience, ne connaissent aucune mesure. Cette fureur s'éteint peu à peu, après être montée jusqu'au comble; l'enthousiasme se dissipe; quelques-uns essayent encore de rallumer le feu, mais il disparaît peu à peu, et à la fin un hurlement universel annonce que la cérémonie est achevée, et les spectateurs s'écoulent peu à peu. » (Letlred'un Anglais écrite de Constantinople, et insérée dans le Globe, en 1828, n« 134 à 137 et 206 à 207.)

Chaque bonfrérie musulmane offi*e y à peu de choses près ^ les mêmes spectacles.

Chez les Aïssaoua d'Afrique, chez les derviches de la Pei'so et de la Turquie , chez les ruffaï de llnde , dans les pagodes de la Chine et du Japon^ dans les lamaseries du Thibet

et de la Tartane, Télément mystique joue un rôle, rôle considérable dont ce serait le comble de Taveuglement de ne pas tenir compte.

C'est toujours le contraste de l'exaltalion et de la déchéance de l'homme intérieur transporté dans un monde surnaturel, et offrant alors par ses contorsions et ses délires Tempreinte fatale de la dégradation et de la laideur. Ce sp.ectacle soulève le cœur de dégoût. Les Aïssaoua, les plus considérables de leur secte, et que Ton regarde avec une sorte de terreur respectueuse, sont ceux qui se tordent le plus fort dans des crispations de démoniaques. — « Si jamais, dit textuellement un témoin dont nous avons rapporté la narration, — le diable est forcé de confesser Dieu, il le fera de cette manière. » Ce qui ajoute à la laideur de la forme chez les fanatiques dont nous parlons, c'est encore le dérèglement des instincts brutaux auxquels ils se livrent, et surtout la vue des hideux reptiles dont ils font leur nourriture ou qui les enlacent de leurs replis. Pourquoi ces animaux entre tous immondes? Faut-il rappeler que, dans la doctrine des Perses,. c'est Ahriman, le principe du mal, qui a créé les serpents, les scorpions et les crapauds? « La forme et la nature de ces bêtes est telle que Thorreur qu'elles inspirent à l'homme semble avertir celui-ci qu'il y a en «lies une certaine malice dont il doit se défier ; et les deux premières ne justifient que trop ce soupçon par le venin qu'elles renferment. Le crapaud, de son côté, a toujours, par sa forme hideuse, inspiré aux hommes le dégoût et l'horreur (1). »

Cet aspect général de difformité et de laideur que présentent toutes ces exhibitions, avec le dégoût qu'elles soulèvent, ^t le caractère éloquent de cette mystique ténébreuse.

La nuit est son séjour^ l'horreur est son domaine...

Un autre caractère consiste dans la nature- merveilleuse (i) GoERRES. hoc. dt., t. V, p. 179.

70 LESAISSAOUA.

des phénomènes observés dans les h'adras. Le lecteur sait quelle large part nous avons donnée aux lois physiologiques dans un précédent chapitre, afin d'expliquer par l'habitude, Tentrainement, l'imitation, l'influence dès parfums, de la musique et de la danse, et par là perturbatioa nerveuse qui en résulte, l'inseûsiblUté physique des Aîssaoua; mais il est des phénomènes rebelles à ces explications, et sur lesquels cependant nous avons des témoignages qu'il est impossible de révoquer. De ce nombre est le fait exprimé (en lettres majuscules) dans le récit de M. Bellemare (1) :

« L'un se frappe le bras d'un coup vigoureux, le sang jaillit pendant quelques instants de la veine ouverte; l'Aïssaoui passe la main sur la plaie, le sang s'arrête, la trace de la blessure disparaît. »

Fait confirmé par l'incrédule M. de Neveu lui-même (2) :

« L'un se frappe le bras gauche avec la main droite : les chairs paraissent s'ouvrir, le sang coule en abondance; il repasse la main sur son bras, la blessure se ferme, le sang a disparu. »

Selon M. Brosselard (3) :

« Dans ce moment suprême,... ils perçoivent distinctement des sons étranges; ils entendent une voix céleste qui les encourage et leur dicte les volontés d'en haut... »

Et toujours les mêmes effets obtenus par les mêmes moyens de Tinvocation, de Textase, de la musique et de la danse. Écoutons Gomres, Tauteur compétent, à ce sujet (4) :

« Nous voyons partout, — ditGœrres, — ces danses amener l'extase et d'un autre côté l'extase accompagnée de tous les phénomènes de la dairvoyance* L'antiquité la plus reculée comprenait bien cette

(i) Voy. la relation ci-dessus, p. 27.

(2) id., p, 23.

(3) Loc. dt.y p. 27.

(4) Loe. cit., t. IV, p. 90.

ÉTUDE MYSTIQUE. 7i

coïncidence; aussi appelait^^lle du nom de corybantisme cet état maladif où.se font entendre des sons intérieurs; car elle avait appris qu'à la suite de ces danses frénétiques, outre les mirages et les apparitions, des voix, les sonorinœ imagines de Varron, se faisaient toujours entendre. Mais nous voyons encore se produire ici une série de phénomènes qui semblent indiquer que le corps, en ces circonstances, est invulnérable; les derviches mangent auparavant de grandes quantités d'arsenic et de sucs vénéneux de cactus, ils avalent des bracelets de fer, du verre et des charbons ardents. Au milieu de leurs mouvements frénétiques, ils se percent avec des lancettes les joues, la langue et même la gorge, sans éprouver aucun dommage; ils s'enfoncent des couteaux dans la chair à trois pouces de profondeur, sans qu'il paraisse ni sang ni cicatrice. Quant aux poisons et aux autres objets avalés par ces fana» tiques, c^ faits indiquent que, comme dans le somnambulisme, les sens sont fermés à toutes les impressions extérieures, même les plus vives, aussi les premières voies peuvent se trouver dans un état semblable. »

Et que dire de ces rapports familiers avec le serpent, animal mystérieux, reconnu, en tous temps et en tous lieux, comme l'emblème de la ruse, comme le symbole de la magie, qui fascine (dît-on) les oiseaux et se laisse à son tour charmer par rhomme? D'où vient cette superstition qu'on lui a vouée de toute antiquité, et cet art des enchantements dont il est Tolyet, qui s'est transmis jusqu'à nous?

Sprengel (1) rapporte que. les Phéniciens et les Égyptiens regardaient déjà cet animal comme d'une nature divine^ parc^ qu'il se meut avec une extrême rapidité, formant par ses replis des figures qui représententaùtantdecercles mystérieux, parce qu'il vit fort longtemps, et qu'il a le pouvoir de se rajeunir en changeant d'enveloppe. Image à la fois de la mort par son venin et de la vie par sa peau. Les Phéniciens l'appelaient le bon démon, et tes Égyptiens kneph. Ils lui donnaient une tête de vautour pour marquer qu*il est doué d'une âme intelligente. Les Égyptiens représentaient lé monde par un serpent

(1) Sprengel. Loc. cU,, t. U, p. 148.

72 LESAISSAOUA.

renfermé dans un œuf^ ce qui formait une figure assez semblable au e des Grecs (1). Il est inutile de rappeler ici le rôle de ces animaux dans les mystères d'Éleusine (2), dans le culte de Bacchus (3)^ au temple de Delphes sous le trépied de la pythonisse (4) , et enfin aux temples d^Esculape , où des serpents apprivoisés et instruits servaient à prédire Fissue des maladies (5). Aux temps héroïques^ alors que la science du pronostic se bornait à l'art divinatoire; et la pratique à l'emploi des conjurations et des foftnules magiques, les serpents étaient les oracles des devins. Mélampe, suivant Thistorien auquel nous empruntons la plupart de ces renseignements (6), comme plusieurs anciens magiciens, avait appris des serpents qui lui mordirent les oreilles dans son enfance, Tart de prophétiser et celui d'interpréter le chant des oiseaux. Cette fable, généralement adoptée par les anciens, avait pour origine l'opinion où Ton était que les serpents pressentent les changements de Tatmosphère et même les maladies épidémiques (7). Aussi les Argiens les regardaient comme les maîtres naturels de Fart divinatoire et ne se permettaient jamais, d'en faire périr aucun {8). Enfin, Esculape, qui avait le plus souvent recours, pour la guérison des maladies, à Tinvocation des dieux, au moyen de paroles mystiques et de prières versifiées, c'est-à-dire de charmes (9), Esculape est représenté dans sa statue symbolique avec un bâton noueux entouré d'un serpent; et plusieurs espèces de ces reptiles furent, après sa mort, consacrées à ce dieu (10).

(i) EusEB. Prœp, Evang.y lib. I, cap. x, p. 40.

(2) Strabon. Liv. IX, p. 623.

(3) EuRipiD. Bacch.^ Y. 103.

(4) LuciAN. De Astrohg., p. 854.

(5) Sprengel. Sur les jongleries médicales par les serpents, dans Mémoires pour servir à l'histoire de la médeciney cah. ii^ p. 163.

(6) Id. Id. — (7) Œlian. De naU amm., lib. VI, ch. xvi. (8) Id. Id., liv. XU, ch. xxxiv. — (9) Carmen, vers, charme.

(10) En particulier, le coluber Esculapii de Linnée et le coluber cérastes dont nous avons parlé.

Rapsodies des temps héroïques ! Superstitions des peuples païens ! d'accord. Mais toute erreur repose sur un fond de vérité ; et au milieu de ces fables, il y a le souvenir des réalités qui leur ont donné lieu. Ces légendes et ces mythes confirment en définitive le fait d'un culte rendu au serpent, culte dont certaines sectes hérésiarques, — celle des Ophianiens, au rapport d'Origène (1) , et celle des Ophîtes , d'après le témoignage de saint Augustin (2), — suivaient les errements, et qui est encore florissant, comme on le sait, chez les nègres de la côte de Guinée et du centre de T Afrique (3).

De cette source vient Tart des enchanteurs, célèbre dès la plus haute antiquité, et dont il est déjà fait mention dans l'un des psaumes de Salomon (4), comme on peut le voir dans ce verset :

« Leur fureur est semblable à celle du serpent, à celle d'une vipère sourde qui ferme son oreille pour ne point entendre la voix de l'enchanteur, fort habile dans son art. »

Dans V Ecclésiastique (5), il est dit :

« Qui aura pitié de l'enchanteur blessé par le serpent et de tous ceux qui s'approchent des bêtes venimeuses? »

Jérémie fait entendre cette menace du Seigneur (6) :

€ J'enverrai contre vous des serpents, des basilics, sur lesquels les enchantements ne peuvent rien. >

(1) Origëne. Contra Cels., lib. VI, cap. xxviii, p. 632.

(2) Saint-Augustin, Catal. des hérésies, 17.

(3) « Des Arabes du grand Désert m'ont assuré que, vere le centre de l'Afrique, dans ce qu'ils appelaient le pays des Nègres, la vipère bicorne avait ses autels et ses adorateurs, tout comme le daboie et autres serpents très-doux appelés fétiches qui ont des temples desservis par de jeunes prêtresses... » Tesseire, Loc. cit., p. 10.

(4) Ps. 58.

(5) Ecclésiastique^ chap. xiv, v. 43.

(6) Chap. viii, V. 17.

Les livres saints (1) s'élèvent avec la plus grande énergie contre les augures, les devins et les enchanteurs et toutes les pratiques de la magie auxquelles étaient adonnés les peuples idolâtres et les nations étrangères.

L'art de charmer les serpents a été pratiqué^ dans l'antiquité, par des populations entières. Faut-il rappeler les Ophiogènes dans VHellespont, les Psylles d'Afrique, les Marses en Italie, les Oblogènes de l'île de Chypre? Aujourd'hui c'est le privilège de quelques sectes disséminées dans toutes les contrées du monde, en particulier dans la Barbarie, FÉgypte et l'Inde, sans compter les nombreux jongleurs, bateleurs et bohémiens qui exploitent pour leur compte la crédulité du public. Mais, à côté de ces supercheries qui consistent à enlever leurs crochets venimeux aux reptiles, il y a lart réel des enchanteurs, art bien fait pour étonner non pas seulement les peuples ignorants des bords du Nil, mais encore nos savants d'Europe, à ce que confessent eux-mêmes les auteurs du grand ouvrage sur FÉgypte (2), surtout s'il était vrai, d'après leurs assertions (ce qu'il est difficile d'accepter), que les modernes Psylles égyptiens peuvent <c changer Vhaje (3) en bâton 1 »

Deux choses sont à distinguer dans l'art mystérieux des enchanteurs : la fascination et l'immunité contre les venins.

r De quelle manière s'opère la fascination ou le charme?^ On peut invoquer d'abord les analogies naturelles :

(1) Voy. V Exode, ch. xxii; le LMUque, ch. xix ti xu; les Sombra^ ch. XXIII ; le Deutéronome, ch. xxxiu ; les Rois, liv. lY, etc.

(2) Description de V Egypte. Gfr. BoRTiœ.SAiiiT-yiiiCBNT. Loc. ât.

(3) VHaje ou naje, terrible vipère.

« Tout le monde connaît, — dit M. L, Figuier, — les faits parfaitement significatifs de la fascination qu'exerce Foeil du crapaud sur la belette et autres animaux, la fascination des oiseaux de petite taille par le serpent, celle que les grands rapaces exercent sur leur proie, Tarrêt du gibier par le chien du chasseur. On prétend que tous les ophidiens, depuis les énormes serpents d*Amérique jusqu'aux vipères, ont le privilège de paralyser les batraciens et certains oiseaux. On assure qu'à force d'attacher leurs regards étincelants sur la grenouille et le rossignol, par exemple, ils les plongent dans lé relâchement musculaire le plus complet et forcent l'oiseau chanteur de descendre de branche en branche jusqu'à terre. »

On n'est guère d'accord sur rexplicalion de ce fait. Ce que M. Figuier accorde à la fixité du regard, d'autres naturalistes Fattribuent à la fétidité de certains serpents, tels que les crotales :

« Dans son Mémoire lu à la Société d'histoire naturelle de New-York, le major Alexandre Garden a confirmé le pouvoir qu'ont ces serpents de stupéfier et de paralyser, pour ainsi dire, l'animal qu'ils veulent dévorer. 11 l'attribue non-seulement à la terreur que ces reptiles inspirent, mais encore à des émanations narcotiques qui s'échappent de leur corps, sinon constamment, du moins à certaines époques. Sir Garden rapporte des exemples de ce pouvoû* stupéfiant des serpents sur l'homme lui-même (1). »

Ce sujet, qui intéresse assez vivement la physiologie animale, reste encore assez obscur.

Divers procédés sont mis journellement en pratique par rhomme pour dompter les animaux*

« M. Calley raconte, — d'après le docteur Esdaile (2), — que les Indiens de l'Amérique du Nord se servent d'un moyen singulier pour se Caire suivre par les petits bisons dont ils viennent de tuer la mère. Ils saisissent la narine de l'animal, lui appliquent les mains sur les yeux

(1) Hipp. Gloqubt. iHct. des se. méd., U LL, p. 181.

(2) EsDÀiLE. Natural and Mesmeric elairvoyqmsei wkUh the pract. appUc. of Mem. în Surg. imd Med. Londres, 1862.

et respirent dans ses narines. Bientôt le jeune prisonnier essaie de se débattre et suit doucement son maître jusqu'à la fin de la chasse. M. Calley a pu se faire suivre ainsi pendant plusieurs milles par un de ces animaux (1). >

Enfin, personne n'ignore le moyen bizarre à l'aide duquel, dans le midi de la France, on communique aux poules une catalepsie passagère (2).

Des procédés analogues sont-ils employés par les enchanteurs? Le charme des sons et de la musique n'est sans doute pas sans influence ; au moins, dans les récits qui ont passé sous nos yeux, le cortège des tambours et des flûtes ne fait jamais défaut. Captif dans les déserts de la Barbarie, Boiley raconte que, dans une expérience dont il fut témoin, deux vipères (auxquelles on avait toutefois arraché les crochets venimeux), enlacées autour du corps d'un Arabe et s'acharnant avec rage contre ce dernier, entendent tout à coup le son d'une flûte dans une chambre voisine; soudain ces animaux écoutent , leur fureur s'apaise, peu à peu ils se détachent du corps de l'Arabe et retournent dans leurs cages pour y être enfermés de nouveau (3).

Cependant l'intervention de la musique ne parait pas, dans tous les cas, indispensable. Saint Augustin (4) nous apprend

(1) L. Figuier. Loc. cit.

(2) « Cette manière de rendre les poules cataleptiques a été décrite dès Tannée 1646. Le P. Kircher, dans son Ar$ magna luddœ et vm^rœ^ publié à Rome en 1646, dit en effet (p. 154-155) : « Experiméntum mirdbile : < Gallinam pedibus Tinctam in pavimentum quodpiam depone ; quae primo <c quidem se captivam sentiens, alarum succussione totiusque corporis motu, « vincula sibi injecta excutere omnibus modis laborabit; sed irrito tandem a conatu de evasione, veluti desperabunda, ad quietem se componens^ « victoris de arbitrio sistit. Quieta igitur sic manente gallina, ab oculo « ejusdem in ipso pavimento lineam recta creta vel alio quovis coloris génère « quae chordse figuram référât, duces. Deinde eam compedibus solutam « relinques. Dico quod jgallina, quantumvis vinculis soluta, minime tamen « avolatura sit, etiam si ad volandum instimulaveris. » Figuier, Loc, dt.

(3) GoERRES. Loc. cit., t. n, p. 220.

(4) Saint-Augustin. De genesi ad Ktt., t ll,c. xxviii.

des Marses, descendants de Gircé, que les serpents connais» saient si bien leur voix et leur obéissaient à ce point, que lorsqu'un de ces charmeurs parlait^ ils sortaient aussitôt de leurs trous. Cette assertion, dont personne ne récusera l'autorité, a été d'ailleurs confirmée par d'autres témoins dignes de foi. La même chose arrive, — au témoignage de divers voyageurs, — en Egypte et dans Tlnde : il suffirait même, dans quelques cas, d'un simple claquement des doigts.

Mais ce qui ne manque guère, autant qu'on peut le vérifier, c'est la conjuration ou le charme préalables. Le Psylle, au rapport de Lucain, n'oublie pas de prononcer les paroles magiques :

Plurima tum volvit spumanti carmina lingua.

Hexagone , envoyé des Oblogènes, jeté dans un tonneau rempli de serpents, n'y recevait aucun mal, après les avoir conjurés. Et Lane (1), dans ses expériences en Egypte, vit souvent des enchanteurs faire sortir des serpents des trous d'une maison, à l'aide de certaines formules.

Ainsi la fascination a une base parfaitement naturelle, puisque non-seulement l'homme l'opère dans quelques circonstances sur divers animaux, à l'aide de moyens qui sont à sa portée ordinaire, mais encore plusieurs espèces dans le règne animal paraissent douées de ce privilège. Quant aux conditions dans lesquelles il s'exerce, elles sont assez obscures, et la science n'a pas fait la part qu'il faut assigner à l'éclat du regard, au son des instruments, à l'agitation vertigineuse, à l'émanation des odeurs, aux influences magnétiques diverses. Mais, en dehors de ces conditions physiologiques spéciales et encore mal déterminées, nous avons vu aussi qu'il y a la fascination magique et le véritable charme;

(1) Voy. GoBRRÉs. Loe. eU., p. 222,

7Â LES AISSÂÔUA.

et que l'art d'enchanter les^serpent» â de nombreuses et au^ thentiques traditions.

/S*" Après la fascination^ qui apaise la colère et conjure la morsure des animaux venimeux, il y ^ Timmunité qui neutralise les venins. Celsea cherché à Fexpliquer par la force de la constitution; Lucaiin et, de nosjours, le docteur Boudin, par une influence de race; Solin, par l'effet d'une audace excessive. Nous croyons, jusqu'à plus amplo informé, que notre présomption se rapproche davantage de la vérité physiologique. On se souvient que, pour nous rattacher à outrance à une solution purement naturelle, nous avons cherché à montrer que la violente perturbation nerveuse , déterminée par des influences multiples dans les h^adras, et portée jusqu'au délire de Texàltation, de Tivresse et de la fureur, ^ pouvait surexciter à un haut degré la résistance vitale aux actions traumatiques et toxiques; et dé la même manière qu'elle paralyse la sensibilité animale et endort la douleur, de même elle a le pouvoir de rendre la sensibilité organique réfractaire aux effets des virus et des venins. Mais nous sommes encore obligé de reconnaître que cette assertion ne repose que sur des analogies et des probabilités, et qu'elle réclame impérieusement d'autres vérifications.

Gependantyil faut noter, relativement à ce mêmeprivilég;e^ • une autre catégorie de faits et d'autorités. Ainsi, d'après Pline, il suffisait aux Ophiogènes du seul contact pour guérir les blessures occasionnées par les reptiles, et de Timposition des mains pour en arrêter les effets délétères. Avicenne avait vu dans la Damascie Tincantation s'opérer au moyen dé certaines formules. Daniel Heinsius attribue, sans hésiter, le pouvoir des anciens Psylles au culte des serpents. Le docteur Lemprière raconte que les charmeurs du Maroc, élevant leurs mains au ciel, commencent par marmotter une fervente prière à leur patron. Et, de nos jours, les Khouan

de l'Algérie ne manquent jamais d'inaugurer les h'adra$ par l'interminable litanie des vertus et des miracles de leui^ saint.

Donc, quelque large que soit la part faite par nous aux influences naturelles dans les deux éléments de la fascination et de l'immunité, il répugnerait à notre bonne foi de passer sous silence le pouvoir occulte attribué, dans quelques circonstances, à la source de ces phénomènes. Chez les Aïssaoua, le développement des facultés physiques supérieures aux lois ordinaires, Fanalogie des agitations corporelles remarquées en tout temps et en tout lieu chez ceux qui prétendent à quelque inspiration surnaturelle, le dérèglement des appétits brutaux, le dégoût et l'horreur que leurs exercices inspirent, tout, jusqu'à l'intention évidente, donne à cette thaumaturgie ténébreuse un caractère mystique saisissant. Enfin, il n'est pas sans intérêt de remarquer que c'est surtout dans le Maroc, foyer actuel du fanatisme musulman, d'où sont originaires la plupart des sectes de l'Afrique, et où résident encore certains khalifa des Khouan de TAlgérie, que les arts occultes sont particulièrement en honneur. « Allez dans le Maroc, — dit le général Daumas (1), — sur les bords de l'Ouad-Noun, à vingt jours de ïnarche ouest de Souss, vous trouverez les plus célèbres sorciers, une école d'alchimistes et de nécroman^ ciens, des sciences occultes, une montagne qui parle, toutes les merveilles enfin du monde magique. x>

Après cela, on peut répondre à nos rationalistes contemporains qui ne manquent jamais de trouver, dans le magnétism«e auquel ils ne croient guère, la raison universelle des faits qu'ils ne s expliquent pas, on peut répondre, disonsnous, ce que Virey ne craignait pas d'écrire au plus fort du matérialisme de l'ère broussaisienne, lui pourtant l'un de

(1) Général Davmas. Mœurs et coutume de V Algérie. iB^j i^. 266.

ses disciples les plus avoués : « Qu'est-ce donc que le pouvoir du magnétisme, du somnambulisme, et toute cette thaumaturgie médicale qui , succède aux sorcelleries, aux vampires^ aux revenants, etc., etc.? Ce sont, dites- vous, des folies; mais quelles attestations les plus juridiques, quelles autorités les plus sacrées leur manque-t-il pour être certifiées (1)? ... »

Il manque, à ceux qui nient la lumière, des yeux pour en témoigner.

La pensée des fondateurs des divers ordres de Khouan ou de Fékirs se résume, — comme but, dans la constitution de l'unité politique des peuples musulmans, — et comme moyen, dans la propagation de la foi et des traditions islamiques par Texaltation du fanatisme religieux.

« Pour eux, le mot d'ordre est le même aux quatre points cardinaux : Haine et guerre au ia/er, c'est-à-dire au sectateur d'une religion autre que le mahométisme, qui est la seule religion vraie, la seule qui doive gouverner le monde. En dehors d'elle point de salut! Le livre sacré n'admet pas de composition : que l'infidèle courbe la tête sous le joug de la foi ou qu'il meure! Tel a été de tout temps l'esprit des sectes musulmanes, tel il est encore aujourd'hui... Le mal subsiste, s'étend et s'invétère ( 2).»

Voyez-vous, en effet,

a Ce musulman à la figure blême, aux yeux caves et roulant dans

(i) ViRET. HM. des sciences méd. en^O vol., l. XXIV, p. 402.— On peut ajouter : « Ce siècle de lumières, si sceptique et si incrédule à Teudroit do surnaturel, s'est trouvé tout à coup épris par la passion de converser avec les esprits et d'entrer en commerce avec les morts. On voit depuis quelques années des hommes sérieux s'adonner à ces investigations d'un monde inconnu et à ces entretiens d'ootre-tombe... » (A. Tillot, Revue du monde eathoUque, 1861, p. 314.

(2) Brossblabd. I^r. cil., p. 33.

leurs orbites, aux lèvres crispées, qui passe près de vous en égrenant son chapelet d'une main fébrile? C'est un Fékir qui récite son dziker. Votre vue Tirrite et le passionne; il détourne la tête et crache en signe de mépris. Voilà un fanatique, un insensé, direz-vous. D'accord. Mais combien de gens de cette sorte ne voyons-nous pas en pays algérien? Ils nous coudoient chaque jour sur la place publique (1). »

Chez les fils de Mahomet, la foi est Fâme de la politique et la règle des institutions. L'unité de croyance forme la nationalité de ces races disséminées, de ces tribus errantes. Leur patrie véritable ce n'est pas le désert, la montagne ou la plaine ; ce n'est pas le douar nomade : — c'est l'Islam. Les associations religieuses en sont les liens mystérieux et puissants.

« Les congrégations de Khouan sont des corps dont les éléments composent un faisceau déjà formé et qu'une énergique et habile volonté peut faire mouvoir avec ensemble. Chez eux une hiérarchie existe, des moyens et des habitudes de correspondance sont établis, les nouvelles se transmettent rapidement, des assemblées se forment dans lesquelles les individualités se groupent, s'excitent réciproquement; les trames s'ourdissent en secret, puis tout à coup l'explosion vient déceler l'existence de menées occultes qu'on a connues trop tard pour les réprimer (2). §

Gardiens de la foi et des traditions islamiques, les marabouts reçoivent du khalifa le mot d'ordre qu'ils transmettent aux frères-unis. Les pratiques ascétiques et les spectacles merveilleux exaltent l'enthousiasme des fidèles et l'ardeur des guerriers, aujourd'hui résignés, demain prêts à combattre les mécréants dont ils souiTrentimpatiemment le contact et surtout la domination.

De quels excès ne seraient pas capables, avec une telle organisation, de pareilles milices dont Tesprit est la haine,

(1) Brosselàrd. Loc. et/., p. 25.

(2) De Neveu. Loc. cit,, p. 193.

et la vengeance le but! A Mecknès, au foyer de la secte des Âissaoua, lorsque la fête du Maouled est proche, une recrudescence de fanatisme s'empare des sectaires, au point que Ton est obligé d'enchaîner, en particulier, les descendants en ligne directe de Lella-Kamsia pendant quarante jours dans la mosquée de Sidi-Aïssa. « Sans cette précaution, ils se jettent sur les hommes qu'ils rencontrent et les déchirent à belles dents. » A Tunis, aux approchée de la même fôte, on voit les frères de la secte se promener dans les rues <ic enchaîna, presque nus, ayant de longs cheveux qui rendent leur aspect repoussant. On les entoure de drapeaux et de guirlandes, et l'on parcourt ainsi la ville en poussant des cris. Si, dans cet instant, des personnes étrangères à la religion musulmane se trouvaient sur le passage du cortège, elles courraient le risque d'être grossièrement insultées (1). » Dans le Maroc, les Aïssauoa, dans leurs processions, ne s'arrêtent pas à l'insulte, ils se jettent sur les juifs et les chrétiens qu'ils rencontent. « Il y quelques années, à Tanger, dit le docteur Lemprière, un enfant juif ht mis en pièces par ces frénétiques. »

(1) De Neveu. Loc. cit.

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