‹ Les Albanais et les grandes puissancesChapitre 21 sur 30 · LES ALBANAIS. OA · texte numérisé non relu

LES ALBANAIS. OA

voisin, dont il exigeait vainement la restitution. Un jour qu on l'avait renvoyé encore, il s’éloigna en menaçant quil viendrait le lendemain encaisser la somme de force. Et il parut, armé d'un fusil Mauser devant la koula de son débiteur. Mais à peine s'était-il approché de la porte cochère, que le propriétaire ainsi menacé avec ses deux fils fit feu sur lui. Frappé dans la poitrine et dans le bras, Zef Kouli eut encore la force de tirer toutes les cinq balles de son fusil à répétition sur ses ennemis; l’un d’eux eut, à travers la solide porte, une main fracassée. Cet incident sert à illustrer l’état de choses tel qu'il règne à l’intérieur de ce petit pays.

BSkasi aussi peu que les paysages voisins de Matya et Kséla ne possède une autonomie assurée par l’autorité, autonomie dont jouissent la Maledya catholique au nord du Drin et la Mirdita. Mais en fait les trois tribus sont indépendantes, comme il apparaît pour les Bskasi par l'expédition d’Essad Pacha que nous venons de raconter. Ils ne payent point d'impôts, régissent tout seuls leurs affaires, sans se soucier le moins du monde de Scutari et de Stam-

boul. Les Turcs n’entrent dans leurs territoires É

qu’en grand nombre d'hommes armés. Le che du Bayrak, le bajraktar, n’a aucune puissance: ici comme à Ksela, Selita et Lourya et à l'opposition des tribus des Malcçores du nord di Drin, étroitement organisées, règnent um anarchie presque complète et une entière licence personnelle. Tandis que, dans le nord la justice est exercée d’après un droit de cou tume qui régit La tribu tout entière, ici chacuw réclame pour soi la juridiction comme l'exé cution, et les pratique selon sa propre com préhension. Ici chacun est pour soi et contr tous. Il incombe à la famille de se venger su l'assassin, le brigand ou le voleur, la trib même ne s'en mêle pas. Le seul moyen d’expia tion mème pour de petits méfaits est une balle personne ne pouvant forcer le malfaiteur

une indemnisation. La paix et le pardon n peuvent pas être achetés ici par un rachat d sang. Ici le vieux principe : « le sang pour sang » est encore en vigueur dans toute & sévérité rigide et inexorable. La vendetta règn par conséquent à Bska$i et dans les tribus voi sines nominées plus haut à un degré encor

plus terrible que chez les Nikays et les Sala

LES ALBANAIS. 4103 très malfamés pourtant sous ce rapport. Si une famille tombe sous la vendetta, les membres mâles ne peuvent plus se hasarder hors de leur koula dans laquelle ils passent souvent beaucoup d'années dans une détention volontaire, tandis que les travaux des champs sont accomplis par les femmes seules.

Que la grande pauvreté de la population soit à un haut degré liée à cet état de choses, cela est assez évident. Beaucoup de familles abandonnent tout entières BSkasi sous la menace de la vendetta et vont se fixer dans la Matya, où on les reçoit à bras ouverts. Ils y vivent comme fermiers, ou on les emploie pour soigner les troupeaux, les Matyanais principalement occupés à la culture des champs étant peu experts dans l'élevage du bétail. Les fermiers livrent à leur propriétaire la moitié de la récolte, mais peuvent tenir leur propre bétail. (Steinmetz, m2, 15, 14, 15.)

Les Mirdites dont le pays stérile ne nourrit que bien pauvrement la population, descendent la nuit en expéditions dans la fertile Zadrima pour enlever du bétail. Dans les derniers temps

les incursions s'étaient particulièrement accrues P

etavaient été accompagnées de bagarres sa glantes. Les habitants de la plaine en fure tellement exaspérés que tout Mirdite qui

montrait en bas était fusillé sans autre cér monie. De cette façon un des chefs des Mirdit le plus estimé fut tué sur la route de Scutaï Un seul cri de vengeance passa à travers tou la Mirdita. Des entretiens eurent lieu, le soir de ma visite à Kalmeti 280 hab tants de la montagne, fortement armés, de Mirdites et des Ksélanais alliés avec eux att. quèrent l'habitation de celui qu'on soupçonna être le principal malfaiteur, dans le district d village de Kakariëi non loin de la route Scutar Les. L'attaque n'eut cependant qu’un succi partiel. La maison d'habitation n’était qu’un koula ordinaire, comme toutes les koulas d pays, une construction en pierres haute & massive avec des murs épais d’un mètre et de lézardes à la place des fenêtres; elle tint bo contre toutes les attaques, aussi toute la journé du lendemain; un Mirdite fut tué et un autr blessé. Mais les constructions en bois annexe devinrent la proie des flammes, et lorsqu’o leva le siège, plus de 200 brebis, toute la foi

fune en bétail de l’assiégé, furent emmenées dans les montagnes. (Steinmetz, p. 2.)

Comment est-il possible que la propagande “autrichienne et italienne, qui depuis tant de dizaines d'années est principalement menée par les prêtres catholiques et les écoles catholiques, n'ait pu contribuer tant soit peu à l’amélioration de cet état de choses sauvage, anarchique et meurtrier ?

Pour répondre à cette question il faut nous initier un peu aux questions ecclésiastiques et confessionnelles, aux questions scolaires et propagandistes en Albanie. Il ressort des lettres du pape Innocent IV de l’année 1250, que Durazzo et tout le littoral a toujours fidèlement tenu à l’union avec Rome. Et comme aujourd'hui encore les territoires nommés dans ces lettres appartiennent à l’église catholique (moins les quelques exceptions de ceux convertis plus tard à l’islamisme), « on peut admettre que le lien noué alors aurait résisté à toutes les

persécutions qui, sous les rois serbes, surtout

sous Stéfane Douchane, furent dirigées contre l’église catholique dans les confins de leur

empire. Lorsque les querelles entre les héritiers

de Stéfane ébranlèrent l’empire tout entier de ce tsar serbe, le gouverneur du territoire de Scutari à son tour s'affranchit de la suzeraineté serbe, et lui, Balche, seigneur de Scutari, se convertit avec ses vaillants fils Strachimir, Georges et Balche au catholicisme en 1368 et prêta au pape le serment d’obéissance et de fidélité. » (Siebertz, L. c., p. 110.)

Eh bien, nous savons que le vieux gouverneur de Douchane en Albanie n’a pas renié la foi de ses ancêtres; mais il n’est pas douteux que ses fils, pour des raisons de nécessité politique, ont passé au catholicisme. Mais lorsque le dernier Balchié fut tombé en combattant les Turcs, et que la Venise catholique devint maitresse de l’Albanie, et plus tard encore, lorsque la république fut obligée de céder toute l'Albanie à la Turquie, les Albanais se convertirent à l'islamisme, non en « quelques cas exceptionnels » mais en masse, de sorte qu’aujourd'hui la grande majorité des Albanais est mahométane. Encore aujourd'hui de nom-

breuses conversions à l’islamisme se produisent. Pouqueville (dans ses Griechische Reisen, cité par Siebertz, {. c., p. 109) raconte un exemple classique d'une pareille défection du christianisme. Le district de Karamouratades, dans la vallée du Mioussé moyen, compte 36 villages habités par les Albanais qui jusqu'en 1760 faisaient partie du diocèse de l'évêque de Pogonyani, évêque suffragant de celui de Bérat. À cette époque la pression qu’exercaient les voisins mahométans sur ce pays chrétien devint si forte et insupportable, que tous les villages décidèrent unanimement, au commencement de l’année 1760, d'observer le carème de quarante jours avec une extrême sévérité, et que, si jusqu'à Pâques on n'avait eu de secours d'en haut, on abandonnerait l’ancienne religion et qu’on passerait à l'ennemi. Lorsque le dimanche de Pâques arriva et que l'état du pays ne s’était pas amélioré, ils chassèrent leurs prêtres et quelques rares familles qui tenaient à leur religion traditionnelle, et allèrent chercher de Premeti un Kadi et un Imam, devant lesquels ils déclarèrent leur con-

version à l’islamisme. Mais à peine cela était-il

fait, qu'ils donnèrent libre cours à leur vengeance si longtemps contenue en faisant une incursion dans le territoire de Premeti. Les meurtres, les vols et les incendies accompagnaient leurs expéditions. Les femmes et les enfants prisonniers furent vendus comme esclaves. C’est qu'ils étaient maintenant des moslims! Et « là où est le glaive, là est aussi . la religion » — telle était, n'est-ce pas, la philosophie populaire des Albanais!

Mais la façon dont la religion est pratiquée même chez les Albanais catholiques, les faits suivants la montreront. Beaucoup de catholiques ont des noms mahométans. Mais dans le territoire de Scutari et des tribus des montagnes presque tous ceux qui portent des noms mahométans sont baptisés, vont à la messe, reçoivent les sacrements, etc. Il arrive à tout moment que des mahométans viennent demander aux curés catholiques des amulettes contre toute espèce de maladies, si ceux délivrés par les prêtres mahométans se sont montrés inefficaces. Le Père Nou s’est acquis parmi les mahométans beaucoup d’amis enthousiastes par l’empressement qu'il a mis à

lélivrer des amulettes. (Siebertz, {. c., p. 117.)

Le « frère » Michaëevié (Po Albaniyi.

Lagreb, 1911) raconte qu'à Lourya, aux envions du Drin Noir les catholiques sont à demi mahométans, et les mahométans à demi cathoiques. De deux frères l’un fête la Noël, l’autre ète le Beïram. Les catholiques marient leurs illes à des mahométans et inversement. Les musulmans vont le dimanche à la messe, et eurs femmes font la génuflexion devant l'autel. A Ibelia le chef Moustafa Agha reçoit les «frères » catholiques et les autorise à célébrer a messe dans sa maison. Chez les Mirdites, qui sont tous catholiques, il est de tradition de. ‘allier en mariage avec des familles musulnanes. Tous les efforts des prêtres catholiques endant à ruiner ces vieilles habitudes n'ont pas u de succès. Ils ont pu inculquer aux Albaais quelques rites extérieurs, mais ils n'étaient amais à même d'implanter en eux un seniment religieux. On construit des églises, on ra à la messe, on laisse les armes devant l'église; mais à peine les a-t-on reprises après a messe qu'il y a de nouvelles effusions de ang. (Voir Gaston Gravier, l’Albanie et ses

limites, Extr. de la Rev. de Paris, 1913, p. 8. Tout un village devint « turc » rien qu parce que le curé voulait lire la messe avan qu'il plût à ses ouailles.

Dans un village qui faisait partie de l'arche vêché de Scutari, le curé ne convenait plus au Malzores — pour plusieurs raisons. Ils lui enjoil enirent de quitter l'endroit et de retourner Scutari. Le curé refusa, sur quoi les Chkipétares sans plus de cérémonie, l’enfermerent dan une écurie, dans laquelle ils l'avaient appelé soul

un prétexte quelconque. Ensuite ils sert |

des messagers à Scutari chez le vieil archevêqui Mgr. Pasquale Guerini et lui demandèren catégoriquement de révoquer le curé et de leu envoyer un nouveau pasteur d'âmes. Ils tien draient en tous les cas le curé enfermé jusqu ce qu'il soit révoqué. Le vieux prince d l'Église, le même jour encore, se rend à cheve

dans leurs montagnes pour examiner le cas,

mais il demande avant tout que le curé so!

élargi. Mais les Malzores refusent. « Nous vou lons bien nous entendre avec toi, » réponden ils à l'archevêque, « mais que le curé n'y s0 pas. » Pendant qu'ils parlementaient ainsi ils

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LES ALBANAIS, * Le

faisait nuit, et l’évêque voulut se rendre au presbytère pour y coucher. Mais conformément à la coutume albanaise il refusa de coucher dans une maison dont le patron ou représentant autorisé n'était pas présent pour le recevoir comme hôte. En invoquant cette coutume il demanda l'élargissement du curé, au moins pour cette nuit, pour que celui-ci püt remplir ses devoirs de maître de la maison. Mais ce fut en vain. Sur quoi le vénérable et vieil archeyèque se rendit près de son curé dans l'écurie et y chercha un repos précaire. Le lendemain matin les négociations furent reprises et on tomba finalement d’accord sur la proposition de l’archevèque d'emmener le curé à Scutari jusqu à la conclusion de l'enquête sur Les griefs des paroissiens. « Bien, nous lui rendrons donc la liberté. Mais il faudra que tu nous donnes quelqu'un comme garant qu'il n’incite personne à le venger sur nous. » — « C’est moi qui serai | garant, » déclare monseigneur Guerini. Mais les | montagnards répondent : « Non, tu n’es pas bon comme garant, car tu es évèque et tu es vieux. S'il se venge, nous ne pouvons pas lirer

| Sur loi, parce que nous te vénérons. Il faut que

oo —

tu nous donnes un autre garant, Sur qui nous puissions tirer. » Et l’évèque dut envoyer chercher son domestique de la ville, pour que celui-ci restât en haut, au village, comme garant sur lequel « on pouvait aussi tirer ». Alors seulement il put s’en aller avec le curé libéré... Mœurs de Malzores!.. (Siebertz, L. c., p. 118-119.)

Combien la religion est chère aux Albanais, ressort du fait suivant que relate Gaston Gravier (NES pri

« La population albanaise et albanisée déclara de suite après l'installation des troupes serbes dans son pays vouloir abandonner l'islam pour devenir orthodoxes. Obéissant à un scrupule des plus louables le gouvernement serbe dut interdire toute conversion avant la fin des opérations et le retour à des conditions nor

males d'existence. » |

Il n'y a pas à dire, l’église catholique qui règne absolument dans l’Albanie du Nord et sur le littoral albanais depuis 1250, avec la « petite interruption sous les rois serbes », s'est. acquis une grande autorité dans ce pays et a, vraiment beaucoup fait pour la civilisation des

, È r | peaux-rouges européens ! 1...

Comment se fait-il et d’où vient-il que la toute-puissante Église catholique qui dans tous les autres États d'Europe, où elle était prépondérante, à fait des prodiges, se soit montrée impuissante juste en Albanie?

Parce que les prêtres catholiques en Albanie ne peuvent pas vivre et travailler pour leur vocation spirituelle seule. Ils sont des agents politiques de deux grandes Puissances qui se disputent l'influence en Albanie, et par lesquelles ils sont entretenus rien que pour faire de la propagande politique pour l’une d'elles.

Ces deux Puissances sont « alliées », sont membres de cette Triplice qui commande aujourd hui en Europe. C’est l’Autriche-Hongrie et c’est l'Jtalie. Il est très instructif de voir comment les deux « alliés » se combattent en Albanie, parce que chacun d’eux voudrait «réserver » ce pays à lui tout seul.

L'Autriche-Hongrie, après avoir déjà gagné un grand arrière-pays pour sa Dalmatie,

aimerait pouvoir s'approprier une nouvelle

côte, de Skadar à Argyrocastron, premièrement pour se prémunir par la possession d’Avlona contre l'Otranto italien, et ensuite, pour pouvoir empocher plus tard, à cause de cette côte, toute la Vieille-Serbie et la Macédoine; car de cette façon seulement la monarchie peut s’assurer une route libre à Salonique.

Et l'Italie de son côté considère sa tâche nationale comme non terminée aussi longtemps que Trento et l’Albanie ne sont pas devenues provinces italiennes; car de cette façon seulement l’Adriatique peut être transformée en un lac italien.

Voilà la mission dela propagande autrichienne et italienne en Albanie et non l’éducation intellectuelle et spirituelle et la civilisation des Albanais.

Écoutons, ce qu’en dit H. Charles Woods ::

« La propagande catholique en Albanie a été puissamment secondée par l’Autriche dans ces cinquante, mais surtout ces trente dernières années. Ses agents, piliers du catholicisme romain, Ont travaillé infatigablement à exciter la rivalité religieuse, mais surtout à élargir

l'abîime qui sépare les chrétiens des mahométans.

En quoi ils furent admirablement soutenus par les prêtres catholiques, qui étaient en majeure partie des franciscains, ayant d’abord étudié à Seutari, puis en Autriche; ceux-ci se sont surtout soulevés contre les mariages mixtes.

Pour un zèle pareil un curé de village entretenu ar l'Autriche fut promu dernièrement évèque de Poulati. | |

» La propagande autrichienne dans l'Albanie du Nord fut facilitée par la fondation d'écoles, qui de tout temps ont été ouvertes sous les auspices de l'Autriche et de l'Italie. De suite après l’arrivée des jésuites à Scutari vers le milieu du siècle passé la première école entretenue par l'Autriche fut inaugurée. En même temps l'Autriche fut reconnue comme puissance protectrice des catholiques en Albanie (par qui?). Outre cette école qui existe encore, les franciscains fondèrent une école pour les garcons des Malisores. Cet ordre prépare la fondation d’une autre école de garçons et de filles. Dans toutes ces écoles l'instruction est purement livresque, mais nullement pratique.

Les garçons qui passent par cette école ne peuvent faire autre chose que des services de

sa) à

bureau. Les filles ne savent broder que sur des modèles européens, du fatras inutile; mais elles ne sont pas à même de se confectionner des habits à elles-mêmes.

» La propagande italienne a commencé quelques années plus tôt, mais n’a pas atteint l'importance de celle de l'Autriche. A Scutari, ce centre de l'intrigue et de la corruption, où chacun n’est qu’un manœuvre soit de l'Autriche soit de l'Italie, les Italiens n’ont pas seulement Iondé une maison de refuge, mais encore trois écoles, une pour garçons, une pour filles et une pour orphelins. En outre il y a des écoles italiennes à Avlona et à Janina.

» Autrefois l'Autriche avait la supériorité en Albanie, parce que les prêtres étaient élevés à l'intérieur de la monarchie et que la plupart d'entre eux étaient entretenus et payés par l'Autriche. Mais en ces derniers temps l'influence italienne s’est étendue. Celle-ci s'explique en partie par le fait que les écoles italiennes ne donnent pas seulement une instruction religieuse, mais aussi pratique et utile à la vie. C'est pourquoi ces écoles ne sont pas seulement fréquentées par des chrétiens mais aussi par des

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mahométans, parce qu'ils y peuvent apprendre la menuiserie et d’autres métiers. Les filles apprennent dans les écoles italiennes à travailler à la machine à coudre; à tailler et à confectionner des habits. En outre les jésuites qui défendent les intérêts autrichiens dans l’Albanie du Nord, sont devenus très impopulaires, parce qu'ils se sont emparés de beaucoup de terrains, parce qu'ils ont des affaires d’imprimeurs, de relieurs de livres, de tailleurs et qu’ils rendent impossible par leurs prix toute la concurrence des maîtres albanais. » (Voir M. Charles Woods, La Turquie et ses voisins, p. 91-93.)

« Combien cette augmentation de l'influence italienne en Albanie est douloureusement res-

sentie par l’Autriche, nous le verrons mieux

dans le livre cité plus haut du baron de Chlou-

mecky sur l’Autriche-Hongrie et l'Italie.

» Pour amener même ceux qui demeurent loin, dans les montagnes, aux écoles italiennes, le gouvernement italien a, sur la proposition de son consul général à Seutari, le Commendatore Leoni, homme extrêmement actif, alloué une certaine somme pour héberger et soigner de pareils enfants gratuitement à Sceutari. En

attendant cette action n’a pas dépassé le stade d'essai, mais cette institution doit, d’après les intentions du consul général, être élargie avec le temps et devenir une espèce de séminaire gouvernemental: De plus, l'association « Dante Alighieri » et le Collegio di S. Adriano ont, outre le gouvernement, alloué des bourses pour des élèves indigents. — Le gouvernement royal italien a en outre acquis à Scutari une superficie de 2,700 mètres carrés en vue d'y ériger une nouvelle grande école, et les Salésiains, dont l’activité délibérément italianisante dans les Balkans est connue, y ont de même acheté des terrains étendus pour construire, avec le concours du gouvernement, un hôpital et un orphelinat.

» Les dépenses annuelles pour les écoles à Scutari seules grèvent le budget italien de plus de 60 000 livres. Quelle importance le parlement et le gouvernement italiens ne doivent-ils pas attribuer à cette propagande, pour accorder sans hésitation les sommes nécessaires!

» Cette libéralité pour des institutions scolaires albanaises gagne en importance si on se rappelle combien est misérable l’état des écoles

dans l'Italie du Sud... Des écoles sans fenêtres à proximité immédiate du fumier s'y rencontrent assez fréquemment; 87 p. 100 des écoles à Jerano manquent d’eau, 16 p. 100 seulement ont la grandeur réglementaire, 99 p. 100 n’ont pas de cabinets! Lorsque vis-à-vis d'une situation si honteuse la proposition fut faite, de la part des socialistes, d'acquérir pour l'État les écoles élémentaires, — la Chambre refusa pour des raisons financières. Combien grands doivent être les intérêts qui incitent le parlement italien à accorder à mains ouvertes les moyens pour des institutions scolaires en À /bante, tandis qu'on laisse dépérir dans la misère et la maladie, pour des raisons budgétaires, les enfants de son propre pays dans des écoles contraires à l'hygiène ?

» En Italie même il y a quelques institutions qui servent en partie à l'éducation d'instituteurs pour l’Albanie, en partie à un enseignement supérieur de jeunes gens albanais.

» C’est ainsi qu'on a fondé, à l’Institut royal oriental de Naples une chaire albanaise, c’est ainsi que le Collegio Italo-Albanese di S. Adriano à S. Demetrio Corone a été mis en état par la

subvention du gouvernement de former un grand nombre d'instituteurs et de prêtres pour l’Albanie, tandis qu'on aurait dû croire que Grottaferrata aurait pu suffir amplement comme pépinière de prêtres albanais. C’est que l'Italie, dans cette action, part du principe que le travail le plus intense est nécessaire pour atteindre le but, et que la récompense attendue mérite un assez haut enjeu. Voilà la raison de l’activité fiévreuse des consulats, dont le nombre augmente d'année en année, sur l’instigation des parlementaires les plus éminents, et à la disposition desquels on met des moyens toujours plus considérables. Voilà la raison des subventions libéralement accordées par le gouvernement aux nombreuses associations qui cultivent les relations entre l'Italie et l’Albanie. Voilà la raison des tentatives faites en vue de couper en deux le lien qui unit les catholiques de l’Albanie à l’Autriche, lorsqu'on soutient la création d’une représentation diplomatique ottomane près du Vatican, par quoi on espère rendre superflu le protectorat autrichien. »

(Voir Chloumecky, p. 167-170.)

« Encore aujourd’hui la langue italienne est

obligatoire dans les écoles des jésuites subventionnées par nous; le directeur de l’école de Scutariest italien de naissance. Depuis quelque temps seulement l'italien n’est qu'un enseignement facultatif chez les franciscains se recrutant en partie d'Albanais.

» Si ce n’était si infiniment triste, on pourrait écrire une satire sanglante sur la sollicitude avec laquelle durant des années nous avons dépensé des sommes assez considérables pour inculquer aux Albanais, sur lesquels nous nous efforcions d'acquérir une influence durable, la connaissance de cet idiome précisément qui est dominant à quelques lieues marines de distance, et dans lequel on prèche maintenant la haine et l'hostilité contre le professeur d'autrefois, et contre la monarchie naïve, qui dans son aveuglement ne pensait pas que l'Italie pourrait un jour tendre sa main de l’autre côté du détroit, et qu’elle la tendrait d'autant plus sûrement que nous lui avons préparé le terrain d'une façon si aimable.

» L'Italie sut très habilement tirer profit de nos travaux antérieurs. Mais naturellement les

écoles qu’elle reçut de nous ne pouvaient lui

suffire. et l’on dut créer, en vue d’une intense propagande politique, des institutions scolaires spéciales. Et en réalité le gouvernement italien se mit avec beaucoup d'énergie à la fondation d'écoles en Albanie. Il est très curieux de voir qu'elles sont désignées comme « écoles royales », — étrange dénomination, qu'aucun des États qui entretiennent des institutions d'enseignement en Orient n'a trouvé bon de choisir. Le nombre de ces écoles royales italiennes va en s’accroissant de jour en jour. L'Italie vouait une attention toute particulière à la ville de Scutari, considérant avec raison, que c’était l’endroit de beaucoup le plus important de l’Albanie supérieure.

» Le marché de Scutari est toutes les semaines fortement fréquenté par la population de la montagne, qui se trouve dans une complète dépendance économique de Scutari. Mais cette dépendance économique à pour suite aussi la dépendance politique, et là est la grande importance qui revient à la ville de Scutari. C'était donc une politique bien calculée de la part de l'Italie de n’aspirer pas seulement à

la primauté économique — nous verrons plus

tard que la monarchie est en voie d’être commercialement, repoussée de Scutari — mais de s'assurer aussi par de nombreuses fondations d'écoles une grande influence politique. C’est ainsi que nous trouvons dans Scutari seul à côté d'un asile pour enfants italiens, dans lequel en 1904-1905 170 enfants furent inscrits, une école élémentaire pour garçons (chiffre de fréquentation : 150) une autre pour jeunes filles (165), une école commerciale et technique, et une école industrielle. En plus de cela on fonda un musée commercial, un petit observatoire météorologique et une clinique gratuite pour les pauvres. Ensuite on créa à Durazzo (école élémentaire, cours du soir, asile), à Valona, à Elbassan et en d’autres endroits importants (par exemple à Janina deux écoles élémentaires et une école industrielle) des institutions scolaires italiennes. Il est significatif pour les buts qu'on poursuivait que dans quelques-unes de ces écoles qui, prétendait-on, devaient servir à éveiller la conscience nationale des Albanais, la langue albanaise n'était pas du tout enseignée dans les classes inférieures, OH MCOINNOMDA

exemple à Valona, qu'on enseigne exclusi-

vement l'italien dans toutes les classes!'. »

À la monarchie qui n'a pas institué une seule école allemande, l'Italie impute, tout à fait dans l'esprit de Cheradame, des tendances de germanisation dans les Balkans... mais en même temps on veut nous faire croire sur parole ceux . qui veulent donner à toute cette propagande scolaire italianisante, à toute cette action italianisante de notre allié l'apparence d’un complet désintéressement. Un désintéressement dont commencent déjà à douter sérieusement même quelques Albanais, qui démontrent que les Italiens méprisent la langue albanaise et se comportent en Albanie « comme si Le pays était déjà sous la domination effective de l'Italie ». (Anselmo Lorecchio, /! pensiero politico albanese, Roma, 1905.)

D'ailleurs celui qui connaît l'esprit qui règne dans ces écoles, qui sait quels sentiments on inculque aux enfants, quelle influence exercent, même sur les parents des élèves, les fonctionnaires royaux italiens, professeurs dans ces écoles, celui-là pourrait s’étonner qu’on essaye encore toujours de mettre en cours la légende

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