‹ Les Albanais et les grandes puissancesChapitre 23 sur 30 · LES ALBANAIS. 1FE · texte numérisé non relu

LES ALBANAIS. 1FE

nomme en ville ceux qui reçoivent une « pension » de l'Italie. La somme balance entre quatre et six livres turques (82-138 francs). Le consul italien paye deux cents napoléons par mois. — Est-ce que les Italiens étendront sur la poussière jaune que soulèvent les sabots de nos chevaux, la bonne terre d’une culture productive avec des générations laborieuses? Une minorité dans ce pays croit à cet avenir, ou elle est du moins payée pour qu’elle fasse de sorte à ce qu'on y croie!. »

Les eflorts italiens de ce genre-là sont parvenus à conquérir la secte religieuse des Bektachis très puissante et assez nombreuse (150 000 adeptes?).

Suivant le rapport du consul français de Skadar de l’année 1904 la valeur de l’importation italienne est montée, dans une seule année de 496 485 à 733 637, c'est-à-dire de 47 p. 100. « Il me semble du reste — continue le rapport de ce fonctionnaire français, — que l'impor-

tance, que la question de l'avenir de l’Albanie

1. Victor Bérard, La Turquie et l'Hellénisme contemporain, ÿ° éd., Paris, 1904. Cité par Chlumecky, L. c., p. 170. 2. Chlumecky, {. c., p. 171.

a prise pour l'Italie n'est pas étrangère aux efforts et aux succès des commercants italiens dans ces pays... La baisse rapide du pour cent de la part du drapeau autrichien dans le trafic avec l’Albanie du Nord est vraiment angoissante. » (Chlumecky, {. c., p. 194.)

‘: Dans la lutte pour la prépondérance commerciale dans l’Albanie du Nord, il s’agit tout d'abord de la grave question : à savoir qui réduira, sous sa domination économique et partant politique, la ville de Scutari et avec elle tout le pays des montagnes albanaises du Nord. L'Italie est en meilleure voie de s'assurer cette primauté, et elle a su préparer en un clin d'œil, par l'excellente organisation de la navigation, la dépossession de l'Autriche-Hongrie. (Chlumecky, {. c., p. 195-196.)

« Tandis qu’en l’espace de quatre ans l’expor- tation de l'Italie s’est quadruplée, celle de l'Autriche est tombée à environ 15 p. 100. Et encore faut-il considérer que parmi l'importation autrichienne figure une quantité importante de café (d’une valeur nette de 250 000 livres), par quoi le véritable chiffre de valeur de notre exportation réelle est modifié d’une

façon sensible. — L'Italie au contraire a su s’acquérir pour quelques produits industriels, comme les effets de soie, le velours, etc., une espèce de monopolisation dans l’espace de quatre ans seulement! Depuis l'existence de cette agence commerciale royale italienne il n'est pas arrivé une seule fois, dit-on, malgré le trafic très animé, qu'un exportateur italien eût eu une perte dans ses affaires en Épire.

» À Valona l’Ttalie participa en 1903 à l’importation générale avec 9 p. 100 seulement, — une année plus tard la part de l'Italie était déjà de 13 p. 100 et la quantité de marchandises importées sous le pavillon italien monta en cette année de 2 101 à 3630 mètres quintaux.

(Chlumecky, p.191.)

» À une augmentation médiocre, respectivement à une diminution très petite du nombre des vaisseaux du Lloyd s'oppose une remarquable augmentation des entrées de bateaux italiens. (Chlumecky, p. 192.)

» Le parlement italien accorda très libéralement les subventions demandées (pour le trafic naval) et très ouvertement l'on exprima en de

nombreux discours les buts politiques pour-

suivis. On ne calculait pas d'abord mesquine- . ment, si les indemnités kilométriques accordées seraient peut-être en disproportion avec les quantités de marchandises transportées. Aucun sacrifice n’était de trop pour atteindre le but : la prédominance politique et commerciale sur l’Adriatique.

» La plupart des députés approuvèrent sans réserve ce programme. Le rapport du comité du budget ne dit-il pas nettement, « que c'était l'Italie qui devait s'occuper du service établi par le « Lloyd autrichien » et la « Raguse »

» avec l’Albanie », si elle ne voulait pas que le drapeau italien abandonnât tout espoir d’atteindre à la prédominance en Albanie, dont le sort dépendra des intérêts économiques et moraux que chacune de ces puissances aura su y acquérir. » (Chlumecky, p. 198-199.)

Mais la propagande italienne n’est pas restreinte au travail parmi les Albanais. Elle s’est encore fixée des buts bien plus éloignés. L'Italie veut par les Albanais hellénisés et les Zinzares gagner toute la Macédoine à son influence.

Écoutons ce que le baron de Chlumecky en

dit :

«…. les Albanais hellénisés d'Épire doivent ètre amenés à la défection. [ei l'Italie est le mauvais esprit. Le réveil de la pensée nationale albanaise qui doit conduire à l’autonomie, c'est-à-dire au protectorat de Rome en Albanie, sert ses buts politiques.

» De même le mouvement des Kutzovalaques est puissamment soutenu par l'Italie, et l’on met en cours la formule des affinités de la nation latine sœur en Albanie et en Macédoine, on parle d’une alliance albano-valaque, dont le trait d'union doit être la latinité. Et Rome voit, non sans raison, dans les Kutzovalaques roumanisés, c’est-à-dire latinisés, une base pour ses projets extravagants et un élément, sur lequel la propagande italienne pourra compter. La Roumanie travaille exclusivement « pour le » roi... d Italie ».

» Aux « droits historiques sacrés » de l'Italie s'ajoutent des affinités nationales et le devoir de prêter son appui à l’affranchissement de ces nations sœurs opprimées.

» Certains n’ont-ils pas voulu reconnaitre dernièrement dans les Albanais un peuple de race latine qui, pas moins que les Valaques,

attend impatiemment de pouvoir faire valoir sa latinité sous la protection d'un ami puissant! »

Une voix italienne (B. Pellegrini, Verso la

guerra?, Roma, 1906) exprime l'opinion régnante au «€ regno » sur la question kutzovalaque de la façon suivante :

€ Si donc le développement inévitable de la nationalité valaque en Albanie et en Macédoine devait contribuer à consolider la position de la Roumanie en Europe, est-ce que ce développement ne servira pas de la même façon à l’avantage de l'Italie? Est-ce qu'on n’enseignera pas dans les écoles roumaines déjà érigées ou encore à ériger la langue italienne? » (Effectivement on introduisit dans la plupart des écoles roumaines l’enseignement de la langue italienne.)

» Quand les prêtres orthodoxes valaques auront remplacé le clergé orthodoxe grec dans les églises, qui tout en restant orthodoxes seront exclusivement réservées à l’usage des Valaques — (on a déjà érigées des églises valaques à Monastir, Krouchevo et dans quelques autres endroits) — sous la protection de quelle Grande Puissance se mettront-elles? Non pas sous celle

de l'Autriche qui s’est prononcée dernièrement contre les aspirations valaques. Donc évidemment sous celle de l'Italie, en vertu des sentiments de sympathie et de l'attraction qui unissent des peuples de même race.

» Voilà pourquoi je disais que pour eux Rome signifiait un espoir. Et c'est ainsi que l’action future de l'Italie passe au premier plan, laquelle, pour ne parler d’abord que de l’Albanie du Sud s’appuiera sur deux facteurs : la protection et la tutelle sur les Albanais mahométans et les Valaques; cette action sera d'autant plus facile à exercer que les Valaques harmonisent complètement avec les Albanais et que, en certains endroits, ils s'appellent même « Albano-Valaques ». — En tous les cas la nécessité apparait clairement de poursuivre attentivement ce réveil des Valaques comme des mahométans albanais, de même qu'il serait utile de désigner un chemin droit et sûr à ces forces.

» La Grèce protège en Turquie la population orthodoxe, grécophile, l'Autriche les catholiques, la Russie les Slaves. Est-ce que dès lors notre tâche à nous n’est pas évidente : de

nous charger d’une façon officielle de la protection et de la défense des mahométans albanais et des Valaques? »

Avec un peu plus de précaution, mais d'une facon non moins compréhensible Baldacci formule dans la publication citée antérieurement, le programme suivant : « L'élément albano-roumain est le seul qui puisse donner une forme organique à la région albanaise… Et l'Italie agirait sagement en prenant l'initiative de cette solution qui, seule, pourrait assurer son prestige et satisfaire ses légitimes intérêts politiques et commerciaux. » (Chlumecky, p. 158-141.)

La romanisation et l’italianisation des Albanaïs est tout aussi dangereuse pour l’Autriche qu’elle l’est pour la culture grecque et pour l’hellénisme. Les intérêts de l'Autriche en Albanie sont en partie parallèles à ceux de la Grèce; voilà le fait qui aura sans doute été la source des racontars colportés avec un zèle particulier en Italie, par ceux qui croient savoir quelque chose d’une entente secrète entre l’Autriche-Hongrie et la Grèce, — prétend le baron de Chlumecky. (L. c. p. 243.)

Si ce ne sont que des racontars ou si en réalité un contrat secret a été conclu entre la monarchie de l'aigle bicéphale et le royaume grec, les lecteurs pourront en juger d’après la communication suivante :

Le Corriere del Balcano paraissant à Rome donna au commencement de juin de l’année 1906 la notice suivante :

« Contrat secret entre l’ Autriche et la Grèce. »

» En décembre 1903 un contrat fut signé à Vienne par l’empereur François-Joseph et le roi Georges de Grèce. Les copies originales de ce contrat, contresignées par le comte Goluchowski, sont conservées à Vienne et à Athènes. Voici la teneur de ce contrat : « L’Autriche » reconnail l'influence grecque jusqu’au fleuve » Skoumbi, au-dessous de Durazzo, c’est-à- » dire dans tout le vilayet de Janina et dans une » partie du vilayet de Monastir, et jusqu’à cette » limite les droits de la nation grecque sont reconnus par l'Autriche. La Grèce de son côté

» s'oblige à reconnaitre l'influence autrichienne » dans tout le vilayet de Scutari, et dans toute » la Macédoine jusqu'au port de Salonique. » Ce

contrat secret sera en vigueur même dans le

cas où le statu quo sur les Balkans devrait être modifié, même dans le cas où l'intégrité de l'Empire ottoman devrait s'effondrer, dans lequel cas les deux États s’obligent à se soutenir. »

Se non è vero à ben trovato.

Ce qui nous parait invraisemblable, à nous qui écrivons ces lignes, c’est que l’Autriche admettrait l'influence de la Grèce au nord d’Argirocastron jusqu’au-dessous de Durazzo, parce que par cela le point le plus faible au point de vue de la domination de l’Autriche sur la côte est de l’Adriatique, parce que Avlona passerait en mains étrangères. Mais d'un autre côté l'attitude très différente de l'Autriche vis-à-vis de la Serbie et vis-à-vis de la Grèce après les victoires de la confédération balkanique sur la Turquie, malgré l'apparition des navires de guerre turcs devant Avlona parle en faveur de l'authenticité de ce contrat secrel.

En tous les cas les Italiens ont pris très au sérieux ce contrat secret, et leur Courrier du Balkan l'accompagne du commentaire suivant :

€ En publiant ce contrat grave (!) nous

does

n'avons pas eu, hâtons-nous de le dire dès l’abord, la moindre intention de commettre un acte d'hostilité contre la Grèce. Nous voulons tout simplement porter à la connaissance générale une entente secrète, qui menace les intérêts italiens sur l’Adriatique, qui menace le peuple albanais, l'intégrité de l'Empire ottoman et les Balkans tout entiers, et qui montre en même temps les véritables intentions de l'Autriche sur les Balkans. Au contraire, nous ne pouvons que regretter que la Grèce inconsciemment ait consenti à faciliter la marche de l'Autriche à Salonique. Mais la question est plus importante encore à un autre point de vue. Îl est notoire qu'entre l'Autriche et l'Italie un accord existe, dans lequel les deux puissances alliées s’obligent à respecter le séatu quo en Albanie et à seconder le développement naturel du peuple albanais sans aucune division des sphères d'intérêts des deux pays. De plus on sait qu'un autre accord existe entre l'Autriche et la Russie (celui de Murzsteg, dans lequel les deux ernpires s’obligent à respecter l’intégrité de l’Empire ottoman et à travailler à améliorer par des réformes la situation des différentes

nationalités en Turquie. Eh bien, tout à l’opposé de ces deux accords l’Autriche conclut un troisième contrat secret avec la Grèce, pour se créer une situation privilégiée et pour se préparer le terrain en vue du jour où elle croira le moment venu de briser l'intégrité de l’Empire ottoman. Ce contrat secret nous explique l'attitude hostile de la Grèce contre l'Italie dans ces derniers temps à cause de l’Épire et est en même temps la preuve la plus évidente de l'incertitude du gouvernement de Vienne. En publiant ce document nous souhaitons que l'Italie comme puissance la plus intéressée aux Balkans défeade les intérêts de ces populations, mais surtout les intérêts du peuple albanais contre les intrigues et les embüches de l’Autriche. »

A cela le baron de Chlumecky a répondu :

« La Grèce et la monarchie doivent marcher unies pour arrêter les progrès victorieux de l'influence italienne sur l’est de l’Adriatique. Mais pour cela il faudra avant tout donner une autre direction à notre action en Albanie. Nos propres écoles ne devront plus avoir d'action italianisante, le clergé soutenu par la monar-

chie ne peut plus se recruter d'éléments italiens; nous ne devrions reculer devant aucun des moyens dont se servent nos alliés dans une mesure si étendue, pour gagner la population, pour l’amener économiquement et politiquement sous notre dépendance, bref, nous aussi nous ne devrons plus déployer une activité religieuse et culturelle seulement, notre action à nous aussi devra porter — aussi longtemps que ce sera le cas pour celle de l'Italie — une empreinte politique et nationale, et ce, dans un sens exclusivement albanais. Et si, avant comme après, nous devons vouer notre plus grande sollicitude aux catholiques d’Albanie, nous ne devrons pas oublier non plus que ceuxci ne représentent à peine que 15 p. 100 de toute la population, et que leur voix ne sera pas la seule à décider du sort de l’Albanie.

Pour cette raison nous serons obligés de déployer également au sud de l’Albanie une activité intense et d’y inaugurer une action sûre de ses buts commerciaux et politiques.

Plus nous mettrons ainsi d’âpreté à défendre et à améliore: notre position, plus nous pouvons espérer que l'Italie sera finalement tout

de même encline à abandonner une position malgré tout problématique sur la côte est de l’Adriatique et à s'assurer en compensation notre aide dans la poursuite de ses grands intérêts sur la Méditerranée. » (Chlumecky, |. c., p. 243-246.)

Mais il semble que l'Italie se soit assurée ailleurs ses grands intérêts sur la Méditerranée, comme le prouve la « conquête » de la Tripolitaine.

Après cela on essaya d'arriver sur une autre base à une entente avec l'Italie.

Donnons encore une fois la parole au baron de Chlumecky. Il est si instructif pour nous autres hommes des Balkans de lire comment ils ont marchandé la répartition de notre peau.

« Quelques voix se firent entendre qui préconisaient un accord entre l’Autriche-Hongrie et l'Italie, selon lequel les Balkans de l'Ouest seraient partagés entre les deux Puissances d’une manière qui contenterait toutes les deux. Que l'Ttalie abandonne à la monarchie la possession de la Macédoine, tandis que l’Autriche-Hongrie n'opposerait plus de résistance à ce que l'Albanie passât dans la sphère d'intérêts de

l'Italie. Ne tenons pas compte, pour le moment, de ce que de pareilles propositions partent de l'hypothèse erronée que la monarchie aspire à acquérir un jour des territoires sur les Balkans; mais elles sont basées en outre sur une évaluation complètement fausse des intérêts qui entrent en jeu.

» Salonique est un espoir d'avenir. Un jour, quand l’Asie antérieure sera ouverte à la culture, quand les lignes de chemins de fer traverseront la Mésopotamie et que le golfe Persique sera rallié à Smyrne par la voie ferrée, la Macédoine, comme territoire de passage pour le grand trafic transcontinental entre l'Europe moyenne et l’Asie antérieure, s’élèvera à une nouvelle floraison et Salonique acquerra une grande importance. Mais même si toutes ces conditions étaient déjà remplies, si cette évolution qui certainement demandera encore quelques siècles, était déja terminée, même alors la possession de Salonique pourrait nous dédommager de la perte de l'Adriatique, de la « Capitis diminutio » de Trieste et de Fiume, du complet déplacement de « l'équilibre sur l’Adriatique », qui est conditionnée par la

transition de l’Albanie dans la sphère d'intérêts italienne. Salonique n'aurait de valeur pour l’Autriche-Hongrie que comme complément à Trieste et à Fiume; mais jamais comme compensation pour la perte de la liberté absolue du trafic sur l’Adriatique. La monarchie est sûrement loin de vouloir réclamer la prédominance sur l’Adriatique et de vouloir violer les justes intérêts de l'Italie sur cette mer. Mais avec d'autant plus d’insistance pouvons-nous demander qu'il n’y ait pas le moindre déplacement à notre préjudice, que le seul canal qui nous rallie aux autres mers et qui est ouvert à notre commerce universel, ne soit pas plus que ce n'est le cas aujourd'hui rapproché de l’influence italienne, füt-ce de la largeur d’un cheveu.

» Voilà pourquoi la proposition d'une action commune de l'Italie et de la monarchie en Albanie ne semble pas réalisable, pas plus qu'un protectorat éventuel et commun, ou le contrôle de l'administration de ces territoires transformés en province autonome. Même si cela se faisait avec le concours d’une troisième puissance, on ne changerait rien au fait que

la supériorité de l'Italie sur l’Adriatique serait de cette façon réalisée ou tout au moins préparée. De cette façon on créerait en outre véritablement un nouveau Schleswig-Holstein, et l'administration commune de l’Albanie contiendrait le germe de différends continuels et des plus graves collisions de nos intérêts avec ceux de l'Italie.

» Nous ne contournerons pas cet écueil : il n'y à pas de compensation pour la monarchie qui pût la réconcilier avec l’idée d’une union entre l’Albanie et l’ftalie, si faible qu’elle fût, et de la prédominance de l'Italie dans l’Adriatique, qui en serait la suite. Voilà pourquoi il ne nous restera qu'à engager le levier à un autre endroit et à chercher des conditions, sous lesquelles l'Italie pourrait être engagée à renoncer volontairement à la poursuite de sa nouvelle politique de l’Adriatique.

» Pourquoi ne serions-nous pas ceux qui soutiendraient sincèrement et énergiquement la politique de l'Italie dans la Méditerranée, qui, comme compensation pour une retraite complète de l'Italie hors de l’Albanie jetteraient dans la balance notre approbation énergique de

ses prétentions sur la Tripolitaine? Depuis longtemps les désirs légitimes de ltalie vont vers ce dernier morceau qui reste de la côte méditerranéenne. De là elle pourrait avec le temps étendre son influence à l’intérieur de l'Afrique et obtenir par la possession de ces territoires un élargissement important de sa sphère de pouvoir. Là-bas, la base peut être posée pour une politique universelle, — mais jamais en Albanie dont on lui contesterait toujours la possession définitive. Voilà pourquoi cet échange ne serait nullement désavantageux pour l'Italie : de poser, avec l’aide de la monarchie, les bases d'une politique africaine très étendue, et de renoncer d'un autre côté, une fois pour toutes, aux aspirations albanaises et au rêve de la domination exclusive sur l’Adriatique. Certes non, nous n'exigeons pas que l’Albanie soit regardée comme un territoire uniquement réservée à la monarchie. Personne n’en a jamais eu l’idée, et ce ne deviendrait nécessaire que comme acte de légitime défense et ipar instinct de conservation, si l’attitude de l'Italie ne nous laissait plus d’autre issue que celle de couper le ralliement menaçant des côtes de

l’Adriatique par une attaque rapide. » (Chlumecky, p. 233-236).

Ce marché d'échanges était si bien imaginé!

— Mais l'Italie a eu la Tripolitaine entière sans renoncer à l’Albanie,

Au contraire. L'Italie semble compter en tous les cas sur le concours du — Monténégro.

Les canons que l'Italie a donnés à celui qui était alors seulement « prince » du Monténégro, furent considérés par les Autrichiens comme « batteries italiennes ».

Même l'acquisition par un syndicat vénitien du monopole du tabac monténégrin, « rentre dans la catégorie des affaires politiques ».

Ceci est encore bien plus le cas pour la construction du port de Pristan (Antivari). Non seulement des intérêts commerciaux, mais en première ligne des intérêts stratégiques et politiques ont engagé l'Italie à prendre en mains. l'achèvement de ce port monténégrin.

Les Italiens, considérant la situation de la flotte de commerce et de guerre conditionnée par la configuration défavorable de la côte italienne, espèrent qu’Antivari contribuera avec le temps à l'amélioration de cette position

comme « posto di rifugio e di rifornimento ».

A cette intention s'oppose le Traité de Berlin, lequel, comme on sait, prescrit expressément à l'art. 29, que le port d’Antivari devra rester fermé à tous les vaisseaux de guerre.

Mais plus d’une fois déjà le Traité de Berlin a eu un trou... et la construction de la ligne d'Antivari à Vir Bazar, entreprise par l'Italie, en est un témoignage assez caractéristique.

Mais ce n’est pas tout.

L’achèvement et la mise en fonction du port de Pristan par une société italienne, la construction d'une ligne italiano-monténégrine, l'installation d’un télégraphe sans fil entre Bari et Antivari, tout cela affermira le lien politique et économique qui unit l'Italie avec le Monténégro et l’Albanie, même si les autres projets italiens, comme l'agrandissement du port de Milena (au sud de Dulcigno) et la régularisation de la Boyana (—- la « Puglia » a fait des démarches pour qu'on la lui concédât) — ne devaient pas être exécutés.

Correspondant au caractère de l’action italienne tout entière, qui se présente non comme suivant la direction naturelle de l’expansion

du trafic, mais comme artificielle, non comme devenue, mais comme voulue, la pénétration politique précéda de beaucoup la pénétration commerciale. Celle-ci ne fut ajoutée que plus tard à celle-là. A haute pression on créa artificiellement, en excédant de beaucoup la mesure dictée par la situation naturelle, un intérêt économique, et ainsi unies les deux actions travaillent maintenant dans le sens d'établir la primauté de l'Italie en Albanie et en Macédoine. (Voir Chlumecky, p. 188-189.)

À tout ce malheur de l'Autriche vient s'ajouter l’idée de la Serbie de construire un chemin de fer du Danube à l’Adriatique.

Depuis longtemps il est question de divers projets de lignes de chemin de fer dans les pays balkaniques, suivant lesquels l’Adriatique devra être ralliée avec le Danube par une voie ferrée... Qu'il s'agisse de la ligne Niche- Antivari (Médona) ou Valona-Mitrovitza, le but qui guide ces projets est toujours le même :

émanciper les pays des Balkans, économiquement et politiquement, de l’Autriche-Hongrie et de transporter leur centre de gravitation de

l'Europe moyenne dans le sud-ouest.

Charles Loiseau, l'écrivain expulsé à cause de son agitation hostile à l'Autriche, caractérise l'importance que la ligne du Danube à l’Adriatique aurait pour l'Italie, de la façon suivante :

« Par ce moyen l'Italie conjurerait peut-être pour toujours la possibilité que son allié inconstant fortifiât son influence en Orient et lésât les intérêts de l'Italie”.

» Îlest vrai que la ligne Antivari-Vir Bazar ne représente qu une petite parcelle de la ligne de l’Adriatique au Danube, mais elle est d’une importance éminente très considérable?. »

Eh bien, la ligne du Danube à l’Adriatique est vraiment très importante; pour la Serbie elle est une question vitale, parce que ce pays ne sera économiquement indépendant que par le libre accès de la mer, et parce que l’indépendance politique sans l'indépendance économique n'est que très précaire. L'auteur de ces pages était tellement pénétré de cette vérité, qu'à l’époque où il était encore ambassadeur serbe à Constantinople, il y a seize ans, il avait

1. Charles Loiseau, L'Équilibre Adriatique, (cité par Chlumecky, p. 179).

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