‹ Les Albanais et les grandes puissancesChapitre 24 sur 30 · Ghlumecky, ibid · texte numérisé non relu

Ghlumecky, ibid

étudié en détail les plans qu'avait tracés Lecoque-Pacha par ordre du gouvernement turc pour cette ligne en Albanie, et qui depuis de longues années étaient enfouis dans la poussière de la Sublime-Porte; et qu'il avait rendu attentif le gouvernement serbe à ce projet de chemin de fer. Les luttes intérieures de partis qui sévissaient alors en Serbie n'ont pas laissé le temps au gouvernement de s'occuper de plus près de cette idée. Mais lorsqu'il devint luimême chef du gouvernement en Serbie en 1897, il proposa de suite au roi d’intéresser la Porte à la construction de cette ligne. Voici l'exposé de ses motifs :

« Attendu que la Turquie n'a pas de possibilité de rabaïsser les tarifs sur la ligne « Fron- » tière serbe-Salonique », la compagnie de l'exploitation des lignes orientales étant indé pendante dans la question des tarifs, la dépendance économique serbe de l'Autriche et de l’Europe centrale n’en est que plus pesante.

Pour nous libérer, dans les limites du possible de cette dépendance économique, il faut que nous demandions à la Turquie de construire une ligne de Mitrovitza par Prizren et Scutari

d’Albanie jusqu’au port de San Giovanni di Medua, et de même un embranchement jusqu’à notre frontière dans le but d'un ralliement avec notre ligne projetée Kladovo-Niche-Kourchoumliya. Je pense qu’il ne me sera pas difficile de persuader le sultan, que la Turquie ne sera véritablement maitresse de l’Albanie que lorsqu'elle aura achevé cette ligne longue de 290 kilomètres, car sans cette ligne l'anarchie politique en Albanie durera toujours, parce que la Porte ne sera jamais à même de jeter assez de troupes dans cette province, sans cette ligne. Il est certain qu’en cette question nous nous heurterons à une forte opposition de l’Autriche- Hongrie, parce que cette ligne qui, de la Russie septentrionale irait, par la Roumanie, la Serbie et la Turquie jusqu’à la mer Adriatique, contrecarrerait les intérêts économiques et stratégiques de l’Autriche-Hongrie. Mais je pense que nous pourrions gagner, près de la Porte, le soutien de la Russie, de l’ftalie et peut-être de

la France pour la construction de cette ligne. »

4. D' Vladan Georgevitch, Das Ende der Obrenovitch, Beiträge zur Geschiclite Serbiens, 1897-1900, $S. Hirzel, Leipzig, 1905, p. 57-58.

Ïci n'est pas l'endroit de poursuivre l'histoire de ce projet jusqu'à nos jours où les Grandes Puissances sont prêtes à construire ellesmêmes la ligne de la frontière serbe jusqu’à un port de l’Adriatique, pourvu que la Serbie renonce à garder les territoires d'Albanie, que sa vaillante armée a conquis.

Nous voulons seulement mentionner ici comment certains Autrichiens se consolent en prétendant que cette ligne ne sera tout de même pas construite.

Siebertz, l’auteur que nous avons souvent cité, parle de la façon suivante « de cette ligne du Danube à l’Adriatique projetée par la Serbie » :

« Avant tout, les Arnautes des montagnes ne souffriront point qu’on fasse un tracé en règle de la ligne projetée. On se fait à peine une idée de l’attention jalouse avec laquelle les Malzores veillent à ce qu’on ne soumette pas leur pays à un arpentage quelconque. « Mesurer, tracer », cela signifie chez eux répartir le pays, créer les bases à quelque impôt ou taxe, préparer une annexion de la propriété transmise par

les aïeux. À de pareils préparatifs ils répon-

dent en tous les cas avec de la poudre et du plomb. Il faudrait une force militaire considérable pour protéger les travaux d’une commission de tracement, et il est impossible de pénétrer dans la Malciya avec une troupe compacte, comme le confirmera, bien que malgré lui, Dchavid-Pacha, qui en sait quelque chose. De Prichtena à Djakova et Prizren, ensuite de Prizren à Spache les préparatifs pour la construction d’une ligne pouvaient être entrepris à grands frais et en sacrifiant bien des vies d'hommes. De même, sur la ligne Scutari-San Giovanni di Medona et Durazzo il n’y aurait point d'obstacles insurmontables; mais il est impossible de conduire une voie ferrée de Spache dans la plaine de la Zadrima.

» Car d’une part les farouches montagnards s’opposeraient à main armée à toute tentative de construction de chemin de fer à partir de Spache, et, d’un autre côté, les difficultés du terrain sont insurmontables sur cette ligne Spache-Scutari. Près de Spache le Drin entre dans une ravine de rochers qui bordent si étroitement le fleuve, qu’il n’y a même pas un sentier à mulet qui permette de passer. Seuls,

les plus pénibles travaux à la mine et des constructions de tunnels pourraient faire la place nécessaire à une ligne de rails. Le trajet, long de huit heures à cheval, de Jayce- Banyalouka par les gorges de Wrbas en Bosnie serait un jeu d'enfants, comme construction de route, en comparaison d’une pareille œuvre qui absorberait des sommes incalculables, s'il était possible d’apaiser la résistance des tribus autochtones contre de pareils travaux. Aucun institut financier du monde n a de l’argent pour une entreprise pareille qui n'offrirait aucune chance de fructification. Car jamais on ne pourra songer à un rendement économique d’une pareille ligne, le territoire, qui est à traverser, étant bien trop pauvre et impropre à être cultivé. Mais à cause des tendances d'expansion de la Serbie, la Russie elle-même ne risquerait pas le placement d'un capital emprunté en France. — Il n'est donc pas à craindre qu'il soit bientôt possible de parcourir les montagnes de l’Albanie du Nord avec la locomotive. » (Siebertz, p. 268-269.)

Il y a seulement deux ans que Paul Siebertz a écrit les paroles si consolantes pour l'Autriche

que la ligne du Danube à l’Adriatique n'est pas à craindre pour les prochaines années, et pourtant la construction de cette ligne est assurée; car même si les Grandes Puissances ne tenaient pas parole, si elles ne devaient pas construire la ligne comme une « ligne internationale » à leurs frais, et en protégeant peutêtre les ouvriers par des gendarmes austrohongrois contre les sauvages albanais, même en ce cas-là cette ligne sera construite par la Serbie seule, parce que l’armée serbe victorieuse a avancé la frontière sud de la Serbie jusqu’à Dibra, et que la Serbie n’a plus besoin de conduire cette ligne par Spache, mais qu'elle pourra la conduire par Elbassan dans son ancien port de Dratche. Même au cas où les troupes serbes, par égard aux désirs des Grandes Puissances, devraient être retirées, si cet accord n'est aboli par la suite de la guerre entre la Confédération balkanique et la Turquie, — même en ce cas Durazzo restera le port serbe sur l’Adriatique. La ligne ne conduira plus par Spache, mais par Jostivar, Dilva et Elbassan; elle sera un peu plus longue, mais tout de même meilleur marché, parce qu’elle

rencontrera beaucoup moins de difficultés de terrain, et elle rendra bien plus, parce qu'elle traversera un pays bien plus riche. Pour ce qui est de la question pécuniaire, que les Autrichiens ne s’en inquiètent pas! Si la Serbie devait porter toute seule les frais de la construction d'une ligne qui a pour l’est et le sudouest de l’Europe autant de valeur que pour la Serbie, celle-ci n'ira pas demander l'argent nécessaire à la Länderbank.

Que dira aujourd’hui le baron de Chlumecky, qui à l’époque de Ja bienheureuse action de réforme en Macédoine disait avec un profond soupir :

« C’est ainsi que notre action sur les Balkans occidentaux flotte d’un écueil à l’autre. À peine un calvaire est-il heureusement traversé qu’un autre émerge devant les yeux. Mais ici comme en Crète et à Alsésiras nous trouvons nos alliés du côté de l’Angleterre et de la France. On appelle cela la formation pacifique des alliances par des amitiés et des ententes cordiales.

» Aujourd’hui encore, rien n’est changé à cela en Macédoine. D'après des informations

qui viennent du côté le plus sûr, de la part de

pérsonnes qui ont acquis une connaissance administrative de ces choses à l’endroit même, la résistance des fonctionnaires italiens contre les mesures de réforme austro-hongroises dure toujours sans relâche; dans les plus petites comme dans de plus graves questions il y a des frottements et des difficultés qui sont le plus souvent provoqués ou aggravés par les intérêts particuliers de la politique italienne. — L'Italie à admirablement su sauvegarder ses intérêts, non seulement en Albanie, mais encore en Macédoine.

» C'est ainsi qu'elle encercle l’Albanie de trois côtés, d’une poigne qui serre toujours plus fort. A travers la mer lesprit italien pénètre dans le pays, les pays monténégrins du nord sont devenus la plate-forme, de laquelle on dominerait même en cas de guerre la position, et maintenant le poing de fer s’avance aussi de l’est: De Monastir on peut donner un ellet pratique à la politique qui vise à éveiller les masses compactes des Albanais en Macédoine et des Koutzovalaques à une « conscience « nationale » plus vive — c’est-à-dire à préparer leur latinisation. La séparation administrative,

Led "a

qu'ont demandée et soutenue des politiciens italiens, de grands territoires de vilayets de Monastir et de Kossovo et leur réunion avec les deux vilayets albanais doit préparer la création de l’Albanie autonome. Bien entendu une autonomie sous l’hégémonie de l'Italie.

On cherche dès aujourd’hui à créer le « hinter- «land albanais », d’après la désignation italienne — et ce par une lente évolution et des mesures administratives d'apparence inoffensive. C'est ainsi que ce territoire doit se cristalliser, ce territoire auquel on veut d’abord donner une autonomie sous le contrôle européen, mais qui, quand une fois l'heure de la liquidation géné-

rale sonnera, dans une forme ou dans l’autre,

tombera dans la sphère d'intérêts et de pouvoir

italienne. » (Chlumecky, p. 213, 214.)

Eh bien, l'heure de la liquidation à sonné plus tôt qu'on le soupçonnait en Autriche et en Italie.

Les États balkaniques ont très bien compris

le grand danger qui les menaçait tous, si les

Grandes Puissances devaient réussir à créer une Albanie gigantesque « autonome » qui comprendrait toute la Vieille-Serbie, toute la Macédoine et l’Épire. Les menées de l'Autriche et de l'Italie en Albanie et de la « gendarmerie internationale » en Macédoine ont dessillé les yeux aux États balkaniques qui s’aperçurent que leur vie était en jeu. Ce péril était plus grand que les rivalités entre Serbes, Bulgares et Grecs, et ces nations ont fini par comprendre que toutes les luttes sanglantes de l’orthodoxie contre l'anarchie, que tous leurs komitadjis mènent leurs combats meurtriers pour le roi d'Italie et l’empereur d'Autriche. Et ainsi arriva-t-il une fois de plus que le couteau trop aiguisé s’ébrécha bien vite, et Le désir d’avoir Salonique que l'Autriche ne pouvait plus cacher, et le désir de l'Italie de dominer enfin « il mare nostro », mena à la paix et même à une alliance entre les États des Balkans, et d’une façon tout imprévue, toute surprenante pour l'Europe entière, le « quos ego » de la confédération balkanique retentit des Balkans, et dans une guerre sanglante qui

dura à peine un mois les armées victorieuses

des Balkans brisèrent en petits morceaux la Turquie européenne. A la place de l'armée autrichienne l’armée grecque entra dans Salonique et à la place des troupes italiennes les troupes serbes s'emparèrent de la côte est du « mare nostro », tandis qu’une autre armée serbe, celle du Monténégro, assiège et bombarde ce Skadar chéri de l’Autriche et de l'Italie ; et l’armée bulgare avait même l'impertinence de pénétrer jusqu’à Tchataldja et de menacer Constantinople!

Et la Turquie dut demander un armistice à la Confédération balkanique, pour pouvoir commencer les pourparlers de paix.

Cela lui fut accordé par les vainqueurs. Ces pourparlers ont duré deux mots, et seules les intrigues de certaines Grandes Puissances sont parvenues à les rompre. Aujourd'hui même, où nous écrivons ces lignes, à sept heures du soir, la guerre sanglante sera continuée.

Il est probable que les Grandes Puissances feront leur possible et mettront tout en branle pour empêcher l'entrée victorieuse des armées

balkaniques à Constantinople. Mais de quelque

façon que cette nouvelle action se termine, une chose est certaine : i

Le rêve du « mare nostro » et du port autrichien de Salonique est détruit pour toujours.

Les fidèles alliés de la Triplice obtiendront peut-être qu’on fasse de l’Albanie, du moins des vilayets de Scutari et de Janina un État « autonome », pour quils puissent y poursuivre leurs anciens buts ; le gendre italien sacrifiera probablement, en réclamant Scutari comme capitale de l’Albanie son beau-père monténégrin; mais tout cela ne créera point de conditions de vie au nouvel État albanais, comme nous allons le prouver, et l'État albanais n'aura été qu'un triste épisode de la sanglante épopée des Balkans.

Quel dommage! Les voyageurs autrichiens «in politicis » s'étaient imaginé la chose si facile de faire de l’Albanie une province autrichienne. Les Albanais brülaient véritablement d'envie d'être incorporés à La « Nemtzia ».

Et maintenant nous enverrons au sultan

Une lettre, pour qu’il nous envoie des fusils,

De même qu’il nous envoie de suite des cartouches, Sans quoi nous nous adresserons à l’Autriche

En lui écrivant tant bien que mal :

Que sept cents maisons passeront à la Croix!

« Comme on voit », ajoute Steinmetz à la reproduction de cette chanson, « les opinions énoncées ici sont très caractéristiques. Un prêtre catholique est célébré par les mahométans comme chef et défenseur, et la Malciya de Djakowa menace de faire défection religieusement et politiquement. Les montagnards mahométans ne sont pas des adeptes aussi fanatiques de l’islamisme que par exemple les convertis slaves, et leur fidélité à l’Empire ottoman se règle surtout d'après le bon vouloir que leur témoigne le gouvernement.

» Il y a d’autres témoignages aussi qui montrent que l'Autriche leur en impose et ne leur est pas antipathique. Les catholiques ne connaissent en général point d'autre puissance ou ils ne l’estiment point. Comme leur église est sous le protectorat austro-hongrois, ils se considèrent souvent eux-mêmes comme Autrichiens et attendent, d’un désir ardent, la prise en possession eflective. A Chochi les gens demandèrent qu’on leur dit si effectivement ils appartenaient encore à la Turquie. À Mertouri un homme me déclara très sérieusement qu’il

était « Nemtze » : Autrichien. »

» Combien de fois ne m'a-t-on pas dit Pourquoi l'Autriche ne veut-elle pas nous libérer, pourquoi nous laisse-t-on mourir avant que nous soyons Autrichiens? Et ceux qui parlaient ainsi n'étaient pas seulement des catholiques albanais ; les mahométans se prononçÇaient dans le même sens. Dans les montagnes albanaises la conception est répandue que l'univers est réparti entre « le sultan et les «sept rois ». Le plus puissant de ces monarques est le « roi » qui règne sur l'Autriche. C’est à lui qu'ils voudraient se soumettre, c’est pour lui qu'ils voudraient aller à la guerre. Surtout après l'annexion de la Bosnie et de l’Herzégovine — nous avons voyagé dans ce pays après cet événement, — ces désirs se firent entendre d'une façon toute nouvelle. « Pourquoi l’Au- » triche libère-t-elle nos frères en Bosnie et » dans les montagnes noires, et pourquoi nous » abandonne-t-elle, nous, à l'esclavage? » Telle était la plainte que nous entendions partout. Il y a des Albanais qui, à l'étranger, parlent par-ci par-là d’une autonomie qu'ils souhaitent à leur pays. Mais eux non plus n’espèrent rien d’une pareille autonomie, si elle devait être précédée

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d'un « stade intérimaire, d’une occupation » amalgamante et éducatrice » par l'Autriche.

» La question quels sentiments on a dans les montagnes albanaises pour l'Italie, est naturellement pour l'Autriche d’un intérêt tout particulier. Pour répondre à cette question il suffit de faire remarquer combien on méprise les Italiens dans la Malciya. Pourquoi? Parce qu'un voyageur a répandu la nouvelle chez les Malzores, qu'on mangeait en Italie de la viande de cheval et d'âne? Il est d'autant plus impardonnable, vu cette disposition du peuple albanais, si les Autrichiens dans les villes de la côte se laissent dépasser commercialement par des compagnies italiennes.

» Le Monténégro surtout fait des efforts particuliers de gagner pour lui les montagnards catholiques de l’Albanie. Tout Malzore qui vient à Cetinje est recu par le prince Nikita et reçoit un cadeau d’argent. Le prince sait-il que rien que pour recevoir ce napoléon d'or un certain nombre de Malzores fait un pèlerinage annuel à Cetinje, qui après, à la maison, font des gorges chaudes sur les « Gyaouris »

détestés — c'est ainsi qu’on appelle les Monté-

négrins slaves et les montagnards albanais?

Entre le Monténégro et les montagnards de l’'Albanie une seule chose persiste, effective et sincère : la vieille haine des deux tribus l’une pour l’autre. Ilsne peuvent « s'aimer » « qu'avec » le fusil » qui envoie la balle meurtrière.

..» Mais les Autrichiens les aiment de tout leur cœur. J’ai une fois entendu chanter, dans un cercle d’Albanais, le Gott erhalte Franz den Kaiser, et j'ai vu que ces hommes rudes avaient les larmes aux yeux, parce qu’ils savaient que cet hymne unique et superbe, dont ils ne comprenaient pas un mot, était « la chanson des « Autrichiens ».

» À cette occasion on nous permettra peutêtre de mentionner que les Malzores catholiques sont de furieux antisémites. Il n’y a pas de juifs en Albanie, excepté quelques commerçants dans les ports, villes plus civilisées. Mais même de Scutari on me raconta qu'un Malzore y avait une fois saisi farouchement et très sérieusement son revolver quand on lui avait montré un juif. « Ce juif-là a crucifié le Christ, je le » tuerai » s'était écrié l’enfant naïf de la montagne, en donnant l'alerte à tout le bazar

de Scutari. » (Voir Siebertz, p. 138-141.)

Tiens, tiens! Ainsi les Albanais considèrent les Bosniens et les habitants de l’Herzégovine comme leurs frères, et parce que ceux-ci sont déjà annexés par l'Autriche, ils désirent aussi devenir Autrichiens; même ceux d'entre les Albanais qui rêvent d’une autonomie de l’Albanie, désirent d’abord « le stade intérimaire d’une occupation par l'Autriche, amalgamante et éducatrice! »

Nous ne savons pas si le gouvernement austro-hongrois répondra au désir ardent des Albanais d’être annexés par la monarchie, ou si, après s'être déclaré à Londres pour l’autonomie du pays, il sera plutôt enclin à vouer son attention à l'occupation amalgamante et éducatrice du pays, pas plus que nous ne savons si en ce dernier cas cette tâche n’incombera qu'à la monarchie, ou si l'Italie ne pourrait pas obtenir d'être chargée de cette mission, ou si nous n’aurons pas un nouveau Schleswig- Holstein, avec le même résultat de la fidélité des alliés. — Mais qu’on nous permette une question :

Est-ce que l'amalgamation des tribus alba-

naises, ennemis mortels au point de vue ethnique et religieux, est-ce que l'éducation de ce peuple qui depuis des milliers d'années vit dans l’anarchie et la sauvagerie, est possible? Est-ce que tout l'effort de l'Autriche et de l'Italie, de faire un État autonome de ces peauxrouges de l’Europe ne restera pas illusoire, est-ce que le dommage colossal que les deux puissances se feront à elles-mêmes ne sera pas aussi grand que la criante injustice qui est faite aux États balkaniques?

La réponse à cette question dépend de circonstances extérieures et intérieures. Ecartons pour un moment les raisons de la politique extérieure et examinons rapidement la vie du peuple aibanais même — c’est-à-dire les conditions intérieures d’une vie indépendante d’un peuple qui pendant tant de milliers d’années n a pas fait une seule tentative de devenir un État national. Examinons les conditions de vie, les mœurs et les coutumes, et ce, exclusivement à travers les lunettes autrichiennes, en même temps que les descriptions des voyageurs autrichiens en Albanie.

LES ALBANAIS. En

L'élément de vie des Albanais est l'anarchie. Ceci est dit par le baron de Chlumecky luieme, lc" prl25:

Cette sentence foudroyante pour les Albanais pourrait être interprétée, chez un écrivain aussi sûr de son but que le baron, comme une raison de plus pour que l’Europe donnât un mandat éventuel à l’Autriche de faire de l’ordre dans cette anarchie. Voilà pourquoi nous allons entrer dans quelques détails. La maison d’habitation d'un peuple est caractéristique de celui-ci. Le dicton anglais : « my house is my castle » a sa signification aussi pour l'Albanie: mais tandis qu'en Angleterre il signifie, que la maison est protégée par les lois du pays de sorte que ses habitants s’y sentent à l'abri comme dans un château, la maison albanaise est littéralement une forteresse, une koula, une tour en pierres sans fenêtres, percée seulement d'étroites meurtrières à travers lesquelles la lumière du jour, bien rare, éclaire une espèce d’antichambre et la « halle ». L’unique entrée

dans la koula est si élevée au-dessus du sol qu'il faut d’abord descendre au visiteur un escalier en bois, qui est toujours levé, dès que dans le voisinage un coup de fusil est tombé, ce qui est continuellement le cas. Les maisons appartenant à un même village s'élèvent à portée de fusil l’une de l’autre. Il n’y à pas trace d’un mobilier quelconque dans une maison albanaise. On ne connaît ni bancs, ni tables, ni lits. On dort sur de la fougère amassée, sur une litière de fougère ou des peaux étalés sur le plancher, et toujours l'Albanais dort habillé. Pour se couvrir il y a, dans les maisons moins pauvres, des couvertures en laine. L’éclairage est produit par des büchettes de bois résineux qu'on allume. La koula albanaise n’a pas de cheminée. La fumée s’en va du feu par quelque lézarde. Les toits en pierres ont la préférence parce qu'on ne peut pas les percer de balles. Devant chaque koula albanaise on voit, sur une longue perche, un crâne de cheval! (Il est encore heureux que ce ne soient pas des crânes d'hommes...)

Du reste le baron Nopcsa a encore vu d’autres

1. D' Siebertz, L. c., p. 54. — Siehbertz, L. c., p. 16, 162, 163.

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maisons d'habitation en Albanie : « A travers le toit béant le ciel nous regardait, et par les misérables murs crevassés et remplis de mousse le vent entrait en bouffées de sorte que pas un coin n était préservé de la fumée et des étincelles. Seul, le coup de revolver d’un berger causa un mouvement, en faisant dégringoler une souris d'une poutre du toit. » (Nopcsa, We. 11)

Ce n’est pas tout. Le baron Nopcsa a même vu en Albanie des habitations de caverne, mais il sempresse de certifier que les habitants de ces cavernes, ces troglodites modernes ne sont ni méchants ni particulièrement incultes (Nopesa, L. c., p. 9)... Une belle culture!

En quoi consiste la nourriture spéciale des Albanais ? En pain, en farine de maïs et en lait. Pour cuire du pain même des gens aisés (à Livadi Bogs) manquaient de l’écuelle indispensable. On nettoyait un coin de l'endroit du feu et on y déposait directement la pâte. (Nopesa, l. c., p. 57.) « Avant de nous attabler à ce festin, la maîtresse de la maison cireula avec un vase en arrosant les mains de chacun. Mais

elle abandonna le soin à chacun de les essuyer

où il voulait. (Les Albanais les essuient à leurs propres habits.) Le montagnard ne connaît pas l'usage de la fourchette et du couteau; on en est donc réduit aux doigts. » (D' Siebertz, p. 53.) Les Albanais et les Serbes portent à peu près le même costume. Ceci a probablement aidé à répandre l'idée d’une plus grande Albanie. (Gaston Gravier, L. €., p. à.)

« Il arrive souvent que les vêtements du dessus ! sont portés directement sur le corps. Dans mainte contrée de la Malciya cela passe pour « chic » et « civil » de paraître en habits aussi usés et crasseux que possible. Le chansement régulier du linge (s'il y en a) est une chose tout inconnue. On ne s’étonnera donc pas de trouver ces habits généralement richement peuplés. » (Siebertz, L. c., p. 83.) Le « pediculus vestimenti » était merveilleusement représenté, le pays des Sala étant fameux, conime réceptacie classique de cet animal, méme dans l’Albanie du Nord. Ce « même »

est charmant... Le D' Siebertz essaie sinon

1. Ce vêtement principal du dessus, soit dit en passant, c’est la Dolama serbe, reste de la domination serbe en Albanie, qui dura sept cents ans.

d’excuser, du moins d'expliquer cette richesse en insectes chez les Albanais en disant

« L’Oriental est certainement immunisé depuis des générations contre les effets des morsures de parasites. Je me ressentis de la symbiose d'une façon très désagréable malgré la longue course du jour, et me levai de bonne heure. » (DiSiebertz, l6c.,p.5£.)

Nous autres Orientaux remercions le D' Siebertz de cette immunité qu'il nous reconnaît si généreusement. Nos lavages répétés cinq fois par jour et nos nombreux hammams sont le meilleur témoignage de ce que nous avons des notions toutes diflérentes de propreté que les petits chéris des puissances occidentales sur la côte est de l'Adriatique.

Encore un détail très caractéristique : Tandis que le reste de la Péninsule balkanique dispose de centaines et même de milliers de bains publics, de bains romains, de hammams, de bains d’eau coulante, toute l’Albanie possède un seul W.-C. « Qu'un seul water-closet existe dans toute l’Albanie, ce fait servira aussi à apprécier le « raffinement » de la culture albanaise. » (Siebertz, /. c., p. 51.)

Ai

Pour le cas où l’on devrait trouver que je ne cite intentionnellement que le pire des rapports de voyage autrichiens, je vais aussi citer un Russe :

« Lorsque j'étais à Retsch », dit le consul général russe Yastrebow, et que ses habitants contemplaient mon costume européen, ils trouvèrent que j'étais à peu près un animal propre. Un seul d’entre eux, qui à tout moment devait se gratter à quelque endroit, dit : « Vous pou- «vez dire ce que vous voudrez dela propreté de «ces Moskovites (niri moscovits), il n’y a pas au «monde de gens plus propres que les Albanais. » (Yastrebow,P c., p. 219)

Il faut encore citer ici une remarque du même auteur qui se trouve dans sa description de la HMalissia de Dibra :

« Les habitants sont le peuple le plus sauvage qu'on puisse imaginer. ls ne savent ce qu'est une chemise. Dans les villages de Tchidna et de Retsch ils n'ont pas plus de pudeur que les bêtes. Tous sont nus. Les femmes circulent littéralement en costume d'Éve. En hiver seulement elles se couvrent de divers haillons. Les hommes ont l'air de bêtes féroces à faces

humaines. Mais ce sont de fameux brigands.

Leur nourriture se compose de maïs sans sel, de lait et de fromage. Non seulement à Tchidna, mais aussi à Lyousna, Mat, Arna et à beaucoup d'autres endroits ils ont pris le sucre que je prenais avec le thé — pour de la neige. J'ai parlé à beaucoup d’Albanais dans tous ces villages qui ignoraient ce que c'était que le sel, bien que le mot existe dans leur langue. »

(Yastrebow, {. c., p. 226.)

Et de ces gens qui ignorent ce que c’est que du sel, et qui prennent le sucre pour de la neige, on veut prétendre aujourd’hui qu'ils savent ce qu'est une patrie, et qu'ils étaient prêts à mourir pour cet idéal...

Si deux Albanais qui se rencontrent sans se connaître ajoutent au salut la question « Nga tsé is yé? » (de quelle tribu es-tu?), souvent, immédiatement après la réponse, les revolvers fixés peu solidement dans la ceinture partent, et souvent tous les deux roulent, mortellement blessés, par terre... (Siebertz, L. c., p. 52.)

«€... Deux hommes de la tribu de Nikay se joignirent à nous, tout démoralisés. Interrogés ils racontèrent que les Krasniëis venaient de

leur enlever, tout près de cet endroit, deux bœufs. Ils n'avaient pu songer à une résistance, les adversaires ayant été plus forts de 20 hommes. L'action était injustifiable, puisqu'ils n'avaient pas volé les bœufs, eux, et que ces bêtes en tous les cas n'étaient pas du pays des Krasnièis. » (D' Siebertz, [. c., p. 18.)

« La rapidité des décisions est une particularité des Albanais », écrivait déjà Æahn dans la description de son voyage qui a fait époque; « ce sont des hommes d'action, mais rien de plus, d’où l’on peut conclure à la facilité qu’ils ont de passer d’une passion à une autre. »

Don Angelo, prêtre catholique, racontait des exemples de jeunes gens, qui se voyaient en bons amis, qui riaient et plaisantaient, après quoi, le moment d'après, un d’eux tirait son pistolet et tuait l’autre. (Voir Siebertz, {. c., p. 89.)

T'räger relate cet événement de la façon suivante : Le jour de fête du lundi de Pâques une querelle éclata devant l’église. Un jeune gaillard tire d’abord, et en peu de temps, pendant que le curé cherche à réconcilier les partis,

dix-sept personnes sont mortes ou blessées !,

Des voyageurs revenus d’Albanie qui rendent compte de leurs voyages dans des revues savantes, dans des organes scientifiques, géographiques et ethnographiques, parlent des Albanais comme d'un peuple. avec qui l’on ne peut frayer que le revolver en main. (Siebertz, At VE 1

Un vrai bijou se trouve chez le baron Nopesa :

« Les Mertouris (une tribu des Albanais) prétendent qu'il faut verser de la cendre sur l'endroit où l’on suppose qu’un trésor est enfoui, la veille au soir, et qu’il faut regarder le lendemain, quel animal a laissé une trace sur la cendre; car ce n’est que de cette façon qu'on peut connaître quelle bête il faudra immoler à la gardienne du trésor. Si l’on trouvait dans la cendre les vestiges d’un pied humain, on ne devait même pas reculer devant un meurtre. »

Ainsi, la soif de l'argent de ces sauvages ne recule même pas devant des victimes humaines ? Et il n’est plus question des temps païens, où à

1. Träger, Zeitschrift für Ethnologie, 1900, p. 50. Cité par Siebertz.

comeenerernerräle

Tcherni Boh, dans la Lusace d'aujourd'hui, on immolait des hommes, mais c’est au xx° siècle que cela arrive et dans un pays, dont l’Europe veut faire un État indépendant!

Lorsque le baron Nopcsafit, en Albanie, dans le territoire de Toplana, des reproches aux Malzores à propos des nombreux assassinats qui y sont commis, on lui donna la réponse atterrante :

« Pourquoi alors la providence divine nous a-t-elle donné les fusils? » (Siebertz, L. c:, p2097

De cet avis étonnant sont même les tendres épouses des Albanais.

Le « chef » des tribus des Mirdites, Prenk (le prince) Bib Doda s'était marié, mais le mariage restait sans enfants. Le divorce était exclu, les Mirdites étant catholiques. La mère du « prince » bien que fille croyante de la seule et unique Église catholique, résolut la question à la manière albanaïse. Elle prit un fusil et tua sa bru... (Ce fait est confirmé par Siebertz, l.e., p. 103.) L'Église permet de tuer en Albanie, si elle ne permet pas de divorcer... Le meurtre est d'autant plus facile, que tout meur-

trier est « protégé par le droit d’hospitalité inviolable ». Ce droit est en une telle estime, — précisément parce qu'il protège chaque assassin, — que la seule loi albanaise (non écrite) de Douka Dzine admet à la rigueur une réconciliation pour l'assassinat d’un père ou d'un frère, mais qu'elle ne renonce jamais à la vendetta pour l'assassinat d'un hôte. Il est même arrivé que non seulement des parents, mais des frères se sont tués l’un l’autre, à cause d’une injure faite à un hôte.

Mais, est-ce que la « princesse » Doda n’a pas dû craindre d’être trainée devant le dzibal odassi (la chambre des montagnes) à Scutari pour avoir assassiné sa propre bru? Du tout!

Son Altesse sanglante savait très bien que ce tribunal, qui existe depuis 1856, n’a qu'une seule tâche : celle d'apaiser les querelles entre les tribus; elle savait trop bien que les deux autres juges turcs, qui quelques années auparavant avaient été envoyés à Skadar, pour juger de pareils assassinats isolés, avaient été tués le lendemain de leur arrivée par les Albanais, et que la Sublime-Porte n’a plus jamais essayé

d'envoyer de nouveaux juges en Albanie.

« Last not least » son Altesse savait aussi qu’elle n'avait qu’à invoquer le droit d'hospitalité, pour se préserver contre tout châtiment.

Une autre femme a tué par vendetta son ennemie et a bu le sang qui coulait de la blessure mortelle.

De quelque point qu'on essaie d'étudier ce peuple sauvage des Albanais, toujours il faut revenir à la vendetta, à cette « coutume » qui transforme même les tendres femmes en fauves buvant du sang d'homme.

L'influence de la religion est nulle sur la vendetta; celle-ci est même plus sacrée aux Malzores catholiques que la religion, étant « consacrée par la coutume ».

Regardons d’un peu plus près cette « chose sacrée » des Albanais.

Siebertz relate les faits suivants dont il a été témoin oculaire :

« On n’incendie pas seulement les maisons des coupables, on ravage aussi complètement leurs autres propriétés; on démolit les murs qui entourent leurs champs, on abat les arbres et les vignes, et les champs sont rendus inutili-

sables. De la même façon l’on poursuit toute

leur parenté. La propriété foncière du coupable passe dans les mains de la famille de celui qu'il a tué et ne peut être racheté par aucun argent. Jamais les garants ne donnent leur assentiment à une réconciliation volontaire des deux familles ennemies; mais sans cet assentiment aucune réconciliation ne peut se faire. Chacun des garants a le droit de tuer l’assassin ou son parent qui est également sujet à la vengeance. (BTE)

» Pour wn homme tué six autres au, moins tombent sous la vendetta, et d’une facon que l'assassin lui-même et tous les membres mâles de sa famille sont sujets à la vendetta. Si dans la maison du meurtrier il n’y a pas six hommes, il faut compléter ce chiffre sur sa parenté.

» Si la vendetta n’est pas exécutée, mais qu'elle est réglée par réconciliation, le coupable paye à la famille du trépassé le « prix du sang »

qui se monte à 6 bourses, c'est-à-dire 3 000 piastres. Pour l’assassinat d'une femme on ne paye que 1500 piastres comme « prix du sang ».

Autrement on n’est pas puni pour l'assassinat d'une femme; il n'y a que la vendetta que

l'assassin doit toujours.

» Si un assassinat est commis entre deux hommes de la même tribu et si le fugitif est tué pour ce meurtre dans Île territoire d'une autre tribu, l'hospitalité de celle-ci est violée et elle punit de mort le dernier meurtrier ou les membres de sa famille. (P. 71.)

» Par l’exécution correcte de la vendetta personne ne commet un délit ni n’encourt une vengeance.

» La réconciliation après une vendetta se fait ou bien volontairement de la part des deux partis ou sur l’ordre du gouvernement turc, par décret du sultan. Dès qu'un pareil ferman arrive à Scutari, le gouvernement ture envoie le boulgoubachi compétent avec un scribe et quelques gendarmes chez sa tribu. Chaque tribu est obligée de loger et de nourrir gratuitement ces organes du gouvernement, aussi longtemps que pour la réconciliation ils séjournent dans le territoire de la tribu. Pour l’accommodement de chaque vendetta celui qui est en droit de l'exécuter et celui qui y est sujet, payent chacun 125 piastres de frais qui sont distribués parmi les chefs de la tribu et les organes du gouvernement. En outre le coupable paye

LESCALBANAIS. 191

150 piastres de frais au gouvernement pour un assassinat et 15 pour avoir blessé quelqu'un. La réconciliation accomplie, le coupable reçoit un acte de réconciliation; pour plus de süreté on lui adjoint quelques garants pour une durée de cinq ans, qui ont à le venger comme un ami, si l'autre contractant rompt le contrat pendant ce temps. (P. 78.)

» Hassert déclare, dans les MWitteilungen der geograplhischen (Gesellschaft in Wien (1898, p. 974) l'opinion, que l'âpre lutte de tous contre tous, explique, que dans l’Albanie supérieure 25 à 27 p. 100 de la population mâle meurent d'une mort non naturelle.

« Beaucoup d’autres, écrit-il, sont obligés, » coupables ou innocents, de quitter la patrie et » de passer toute leur vie à l'étranger, puisque, » chez eux, la vengeance les guette toujours. » Hassert déclare que la vendetta, qui n’est suspendue que quand des ennemis extérieurs menacent (c’est-à-dire en cas de guerre), est le fléau le plus terrible de l' Albanie supérieure, qui souvent de différends de familles fait naître des querelles sanglantes de tribus, qui finalement conduisent à l’anéantissement complet

du parti le plus faible. Cela explique pour Hassert que les relations des Albanais entre eux sont nulles et que beaucoup d’Albanais n’ont jamais dépassé le territoire du village voisin. Les meilleurs pâturages restent inutilisés, l’agriculture est restreinte à l'entourage le plus rapproché des fermes et pour des voyages plus longs on cherche toujours à être accompagné de plusieurs compagnons du même village. »

Le baron Nopcesa a établi sur la question du pour cent des hommes albanais qui meurent de mort violente un tableau assez exact, d’après les indications que lui avaient fournies les curés, et qui donne les chiffres suivants :

De la population mâle adulte furent tués :

à Blinichti# 1225 100 088 Nikay nee 25 p. 100. Boulgerie..... 14 — OFOCHI EEE 21 — Douchmani... 23 — Pédianare 20 — Katchinari... 25 — Rochenl.... 13 — Kalmeti...... 13 — CHAN ee 26 — Kachnyeti.... 24 — Chkrelre "ee 18 — RAP re Bts MAIMOUMNIyYAS- tre D — Komant tt... 17 — GhOChIS.. 250 23 — Kortpoula .... 17 — Chouyek ..... 23 — Kruzer Eure 8 — DA 32 — Manatya...... 13 — FOHIAnR re 42 — Mararckeene 20 — Nelson ee 9 — Mielare see 1150— Nisa a ere 21 —

Nerfandina... 28 —

La triste gloire d'être à la tête de cette liste revient donc à Toplana; 42 p. 100 de tous les décès sont des assassinats, et cela est si excessif que même les tribus des environs en ont été frappées et qu'on dit couramment : se {uer comme à Toplana, où : à Toplana on tue les hommes comme des porcs. Comme moyenne on obtient pour le territoire compris dans la statistique citée, territoire qui représente toute l'Albanie du Nord, environ 19 p. 100 de meurtres. Quant aux districts de Prizren, de Djakova et dIpek qui comptent ensemble environ 50 000 habitants Glück indique, qu'il y a annuellement près de 600 meurtres par vendetta. Précisément dans ces territoires, mais surtout dans la plaine de Djakova, on trouve des colonies qui appartiennent presque toutes à des descendants de pareils fugitifs de Doukadchine et de Mertouri, fugitifs qui à cause de quelque vendetta dans le territoire de leur tribu ont émigré autrefois. Seinmetz, considérant le grand amour qui attache l’Albanais en général à sa patrie, voit la cause principale de l'invasion de la Vieille-Serbie non seulement dans la

circonstance, que le pays stérile des montagnes

ne pouvait plus nourrir la population toujours croissante, mais pour une part considérable dans la fuite devant la vendetta.

« La vendetta est une malédiction pour les nations chez qui elle règne encore », déclare Delitzsch.

. Si après le coucher du soleil ou en dehors du territoire protégé par la bessa un Nikay et un Chala se rencontrent, toujours le fusil entre sans scrupules en action. « Des salves de joie éclatent dans un délire sauvage », raconte Steinmelz, « quand la nouvelle se répand qu'un nouveau membre de la tribu ennemie a été expédié dans l’autre monde. » Il est presque lugubre, et l’on sent revivre les récits des anciens peaux-rouges, d'entendre raconter qu’à la tombée de la nuit Chalas et Nikays se glissent le long des sentiers en guettant l'ennemi.

À Gjonpegay Sieinmetz vit un Nikay de qui l’on racontait qu'il avait déjà tué vingt Chalas. Les Chalas donneraient tout, — ont-ils assuré eux-mêmes à ce savant, — sils pouvaient mettre la main sur cet homme.

Dans la maison du missionnaire même un

Nikay aurait été tué par un Chala à travers la fenêtre.

Un homme de la tribu des Chalas rentrait seul de Nikay, se fiant à la bessa. En route un Nikay se joignit à lui et lorsqu'ils firent une halte près de la croix érigée sur le sommet du col, le Nikay tua le Chala par un coup de fusil de derrière et lui coupa la tête pour rendre plus difficile l'établissement de son identité. Mais le meurtrier fut tout de même reconnu et sa propre tribu le punit de la façon prescrite par la convention sur la bessa. Mais les Chalas étaient si exaspérés de ce crime, qu'eux non plus ne se soucièrent plus, pendant quelques semaines, de la bessa en tuant chaque Nikay, où qu'il se montrât. Cet état de guerre ouverte ne dura cependant que quelques semaines, puisqu'il faisait un trop grand tort à la situation économique des deux tribus; mais on peut du récit de cet événement déduire de très sérieuses conclusions sur cette passion de la guerre et du meurtre qui anime les Malzores. « Œil pour œil, dent pour dent! » (Siebertz, p. 194-195.)

L’'Albanais se sent au fond guerrier, qui ne

travaille que juste ce qu'il faut pour ne pas

mourir de faim. « Sans excédent de travail, — déclare à cette occasion l’Autrichien Siebertz ({ c., p. 92) — dépassant le plus nécessaire pour vivre, il n'y à pas d’aisance, sans aisance aucune instruction, sans instruction pas de développement des facultés de l’âme et de tout ce qui fait partie d’une culture supérieure. »

Mais oui, monsieur de Siebertz, vous avez parfaitement raison, mais que voulez-vous?

Sur la proposition de votre patrie précisément les Grandes Puissances veulent faire, de force, de ce peuple sauvage et paresseux un État, pour empêcher le développement naturel d’une autre nation laborieuse et brave, qui en cent ans a créé de ses propres forces et par son propre travail un État civilisé.

Encore si les Albanais étaient vraiment un peuple belliqueux qui füt de taille à se battre au moins pour la propre petite patrie, après que en tant de milliers d'années elle n’est pas encore

1. Le baron Nopcsa raconie que son domestique albanais, Deli Non, ayant dû casser en petits morceaux un peu de bois vert, déclara à son maitre qu'il avait « les reins brisés » (L. c., p. 8). Tout travail doit naturellement être exécuté par la femme. Lui, le maître de la création, n’a qu’à aller

se promener avec le fusil et à abattre éventuellement un homme.

parvenue à créer une patrie comprenant tous les Albanais, — mais vous-même, monsieur de Siebertz, qui pour prouver leur bravoure citez la malédiction des Albanais : « Que ta poudre ne s'allume jamais, que ta balle n'atteigne jamais son but! » — vous-même avez fait la découverte que les Albanais, tout en ayant de bonnes armes sont de mauvais tireurs. Votre compatriote M. Sfeinmetz prétend que les Albanais ont tué maint soldat ture pour lui enlever son fusil. (Steinmetz, {. c., p. T1.) Mais même ces fusils acquis par assassinat, de même que les fusils Mannlicher donnés en cadeau par l’Autriche-Hongrie, ne servent qu'à l'assassinat des propres compatriotes et à la fraude, que les Albanais exercent surtout sur la côte. Vous avez vous-même émis l'opinion (dans votre livre, p. 97-98) « que les Albanais sont en état de faire beaucoup de bruit avec leurs armes — (« Est-ce que ton fusil fait un » bruit suffisant? » est une question qu’on entend souvent), — mais que c’est incroyable, ce que, le cas échéant, ils peuvent tirer à côté. C’est à cette aptitude très incomplète au tir que M. le

vice-consul Prochaska de Prizren doit sa vie

dans toute l’acception du mot; car Juste à l’époque de notre voyage en Albanie il était exposé pendant trois heures au feu des habitants de plusieurs villages ‘.

Mais malgré l'inaptitude incroyable des Albanais au tir en cas de guerre, on tue et on blesse tout de même, comme nous l'avons vu, bien

1. Il faut tout spécialement souligner ce détail. À cause de ce vice-consul de Prizren, à cause de ce Prochaska, l’Autriche- Hongrie aurait presque déclaré la guerre à la Serbie en provoquant ainsi une conflagration européenne, parce que toute la presse austro-hongroise a poussé les hauts cris en prétendant que ce « représentant de la monarchie » aurait été offensé par l’armée serbe lorsqu'elle entrait, victorieuse, à Prizren, qu'il avait été tué ou même mutilé dans ses parties viriles. Toute une catastrophe a ainsi été évitée à l’Europe à propos de ce brave Prochaska, uniquement parce que le Ballplatz a été assez prudent pour envoyer un autre consul, M. Edel, à Prizren, avec mission d'examiner celte affaire très importante, et parce que celui-ci a trouvé que dans toutes ces clameurs il n’y avait pas un mot de vrai. Le bon et brave Prochaska est un charmant type, si tant de villages, qui tous, sont remplis d’adorateurs de la Nemtzia ont üré sur lui pendant trois heures, et s’il est resté sain et sauf, seulement parce que le peuple guerrier des Albanais tire si mal.

Nous n'avons point lu que pour cette attaque la monarchie aurait demandé et obtenu quelque satisfaction de la Turquie. Mais pour avoir suspendu pour des considérations. d'ordre militaire, pendant deux mois les rapports très tendencieux de ce M. Prochaska, et ses lettres particulières, de même que toute la correspondance privée entre la Serbie et le quartier général était suspendue par la direction de l’armée, la Serbie a elle-même offert et donné satisfaction, en faisant rendre les honneurs militaires au drapeau austro-hongrois, lorsqu'il fut réarboré sur la chère tête de M. Prochaska.

des milliers d'hommes dans les embuscades, où l’Albanais trouve aussi le temps de bien viser. Qui soigne les blessés et comment les soignet-on? Est-ce que en général, on donne des soins aux blessés, en Albanie? Qui est-ce qui soigne les maladies extérieures, les épidémies, et comment les soigne-t-on? Pour répondre à ces questions nous n'avons trouvé que deux petites notes.

Le médecin D' Liebert déclare : « Malheureusement on ne peut aider que très peu, dans beaucoup de cas, avec l’état de choses qui existe en Albanie. La thérapie est très souvent réduite à des conseils très généraux. — Il faut mentionner l'opinion régnante dans la Mallecia, que les médicaments achetés à la fin d'avril possèdent une puissance sanitaire toute particulière. — Quand éclatent des épidémies, on ne peut naturellement pas songer à isoler les malades, de sorte que la fièvre typhoïde, la vérole et la grippe sévissent souvent d’une façon incroyable. Tout récemment une maladie vénérienne, très dangereuse, s’est implantée aussi en Albanie. selon les constatations concordantes de Steinmetz et du baron Nopcsa;

même la syphilis est un mal qui depuis quelques années ravage énormément la Malciya. »

(Siebertz, [. c., p. 226.)

Dans toute la littérature sur l'Albanie nous n'avons pas trouvé de note sur des médecins ou des hôpitaux. À quoi bon, en somme? Plus que la vérole, la typhoïde et la syphilis, l’Albanais craint le « mauvais œil », et contre ce mallà il y a deux moyens infaillibles, la racine d'ail et un autre, bien plus appétissant encore, et qui consiste à cracher sur le client. (Siebertz, l'AC AD o0

Est-ce que les Albanais n'ont pas d’autres coutumes et usages ? Oh oui, mais ce ne sont que les beaux restes de la domination serbe en Albanie.

Encore v. Hahn ({!. c., I, p. 153) relate une coutume qui a probablement son origine dans la « Slava » qui est spécitiquement serbe (et qui est la fête du patron principal, au jour duquel la famille avait passé au christianisme, lequel saint est fêté ensuite par toutes les

L4 La

générations de la famille qui suivent, bien que v. Hahn croie que cette coutume pourrait être l'antique « sacra pivata ».

(Gaston Gravier (1. c., p. 8) raconte à propos de l'hospitalité avec laquelle il fut reçu au Blanc Drin : « Nous nous fimes conter comment ils fêtaient la Saint-Nicolas, leur patron de famille. Il nous fut facile de reconnaitre presque intactes les rites caractéristiques des vieilles fêtes serbes, de la « Slava » en particulier. »

Jastrebow (l. c., p. 188) constate qu'en Albanie tout village a son saint, et que chaque tribu fête un autre patron. C’est ainsi que les Orochis fêtent saint Alexandre, les Fandes saint Mare, les Spatchis saint Nicolas, les Kouchnenis saint Étienne et les Dibranis l'archange Michel.

Il faut citer ici la coutume du frère de choix et de la sœur de choix (en serbe pobratimi et posestrime) qui est sacrée même au plus vil Doukadzine, pas seulement chez les poulyatis

chrétiens, mais aussi chez les mahométans!.

1. Jastrebow, [. c., p. 207. Les Albanais chrétiens ne prennent point de fiancée dans une famille qui a la même « Slava » que le fiancé (Zbid., p. 189).

Abstraction faite de pareilles mœurs et coutumes il y a encore une autre mesure pour le degré de culture d’un peuple.

C’est la position qu'occupe la femme chez le peuple en question.

Cette position est caractérisée par Jastrebow d'une facon brève et succincte :

« La vie de la femme coûte la moitié de celle d’un homme. Elle est « demi-sang ». Pour l'assassinat d'un homme il faut payer 5 000 piastres, pour celui d’une femme 2500 seulement. La femme est tout simplement vendue par ses parents. La taxe de cet achat varie entre 2000 et 5 000 piastres. Dans les villes cette taxe est tombée jusqu'à 50 piastres. Le mariage à un seul but : celui d’avoir des enfants. Si une femme est stérile elle est tout simplement échangée ou chassée, ou elle est gardée dans la maison en même temps et à côté d’une concubine'. » Donc il y a bigamie.

Quelques prêtres catholiques qui, à côté de leur tâche politique en Albanie, se souviennent aussi de leurs devoirs de pasteurs d’âmes, et qui ont essayé de combattre ce vice, s’en sont

LL, p200

fort mal trouvés. Le Père Michel s’est attiré beaucoup d'inimitiés par ses attaques énergiques contre le concubinat. (Nopesa, L. c., p. 65.) Et ce que les Albanais font des curés dont ils sont mécontents, nous l'avons vu plus haut.

S'iebertz reproduit sur la position de la femme chez les Albanais les remarques suivantes qui sont en partie personnelles, en partie emprun- tées à d’autres auteurs :

Plus que de toute autre chose, le bas degré de culture où se trouve le peuple albanais ressort du manque d'estime auquel le sexe féminin est sujet. Dans la vie publique comme dans la vie privée des Albanais la femme joue un rôle tout à fait inférieur. Transporter du bois, faire la cuisine, cuire le pain et tailler les habits, voilà les aptitudes que l'Albanais demande à sa femme. Il se sert d'elle comme porte-faix, si la bête de somme lui manque ou qu’elle soit malade; tout travail difficile incombe à la femme. « Comme des enfants mineurs sont déjà fiancés entre eux, » écrit le baron Nopesa, « l'amour idéal est chose inconnue ». 1l est

significatif, que la langue albanaise n'ait

méme pas de mot pour & amour » el « aimer ».

Steinmelz raconte : « Un Nikay était fiancé avec une jeune fille Chochie, mais peu avant la noce la fiancée s'enfuit chez sa sœur mariée à Chala. Son frère se trouvait maintenant, en sa qualité de chef de la famille dans une situation

très désagréable, car le fiancé demandait sa fiancée, et toute rupture de promesse de mariage appelle sans faute la vendetta. Pour mettre une fin à cet embarras, il prit la sœur mariée qui était venue de Chala voir sa famille, et la conduisit sans plus chez le Nikay à la place de la sœur cadette qui s'était enfuie. Le Nikay en fut satisfait; car il n'avait vu auparavant ni l'une ni l’autre des deux sœurs.

L'affaire semblait donc liquidée. Mais plus tard la femme s'enfuit de nouveau chez son premier mari et le Nikay fut tué par le Chala en essayant de la reprendre. » (P. 142, 145.)

La fiancée ne reçoit pas de dot; au contraire, l’homme doit payer, avant le mariage, selon sa fortune, 4 000 à 1500 piastres (220 à 300 couronnes), au maximum 3 000 piastres (700 couronnes) à la famille de la fiancée. La fiancée est

donc littéralement achetée, comme l’expose en

détail Patsch dans son étude sur le Sandjak Bérat.

Les conceptions sur la fidélité des époux ne sont pas, dans la Malciya de nature très solide. Steinmelz considère même « comme cause première de la plupart des querelles sanglantes l’infidélité de la femme ». « Si des voyageurs ont pu », écrit ce savant très consciencieux, « préconiser la haute moralité régnant dans la Malciya, s'ils l’ont même déclarée exemplaire, cela repose sur une connaissance superficielle des faits. » (P. 144.)

Une jeune fille ose à peine échanger une parole avec un homme. Il n’en est pas de même des femmes; parmi elles l'adultère n’est pas chose rare.

Le baron Nopcsa déclare : « Un mariage précoce et un lourd travail contribuent beaucoup à changer les physionomies des femmes albanaises qui ne sont déjà pas des beautés, en très peu de temps parfois en des horreurs. On ne rencontre que très rarement des figures de femmes à peu près jolies. » (P. 145.)

Hahn raconte l’histoire de la plus célèbre de toutes les wirdjens (vierges), Marla de Terlatay,

dont l’oncle l'avait fiancée lorsqu'elle était encore enfant, avec un « prince » de Lourya.

Lorsque Marla eut atteint l’âge de dix-sept ans et que le prince voulut l'avoir, elle se présenta devant le conseil des anciens de son village en déclarant que le Turc la contraindrait d'adopter sa religion; que pour sauver son àme elle voulait devenir homme. Elle demanda donc à son oncle les armes de son père et les porta jusqu’à sa mort, en s’appelant désormais « Pierre de Perlatay ». — Une autre jeune fille albanaise, Martchalla de Lassa, aimait un jeune homme, qui dans sa jeunesse avait été fiancé avec une autre. Lorsqu'il fut obligé d’épouser sa fiancée pour ne pas occasionner d'inimitié mortelle entre sa famille et la parenté de sa fiancée, « Martchalla changea de sexe et s’appela dorénavant Djine ». (Siebertz, p. 147.)

L’Albanais croit que le ciel est propice aux fiancés et que les fiançailles mêmes contribuent à la conservation de la vie. Voilà pourquoi le père albanais fiance souvent ses enfants quand ils sont encore dans le berceau. (P. 231.)

Les fiançailles ne peuvent être rompues que quand la jeune fille devant l'Église se déclare

« wirdjen ». Toute autre rupture est une raison de vendetta. Dès que les fiançailles sont publiques, la fiancée ne peut plus se faire voir devant le fiancé et devant toute sa parenté, et n'ose plus adresser une seule parole à aucun d'eux. (P. 232.)

Si tous sont prêts à partir, le « vlam » (garçon d'honneur) vole deux cuillers qui ont été mises à part à cet effet; mais il est d'usage que les parents du fiancé volent encore autre chose, soit une tasse, un verre ou quelque chose de semblable, qu’on rend plus tard au propriétaire. (P. 236.)

Il arrive même qu'on remet la bénédiction nuphale jusqu'au baptéme du premier enfant.

Cet usage lamentable est si répandu chez les Albanais, peut-être parce que chez eux un mariage stérile est considéré comme une honte et parce qu'il arrive assez fréquemment que la fiancée après peu de temps de vie conjugale est renvoyée chez ses parents, si la famille de l'épouse croit avoir une raison d'appréhender que le mariage ne sera pas béni d’enfants.

La fiancée est achetée chez la plupart des

tribus albanaises. Le « prix ordinaire pour une jeune fille est ici de 3 000 piastres, pour une jeune veuve c’est la moitié de cette somme ». (Siebertz, p. 241.)

Une femme qui n’a que des filies, est une mauvaise épouse selon les Albanais. Elle est chassée de la maison de son mari après la mort de celui-ci, à moins qu’il n’ait un frère qui prenne la veuve chez lui comme concubine malgré l’excommunication dont il est frappé.

(Nüpésatecteep #90"

Si le maître de la maison meurt, la veuve n’hérite de rien du tout; il ne lui est même pas permis de rester dans la maison de feu son mari, mais il faut qu'elle retourne dans sa maison paternelle. Mais si elle a un fils, elle reste dans la maison, élève le fils et vit de la fortune que lui a laissée son mari. (Siebertz, l. c., p. 82.) Elle n’a donc le droit de vivre de la fortune qui fut gagnée par son labeur que comme éducatrice de son fils. La pauvre bête de somme! « Une vachère porta, pendant que les hommes faisaient les beaux avec leurs fusils, mes sacoches alourdies par des échantillons de pierres jusqu'au sommet du col, à une hau-

teur de 2100 mètres. » (Nopcsa, [. c., p. 78.)

Les voyageurs autrichiens ont caché quelque chose par rapport aux veuves albanaises, probablement, parce que c’est trop laid et trop immoral; mais c'est aussi trop caractéristique pour les Albanais pour qu'il fût permis de le taire, si l’on cherche à se faire une image quelque peu complète de ce peuple.

« Après la mort de son mari la veuve reste plus de trois mois dans sa maison pour savoir si elle est restée enceinte de lui. Quand on la renvoie (comme une bonne) il faut qu'elle yure d'étre enceinte, méme si ce n'est pas vrai; Car les parents du défunt ont un droit sur l'enfant, même s'il naît deux ans après la mort du mari — ce qui engage vivement la veuve à la prostitution. » (Jastrebow, {. c., p. 188.)

Donc le faux serment est obligatoire ne Albanie.

Le baron Nopesa dit : « Je connais un ca arrivé en novembre 1998, où 24 individus se Ghimay et 24 autres d'Abata (les deux endroits sont situés dans la Chala) — ont affirmé par ser-

ment des choses exactement contradictoires. »

CÉErRARE)

Une belle morale chez ce peuple élu de l’Europe!

Nous savions que les Albanais ne sont pas seulement des assassins et des brigands, mais souvent aussi de vulgaires voleurs, et si nous ne l’avions pas su, tous les voyageurs autrichiens en Albanie nous confirmeraient le fait.

Le baron Nopesa ne dit-il pas lui-même qu’en Albanie « ... on trouverait même bizarre de ne pas vivre du bien d'autrui comme rats en paille ». (L. c., p. 9.)

Steinmetz dit : Les tribus de l’Albanie du Nord sont très malfamées pour les vols fréquents de chevaux; surtout les Nikays et les

*Mertouris sont réputés comme voleurs de chevaux et de bétail en général. Il ne se passe à peine un jour, dit Steinmetz, sans qu'un cheval volé dans la plaine de Ryeka ou Djakova ne passe par le territoire de Nikay en allant à Scutari. (Siebertz, {. c., p. 44.)

Si l'on résume tout ce que nous voyons

. confirmé par des témoins oculaires, est-ce qu'il

ne faut pas penser que méme les Turcs sont un peuple meilleur que les Albanais ?

Mais oui! Cela est même expressément déclaré par Steinmetz pour ce qui concerne les Albanais mahométans :

& L’Albanais mahométan est meilleur au point de vue ethique que son congénère catholique. On trouve, chez l’Albanais mahométan, plus de sincérilé, plus d’honnéteté, plus de charité et d'hospitalité. » (Steinmetz, L. c., p. 29.)

Bien que, par conséquent, l'influence de l’église catholique en Albanie dure depuis bien plus de siècles que celle de l’islamisme, celui-ci était tout de même plutôt en état d'inculquer plus d'humanité à ces peaux-rouges européens que la propagande catholique généralement toute-puissante, bien que celle-ci fût puissamment secondée par deux Grandes Puissances… Un merveilleux horoscope pour l’eucharistie qui veut faire de l'Albanie un nouvel État du Vatican.

Mais nous reviendrons encore à cette question importante. Dans la citation de Steinmetz un mot nous intéresse avant tout : l’hospitalité des Albanais.

Nous avons entendu de la bouche du baron Nopcsa dans la petite salle de conférences de l’« Ourania » de Vienne des louanges enthousiastes de l'hospitalité albanaise. Est-ce qu'il y aurait aussi des Albanais, auxquels l’hospitalité n’est pas si sacrée ?

. Abstraction faite de l'affirmation d'un auteur consciencieux tel que Steinmetz, il faut noter que Siebertz aussi a consigné deux cas qui prouvent que l'hospitalité des Albanais n’est pas du tout tellement inébranlable.

« À Sakati, han (auberge) solitaire au sommet de la montagne, nous nous reposàmes, malgré l'attitude étonnamment maussade, même hostile du handzi (de l’aubergiste), qui refusait même de nous donner du café. Plus tard seulement un Arnaute nous offrit quelques fruits en guise de rafraîchissement. Nous ne pùmes nous expliquer pourquoi on nous refusait l’hospitalité dans un han, où pourtant on paye tout. » (DleDErIz RE SD 200

Le second cas est intéressant non seulement pour ce qui concerne l'hospitalité, mais encore à un autre point de vue.

« Lorsque nous eûmes enfin atteint le han

de Xremaz, nous demandäâmes en vain de pouvoir entrer. Il faisait nuit sombre, et à une pareille heure on a l’habitude de prendre des précautions en Albanie; le handzi refusa de nous laisser entrer. Telle une forteresse, son han était entouré de palissades de la double hauteur d’un homme; il était impossible de pénétrer par là. Nous au dehors devant le rempart, et lui avec ses gens dans la cour derrière la clôture qui protégeait bien la maison — nous parlementions longtemps et énergiquement. Tout semblait en vain, lorsque finalement nous entendimes le handzi parler serbe avec ses gens, et maintenant, l'ayant appelé et lui ayant parlé en serbe, l’impitoyable ou le timide aubergiste nous ouvrit une entrée dans les hauts madriers. » (Siebertz, {. c., p. 243.)

Si le livre de M. Siebertz est parvenu jusque dans les mains de M. René Millet, ancien ambassadeur français à Stockholm, Son Excellence se sera probablement écrié en lisant ces lignes :

« Tiens, tiens! N’ai-je pas dit dans mon livre A travers les Balkans qu'avec la langue serbe

on peut se tirer d'affaire de la mer Noire jus-

qu’à l'Adriatique et de Salonique jusqu’au delà. de Belgrade? »

Écoutons aussi le consul général russe Jastrebow sur la morale des Doukadjinis (Fandes, « Mirdites ») :

« Ils sont faux, hypocrites, menteurs. Le vol n’est pas considéré comme un péché. Hommes et femmes cherchent à jouir du bien d'autrui, aussi longtemps qu’il n'y a pas de danger d’être battus ou tués. Le vol est un vice inné aux Fandes. »

Dans des centaines de cas de vendetta la cause directe ou indirecte c’est la femme. De cent mariées cinquante seulement se révèlent vierges dans leur nuit de noces. Cela est confirmé par l’évêque Béricha de Poulyat et par d'autres ecclésiastiques catholiques.

Dans le village de Chosie un homme marié entretenait, avec l'approbation de sa femme, des relations coupables avec une jeune fille du voisinage. La mère de la jeune fille tua sa propre fille de même que l'enfant nouveau-né. L'homme s'enfuit à Pouka. Les villageois détruisirent sa maison. Lorsqu'on me raconta cela une vieille femme était présente; mes

iterlocuteurs ayant quitté la chambre (parce w’on avait entendu des coups de fusil dans la our) la vieille femme me dit : « Celle qui a aé sa fille et son enfant, l’a fait, parce qu’elle avait pas reçu un seul piastre de l’amant de a fille. » (Jastrebow, /. c., p. 192).

« Toutes les fois qu’un Albanais », dit iebertz {{. c., p.128) «passe sur « la montagne tombée » il fait, en tremblant de peur, remaruer qu'un énorme rocher de grès se serre mmédiatement contre un rocher d’ardoise, qui st distant de 100 mètres des rochers de grès, t ajoute :

» Voici le roc, avec lequel le Seigneur Dieu

a détruit le village et ses habitants qui vivaient dans l'inceste. »

Mais l’Europe éclairée et civilisée n’est pas ussi sentimental que le Seigneur Dieu. Elle eut faire, de ces habitants de l'Albanie vivants dans l'inceste » un État moderne,

uropéen et autonome...

Plus de cinq cents ans a duré la domination barbare de la Turquie sur la Péninsule balkanique.

Pendant ces cinq siècles la guerre de l’islamisme contre le christianisme a duré sur les Balkans sans discontinuer. |

Cette guerre fut menée, pendant les trois cents premières années, en Guérilla, par les peuples Balkaniques eux-mêmes, avec l’aide de leurs Heiduques, leurs Uskoques et leurs Palikares.

Dans les deux cents dernières années quel-

ques Grandes Puissances de l’Europe entre-

prirent des expéditions contre la Turquie, sous le prétexte de vouloir libérer les chrétiens des Balkans; d’abord l'Autriche seule sous Charles VI, ensuite la Russie seule sous Pierre le Grand, ensuite les deux Puissances ensemble sous Catherine IT et Joseph IT, et cette fois avec le programme de partager entre elles l'Empire ottoman.

Pendant ces guerres les deux Grandes Puissances n'ont jamais omis, d'appeler les peuples Balkaniques eux-mêmes au secours, et les chrétiens des Balkans qui n'étaient pas encore divisés entre eux par le principe des nationalités et qui se sentaient seulement chrétiens, ont toujours donné suite à leurs sollicitations, en organisant des révoltes, en mettant à la disposition des Puissances chrétiennes des années entières (des corps de volontaires). Ou bien encore 1ls ont immobilisé, en faisant la guerre à leur propre compte (comme par exemple le Monténégro et les Grecs du Péloponnèse) de considérables contingents de l’armée turque, en assurant ainsi aux Grandes Puissances de très utiles diversions.

Mais la Russie et l'Autriche seules et coalistes

n étaient pas à même de vaincre la Turquie.

Dans les conclusions de paix respectives elles ont tâché de mettre autant que possible dans leur propre poche, en oubliant de s'occuper des peuples Balkaniques alliés ou en ce contentant de stipuler pour eux l'amnistie turque...

Cette amnistie les Turcs l'exercèrent en empalant les Balkaniques vivants, et en faisant dévorer par les chiens les corps encore palpitants des suppliciés…

Le vandalisme des Turcs dégénérés en bêtes féroces par les victoires sur les Puissances chrétiennes avait atteint un degré tel, qu'il valait mieux pour tous les Balkaniques mourir que de continuer à vivre sous de pareilles conditions.

Le désespoir général poussa d’abord, en 1804, les « Rajas » serbes à la révolution, puis les Grecs, les Valaques et les Moldaves. Les Monténégrins poursuivirent sans relâche la lutte qu'ils avaient commencée comme alliés de Pierre le Grand.

Les peuples Balkaniques luttèrent d’abord uniquement pour leur existence d'hommes.

Ils ne songeaient pas encore à la fondation de

propres États nationaux. Ils suppliaient les. Puissances chrétiennes de les recevoir comme sujets dans leurs États. Ils furent dénoncés près de la Porte de la part de ces Puissances, qui voulaient rester « loyales ». Les peuples Balkaniques supplièrent de leur donner au moins du pain, de la poudre et du plomb, pour. pouvoir continuer la lutte tout seuls. On le leur refusa, on leur ferma même les frontières, pour qu'ils ne pussent, même pour de largent, acheter ni vivres ni munitions. Ces chrétiens devaient simplement mourir de faim et être exterminés par les Turcs, s'ils ne voulaient rester de « loyaux » sujets du sultan. Voilà quelle était la morale chrétienne de l'Autriche au commencement du xIx° siècle. La Russie qui se trouvait engagée dans une nouvelle guerre avec la Turquie, profita de la révolution serbe, en concluant une convention militaire avec elle, qui promettait un secours important pour l’organisation d’un État serbe sous la suzeraineté russe. Mais dans la paix de Bukarest la Russie abandonna les Serbes à leur sort, qui fut une nouvelle dévastation de la Serbie par la Turquie en 1813. Le désespoir poussa les

Serbes deux années après à une nouvelle émeute, et ils ont réussi par leurs propres forces à fonder une principauté, et même à rendre héréditaire la dignité du prince. Cette hardiesse des Serbes méritait une punition.

Les intrigues de la Russie, apparentée par le sang et la religion, obligèrent le fondateur du nouvel État serbe et de sa dynastie nationale à quitter le pays; la Russie imposa au pays une constitution oligarchique avec laquelle personne ne pouvait gouverner, changea la principauté héréditaire en une principauté élective et inaugura ainsi la longue série de révolutions et de tribulations intestines qui devaient entraver pendant cent ans l’évolution naturelle de la Serbie.

Dans les principautés du Danube, dans la V alachie et la Moldavie, les occupations russes et autrichiennes alternaient avec les occupations turques. Les princes fanariotes de ces pays étaient constamment détrônés et réinstallés, on imposait aux pays les « règlements » etles « statuts » les plus impossibles, tout mouvement de l'esprit national roumain était étoulfé

dès le germe, et lorsque tout cela n'y fit plus

rien, et que la Valachie et la Moldavie créèrent de par leurs propres forces la Roumanie unifiée en élisant un prince étranger comme souverain, les ambassadeurs de toutes les Puissances chrétiennes se réunirent à Paris, en vue de couper en deux la Roumanie ainsi unie... Mais la conscience nationale des Roumains fut plus forte et la Roumanie s’est maintenue malgré l'Europe. |

Les Grecs n’ont pas eu plus de chance avec l'Europe. Lorsque, au commencement du xix° siècle ils fondèrent, à travers la Turquie tout entière, une société patriotique secrète très étendue, qui devait préparer la grande révolution grecque, le chef principal de ce mouvement national fut arrêté à Vienne et livré aux Turcs qui l'ont scié en deux, vivant. Lorsque cette société secrète prit plus tard le prince Ipsilanti pour chef et lorsque celui-ci, de connivence avec le gouvernement russe, organisa en Valachie une armée qui se composait de Grecs, de Roumains et de Serbes et avec laquelle il voulait envahir la Turquie pour provoquer une révolution générale des chrétiens

Balkaniques contre la Turquie, 1l fut aban-

donné par la Turquie, et la tentative fut étouffée dans le sang des « hétéristes ».

Lorsque les Grecs en 1821 eurent commencé leur lutte acharnée pour la libération de leur patrie du joug turc, les sympathies de toutes les nations chrétiennes de l’Europe allaient vers la Grèce, parce que toute l'Europe était alors philhéllène de sentiment, par reconnaissance -pour la vieille culture grecque qui a tant contribué à la renaissance européenne. Mais les gouvernements des Puissances européennes étaient contre la révolution grecque et pour la conservation de l'intégrité de la Turquie. Nous n'avons besoin que de nommer un seul nom, pour rappeler toutes les difficultés surhumaines que les pauvres Grecs durent surmonter pour atteindre la liberté. Ce nom est celui du prince Metternich, grand défenseur du principe de la légitimité, par conséquent aussi de la légitimité turque, grand ennemi de tout mouvement national. Il suffit de nommer le prince Metternich, pour rendre compréhensible pourquoi le nouvel État grec, que les Grecs se conquirent, fut restreint à l’Attique et au Péloponnèse,

pourquoi il ne comprenait pas les iles ioniennes,

et moins encore celles de la mer Égée, pourquoi on le fit si peu viable, que pendant des dizaines d'années il souffrit de palpitations intestines qui l’empêchèrent de remplir sa tâche nationale. Plus tard quand Metternich et son école disparurent, l’Angleterre céda les îles ioniennes à la Grèce pour des motifs dynastiques, mais la lutte héroïque que la Crète soutient depuis l’année 1866 jusqu à nos jours pour son union avec la mère patrie grecque n'était pas en état d'amener Îles Puissances européennes à plus d'humanité. Elles ont empêché de force cette union.

Lorsque en 1876 les deux petites principautés

serbes, la Serbie et le Monténégro entreprirent

toutes seules la lutte avec l'énorme Empire ottoman, pour porter du secours à leurs frères en Bosnie et en Herzégovine qui menaient une lutte désespérée rien que pour leur vie et pour libérer, si possible, ces deux provinces les plus serbes qui existent, et lorsque la Serbie avança victorieuse en Bosnie, le Monténégro dans l’Herzégovine, et lorsque apparut le danger pour la Turquie que les armées serbes pussent se réunir par le Sandjak et couper les deux

j SYRE

provinces de la Turquie, l’Autriche-Hongrie força la Serbie de retirer ses troupes de la Bosnie et d'opérer seulement vers le sud, si elle le voulait. De la Russie, la Serbie n'eut que du secours privé, trois mille hommes et femmes, des officiers, de vieux soldats et de jeunes gardes-malades, un peu d'argent aussi. Le gouvernement russe était résolument contre le mouvement national des Serbes. Le favori, Tchernjajew, le héros de Tachkend, était tombé dans la plus grande disgràce auprès de son empereur, pour s'être mis à la tête de la milice serbe. Alexandre IT, plus tard le « tsar libérateur » ne voulait rien savoir d’un secours de l’£'tat russe prêté aux Serbes. Il a mème parlé, -du haut du Kremlin, avec mépris de l’armée serbe, dont un cinquième était tombé, mort ou blessé, dans cette lutte inégale, Mais alors lopinion publique mème de la Russie aristocratique se redressa si puissamment que le même empereur fut non seulement contraint de crier un « halte » à l’armée turque après la bataille de Djounis, mais de commencer quelques mois plus tard lui-même la guerre de la Russie contre la Turquie. Bien entendu, dans cette guerre éga- 13°

lement, non seulement la Serbie et le Monténégro, mais aussi la Roumanie et les Bulgares étaient alliés aux Russes. Les troupes roumaines à Plewna et les bataillons de volontaires bulgares sur la Chipka ont rendu de grands services aux Russes, ils ont même sauvé la situation à Plewna. L'armée serbe seule a rendu possible la marche des Russes sur Sofia.

Mais lorsque l’armée russe avança jusque devant les portes de Constantinople et dicta la paix à la Turquie, alors, à San-Stefano, les alliés de la Russie eurent une grande déception. On fit une Bulgarie colossale, la Russie pouvant à cause du consentement de l'Autriche-Hongrie espérer garder ce pays sous sa suzeraineté exclusive. Pour la Bosnie et l'Herzégovine une « autonomie » était prévue. On arracha à la Serbie même les arrondissements et les districts qu'elle avait conquis, les armes en main. Pas même le Monténégro serviteur fidèle de la Russie, depuis deux cents ans, n’eut l’'Herzégovine, mais un lambeau de l’Albanie. A la Roumanie on arracha, pour la remercier de son secours décisif à Plewna toute la Bessarabie, en la « dédommageant » avec le cadeau, si dou-

teux, de la Dobrudza, qui devint la pomme de discorde entre la Roumanie et la Bulgarie.

L'apparition de la flotte anglaise devant Constantinople obligea la Russie de porter ce traité à Berlin en vue d’une revision européenne. La Russie était tellement épuisée par la guerre sanglante, et plus encore par la fièvre puncticulaire qui sévissait dans ses armées, qu’elle dut donner son consentement à cette revision, parce quelle n'était pas à même de se lancer de suite dans une nouvelle grande guerre. Le premier plénipotentiaire de la Russie au congrès de Berlin était le prince Gortchakow, chez qui la métamorphose rétrogradante du cerveau avait fait de tels progrès, que le puissant Bismarck put jouer avec lui comme le chat avec la souris. Bismarck, enorgueilli par les victoires que l'Allemagne avait remportées sur la France dix ans auparavant, était devenu si hardi, qu'il pouvait se poser en dictateur de l'Europe, d'autant plus que la France avait encore à faire avec les suites de sa défaite colossale, et que l'Italie lui devait de Ia reconnaissance pour la Lombardie et la Vénétie acquises par les victoires de l'Allemagne. Le

juif Disraeli, homme d’un talent extraordinaire, secondait Bismarck dans tous ses efforts et reçut en récompense l’île de Chypre pour sa patrie adoptive et le titre de lord Beaconsfield pour lui-même. Les représentants des petits États balkaniques, qui s'étaient épuisés dans la guerre russo-turque, ne furent même pas admis au congrès avec voix consultative. On les laissa devant la porte et les Grandes Puissances disposèrent des États balkaniques comme de choses qui leur appartenaient, et de leur sang versé pour la liberté, comme si cela avait été de l’eau.

Le congrès de Berlin cassa la Bulgarie constituée avec le sang russe et balkanique en trois parts, une principauté tributaire : la Bulgarie, une province privilégiée de la Turquie, appelée la Roumélie Orientale, et la Macédoine qui resta province turque tout entière, avec la promesse qu'on y introduirait des « réformes ».

Bien qu'il dût paraître évident à tout homme intelligent, que cette tripartition imposée à la nation bulgare mènerait à de nouveaux troubles sur la Péninsule, et qu’elle menacerait encore la paix européenne, il en resta ainsi,

« car tel était le bon plaisir de l'Europe ».

De plus le congrès « souverain » de Berlin décida qu'on arracherait toute la Bessarabie à la Roumanie et qu’on la donnerait à la Russie. Même la seule communication rationnelle de la Roumanie avec la compensation qu’on lui avait donnée, la marécageuse Dobrudza, même Silistrie et sa forteresse lui furent refusées. pour que la Roumanie et la Bulgarie future eussent à se chamailler pendant de longues années à cause de ce morceau. |

Aux Serbes des deux principautés on arracha la plus grande partie de leurs conquêtes en Turquie et on les laissa aussi peu viables qu'ils l'avaient été avant la guerre. On leur concéda, ainsi qu'à la Roumanie, l’indépendance politique mais à la condition « sine qua non » que les juifs eussent les mêmes droits dans leurs pays que le reste des sujets. Pour la Serbie cette condition était facile à remplir, parce que les Serbes sont, en matière de religion, le peuple le plus tolérant de toute la Péninsule balkanique, mais pour la Roumanie qui.est inondée de juifs russes et polonais, cette condition devait provoquer d'interminables crises

intestines. Mais le congrès de Berlin avait plus d'intérêt pour les juifs que pour la jeune, capable et active Roumanie, et Île prince Bismarck a persisté dans sa volonté jusqu'à ce qu’on y accédât, en risquant ainsi même l'existence de la jeune dynastie des Hohenzollern en Roumanie.

Mais que servait à la Serbie l'indépendance politique qu'on reconnaissait, du moment qu’elle était, par le mème traité de Berlin, piacée sous la dépendance économique de la monarchie austro-hongroise? Le pauvre pays pouvait, s’il le voulait, même se payer le luxe politique d’un royaume, mais au point de vue économique il devait continuer à cuire dans son propre jus, jusqu'à ce qu'il füt cuit à point pour — l'Autriche-Hongrie..

Le Monténégro reçut un petit débouché sur la mer; mais ce port monténégrin fut placé sous la police marine de lAutriche-Hongrie, et l'entrée de vaisseaux de guerre dans ce port fut expressément interdite par le congrès de

Berlin.

On avait encore projeté une monstruosité en 1880. Lord Fitzmaurice présenta la proposition de créer une Albanie qui devait comprendre une grande partie des vilayets de Monastir et de Kossovo. Cette proposition s’est brisée à l’opposition énergique de l’Autriche- Hongrie, de la même monarchie qui aujourd'hui veut créer la même Grande Albanie.

Alors l'Autriche-Hongrie ne voulait rien savoir d'une Albanie, parce qu’elle voulait par la Bosnie et l'Herzégovine, et surtout par le Sandjak, aller « au delà de Mitrovitéa », s’il lui plaisait, et se réserver à elle-même les vilayets de Kossovo et de Monastir. Trente-deux ans plus tard seulement, quand la Turquie commença à craquer dans toutes ses jointures, le comte Berchtold envoya sa circulaire du 14 août 1912, dans laquelle il n’a de sollicitude que pour les Albanais, et où une autonomie de l’Albanie est demandée, d’une Grande-Albanie, qui serait encore plus grande que celle que révait en 1880 Lord Fitzmaurice. Mais 1l était

trop tard. La circulaire du comte Berchtold a montré aux Serbes, aux Bulgares et aux Grecs quel grand danger menaçait leurs conationaux dans la Vieille-Serbie et en Macédoine, etna fait que resserrer la Confédération balkanique”.

Comme s’il n’y avait pas eu assez d’injustices, on commença maintenant une politique diynastique. La Grèce, qui par sa lutte pour la Crète — qui durait depuis dix ans — et par les luttes intestines de partis, de la Vouleutocratie et de la Rousfétia était empêchée de participer à la lutte des peuples Balkaniques et de la Russie contre la Turquie dans les années 1876 à 1878, reçut un morceau de la Turquie, la Thessalie, parce que le fils du beaupère de l’Europe avait déclaré ne pas pouvoir rester roi des Hellènes, si la Grèce ne recevait rien à Berlin. Et la Grèce eut la Thessalie, parce qu'elle avait été assez « sage ‘» pour ne pas participer à la guerre. Les peuples Balkaniques qui, à Berlin, furent privés du prix de leur victoire, n’enviaient certes pas leurs frères grecs de ce gain facile, car ils savaient très

1. Voir Gaston Gravier, L’'Albanie et ses limites, Revue de Paris, 1°° et 15 janvier 1913.

bien qu'il ne dépassait pas les sacrifices de la Grèce pour la Crête, — mais ils sont assez intelligents pour comprendre que cette grâce du congrès de Berlin pour la Grèce était un grand coup de coude que l’Europe donnait à certains peuples Balkaniques pour qu'ils envoyassent promener leurs dynasties nationales et qu'ils vinssent plutôt chercher des princes des vieilles dynasties de l'Europe qui par leur parenté seule pouvaient rapporter plus que les guerres les plus sanglantes.

Mais le bouquet du Traité de Berlin, ce fut l'occupation de la Bosnie, de l'Herzégovine et d’une partie de la Vieille-Serbie, du Sandjak de Novipazar, par la monarchie austro-hongroise. Les provinces, pour l’affranchissement desquelles la Serbie et le Monténégro avaient mené deux guerres sanglantes contre les Turcs, les deux provinces les plus serbes qui forment le cœur de la nation serbo-croate furent livrées par le congrès de Berlin à la propagande jésuite, catholique, et à cette dénationalisation austro-hongroise qui avait déjà fait ses preuves ; et pour qu'il n'y eût pas de doute sur l’intention de cette mesure, le congrès de Berlin

décréta l'occupation du Sandjak par la monarchie, même « au delà de Mitroviéa », si la monarchie devait trouver nécessaire, dans son désir ardent d'avoir Salonique, d'occuper toute la Vieille-Serbie et la Macédoine. De même que la Bulgarie fut morcelée en trois, la nation serbo-croate fut morcelée en quatre parties, partagée entre quatre États différents. Et pour que deux d'entre eux n’eussent jamais la moindre chance de s'unir, l'occupation autrichienne du Sandjak fut intercalée entre eux comme un coin. Le désir d’une nation de dix millions de vaillants pionniers de la culture européenne de s'unir dans un État, fut anéanti par cette décision du congrès de Berlin. Celui-ci annonça aux Serbes du royaume, du Monténégro et de la Vieille-Serbie, qu’ils ne pouvaient avoir un avenir qu'en devenant également sujets austro-hongrois.

Le congrès de Berlin qui par ses décisions voulut tout simplement anéantir deux nations, constitue la faute tragique de l'Europe, qu’elle expie maintenant. Savoir, si le châtiment de ce crime n atteindra que l’Autriche-Hongrie et l'Allemagne, par le fait qu'au désir d'expansion

allemand vers l'Est on opposera une digue infranchissable, ou si les autres Grandes Puissances aussi devront payer cher l'injustice commise à Berlin, — personne ne le peut au moment où sont écrites ces lignes. Si la mobilisation de l’armée austro hongroise, exécutée en secret et détruisant l’économie nationale, devait ne pas avoir été un simple « bluff » en vue de sauver une partie de la Turquie et du barbarisme sous le nom de l’Albanie, si la Triplice devait vraiment faire mine de vouloir renverser la digue que la Confédération balkanique opposait à son désir d'expansion vers l'Est, alors la conflagration européenne est absolument certaine, alors on croisera en première ligne quatre millions de baïonnettes, alors il y aura une telle tuerie d'hommes comme n'en a encore jamais consigné l'histoire du genre humain, alors non seulement l’aisance matérielle de l’Europe si péniblement acquise, mais aussi toutes les acquisitions de la civilisation seront anéanties, et alors toute l’Europe expiera la faute tragique de Berlin. Il serait oiseux de demander qui dans cette ruine de l’Europe

serait le vainqueur, qui le vaincu, mais une

chose est tout à fait certaine. Les quelques dynasties de l’Europe qui de l’inondation démocratique du continent émergent encore à la façon du Babakay du Danube inférieur, disparaîtront complètement, malgré leur coexistence séculaire... Et voilà quel sera le châtiment pour la faute tragique d’avoir, à la fin du xix° et au commencement du xx° siècle, fait de la politique dynastique au lieu d’une politique nationale, comme si l’Europe était encore

empêtrée dans le moyen âge.

Regardons d’un peu plus près comment les péchés commis à Berlin ont eu leurs effets, l’un après l’autre.

La Bulgarie dont la sujétion à l'influence russe exclusive semblait assurée pour toute éternité, s’est de bonne heure libérée de cette tutelle.

L'organisation compliquée de la Roumélie Orientale, pour laquelle les meilleurs diplomates de l’Europe ont dépensé leur sagacité dans le but de conserver cette province à la

Turquie, fut renversée du jour au lendemain par une opérette qui pourrait être intitulée Tchardafon, — et la réunion de la Bulgarie du Nord avec la Bulgarie du Sud était un fait accompli !

Le Traité de Berlin venait d’avoir un trou formidable. Est-ce que l’armée turque est de suite entrée dans la Roumélie pour rétablir le statu quo ante? Von-der-Goltz Pacha garantissait au sultan de rétablir le statu quo avec une seule des deux divisions de la garnison de Stamboul, mais Abd-ul-Hamid IF considérait toute la garnison de Constantinople comme sa garde personnelle, et pour protéger sa chère personne il laissa les Bulgares en paix. Peutêtre espérait-il que les hauts signataires du Traité de Berlin défendraient leur propre création à main armée, pour sauvegarder au moins leur dignité de Grandes Puissances. Mais si le Padichah se cramponnait vraiment à cet espoir de ravoir la province perdue, il avait oublié quel énorme respect les Grandes Puissances ont de tout fait accompli. Les Grandes Puis- ‘sances ne pouvaient pas comprendre que les Bulgares eussent créé ce fait accompli par

leurs propres forces; elles croyaient fermement que la réunion proclamée des deux pays bulgares était l’œuvre de la Russie, parce qu’elle restitua à la principauté une partie du moins de sa Bulgarie confectionnée à San Stefano.

La Russie de son côté ne fut pas seulement tout aussi surprise que les autres Grandes Puissances, mais elle était furieuse contre les Bulgares d'avoir entrepris une si grande chose sans la permission, même sans l'information préalable du gouvernement russe. Pour punir les Bulgares elle priva l’armée bulgare, créée par elle, de ses chefs, en rappelant tous les officiers russes à un moment où cette armée privée de chefs dut aller à la guerre. Une guerre? Oui. Avec la Serbie.

Le roi Milan avait de suite compris que si la Bulgarie devait impunément annexer la Roumélie, le tour serait bientôt aussi à la Macédoine et à la Vieille-Serbie, et qu’alors la seule issue imposée à la Serbie par l’Autriche- Hongrie, celle vers le sud, serait barricadée. Il comprit que l’échauffourée de Philippopel mènerait bientôt à la mort de la Serbie et il déclara la guerre à la Bulgarie unie « pour la

conservation de l'équilibre sur les Balkans ». Quoique l'idée en elle-même et au point de vue . serbe, fût très saine, comme l’évolution ultérieure des affaires des Balkans l’a démontré — l'exécution en fut très mauvaise. À cause de la révolution des radicaux qui venait seulement d'être étouffée, Milan ne marcha pas avec son armée tout entière contre la Bulgarie, mais seulement avec 37000 hommes contre 100 000 Bulgares et Rouméliotes; au lieu d'avancer concentriquement contre l’armée principale de l'ennemi il répandit ses 37 000 hommes du Danube à la Vlassina, pour avoir beaucoup de gages en main si l'Europe devait décider de la controverse; il commit encore une masse de fautes politiques, stratégiques et tactiques’. Le résultat en fut Slivnitza et la mission Khevenhüller qui « sauva » la Serbie. Ce sauvetage autrichien a coûté le trône au roi Milan, mais la guerre serbo-bulgare a rendu de grands services aux buts que poursuivait sur les Balkans le Ballplatz de Vienne. Le prestige

1. Qui sont décrites en détail dans mon livre intitulé, Geschichte des serbisch-bulgarischen Krieges, 2 vol., Belgrade, 1908, p. 1 410 et xxr.

de la Serbie sur les Balkans était ruiné pour de longues années, et les Bulgares, que leur victoire facile sur les Serbes avait enhardis, commencèrent immédiatement à exciter la Macédoine à la révolution.

La monarchie n’a pas été déçue dans ses espérances. Peu d'années après, la lutte entre les Serbes, les Grecs et les Bulgares en Macédoine, conduite jusqu'alors dans les églises et les écoles, devint une guerre d’extermination des divers comitadzis, une guerre menée avec des fusils, des couteaux et de la dynamite, une guerre de tous contre tous... Cette insensée lutte entre les frères balkaniques prépara le terrain à une nouvelle occupation, à une nouvelle poussée d'expansion vers l'est. Mais on eut d'abord à chercher à s'entendre avec la Russie. Cette entente eut lieu à Murzsteg. Les Grandes Puissances s'étaient chargées, dans le Traité de Berlin, de l'obligation de donner des réformes à la Macédoine, d'assurer à ses habitants une existence humaine. La Turquie n'ayant pas tenu la promesse donnée à Berlin, et les tueries en Macédoine ayant pris des dimensions effrayantes, les Grandes Puissances durent

elles-mêmes exécuter les réformes en Macédoine. On adjoignit au gouverneur général turc de la Macédoine un commissaire autrichien et un commissaire russe, On organisa une gendarmerie internationale dont on donna le commandement à — l'Italie. Il était très caractéristique pour ces réformes que la Vieille-Serbie et le Sandjak en fussent exclues.

Là, les sauvages Albanais devaient continuer à travailler, à cœur joie, à l’extermination de l'élément serbe. Moins il y aurait de Serbes au monde, plus l'anéantissement de cette nation serait facile.

Le projet était élaboré avec beaucoup de sagacité, mais les Jeunes-Tures ont, par leur révolution, culbuté tout cet édifice péniblement érigé des réformes en Macédoine. En Turquie on proclama la liberté, l'égalité et la fraternité ; elle eut, à la place du sultan « sanglant » un sultan constitutionnel, même parlementaire.

En Macédoine on célébra des fêtes de fraternisation. Les réformes européennes devinrent — un anachronisme. Les Jeunes-Turcs firent mine de demander en Bosnie eten Herzégovine aussi

des élections au parlement turc. L’Autriche-

Hongrie se hâta de transformer son occupation de ces pays en une annexion. La Russie, liée par ses contrats antérieurs et épuisée par la guerre avec le Japon, dut donner son consentement, et abandonna la nation serbe à la monarchie sans réserve. Les Jeunes-Turcs se contentèrent d’un bon bakchiche et se jetèrent de toute la force de leur État sur l’ottomanisation de toutes les nations de la Turquie.

Maintenant seulement les Balkauiques s’aperçurent pour qui ils s'étaient entredévorés en Macédoine.

Maintenant seulement les Bulgares aussi comprirent qu'à cause de la Macédoine ils risquaient l'existence de la Bulgarie du Nord unie avec celle du Sud.

Maintenant seulement les Serbes oublièrent Slivnitza et les Grecs Anchyalos.

Maintenant seulement tous les trois États balkaniques commencèrent des armements en toute hâte, en étouffant la folie des luttes intestines de partis.

Maintenant seulement on créa la Confédération balkanique qui demanda à la Porte l’au-

cé

tonomie pour les propres compatriotes en Turquie.

La Turquie se mit à rire. Le ministre des Affaires étrangères turc répondit : « Laissezmoi rire. »

La Turquie ne s’en est pas trouvé très bien, d’avoir ri.

Les Grandes Puissances d'Europe souriaient également. Elles étaient sûres que la Turquie mettrait en fuite tous ces nains et leur déclarèrent qu'ils devaient se garder d’attaquer la Turquie, car quel que serait le résultat de la guerre, le statu quo, sacré à l’Europe, de la Turquie serait maintenu, à tout prix.

Mais le sourire fier et orgueilleux de la figure de l'Europe fit bientôt place à une grimace pleine d’épouvante.

L'empire ture sur les Balkans qui avait été conservé avec tant de peine par l'Europe pendant des siècles pour être une fois réparti parmi les Grandes Puissances, avait été anéanti dans un mois. L’armée bulgare était devant Constantinople, l’armée grecque à Salonique, l'armée serbe même sur la côte est de l’Adriatique.

Que le diable emporte les Bulgares, pensa

l'Europe : la Russie aura déjà soin d'empêcher qu'ils prennent Constantinople et les Dardanelles; mais Salonique en mains grecques, et la côte est de l'Adriatique en mains serbes c’est ça qui ne va pas, c'est Ça qu'il faudra empêcher, mème au prix d'une guerre européenne avec toutes ses horreurs. Depuis des siècles l’Autriche travaille à étouffer toute la nation serbe, pour avoir la route de Salonique libre, et maintenant la Serbie ne serait pas seulement politiquement et militairement plus forte, mais encore économiquement indépendante par un accès territorial à la mer? Elle devrait pouvoir, quand ïl lui plairait, s’unir avec le Monténégro et former une Grande- Serbie qui mettrait en poche la clef de la mer Adriatique, et elle devrait pouvoir, si cela lui plaisait à elle ou à la Russie, barrer à la monarchie son seul accès au commerce universel?

Cela, l'Allemagne non plus ne le permettrait, elle qui pousse lAutriche-Hongrie vers la Péninsule balkanique, pour devenir finalement elle-même maîtresse de l’Adriatique.

Cela, l'Italie non plus ne l'admettrait, parce qu’alors son rêve de transformer l’Adria-

que en un lac italien serait à jamais détruit.

Vite, il fallait décider la Turquie de demander n armistice pour qu'on püt commencer les égociations de paix, avant que tout fût perdu ; ite il fallait convoquer, à côté de cette confénce à Londres une réunion des ambassadeurs es Grandes Puissances, qui devait mettre une n aux victoires de la Confédération balkaique, mais surtout des Serbes, et priver les ainqueurs du fruit de leurs victoires.

Et vraiment!

« Les ambassadeurs ont recommandé à leurs ouvernements, qui l’ont accepté, le principe e l'autonomie albanaise avec une proposition arantissant à la Serbie un accès commercial à Adriatique. »

« Les six gouvernements sont tombés d’ac- >rd en principe sur ces deux points. »

Oui, mais cela a été décidé pendant que jutes les Puissances croyaient que la guerre ait finie, que la Turquie consentirait à toutes s conditions dé paix de la Confédération alkanique.

Mais en attendant la paix n’a pas encore été

onclue. Au contraire : au moment où nous

écrivons ces lignes, la guerre est continuée. Personne ne sait quelle en sera la fin. En tous les cas les conditions de paix seront tout autres.

Dès lors la question est permise, si l’intention des Grandes Puissances de créer une Albanie autonome et de ne laisser à la Serbie rien qu'un accès commercial à l’Adriatique, pourra être maintenue ?

Profitons de cette pause imposée par la continuation de la guerre aux négociations des Puissances, pour rechercher si de quelque point de vue la création d’une Albanie autonome et le délogement de la Serbie du littoral est désirable et possible ?

Commençons par la « question vitale » de l’Autriche-Hongrie.

Est-ce que l’Albanie est si importante pour la monarchie que celle-ci doive non seulement risquer une guerre avec la Serbie, mais une conflagration européenne ?

Si, après une guerre sanglante toute l’Albanie

devait échoir à l’Autriche-Hongrie, ce serait encore une bien petite compensation pour les sacrifices d'hommes et la ruine économique qu'entrainerait une guerre. Mais la monarchie ne demande pas pour le moment de posséder l’Albanie, elle veut seulement obtenir l’autonomie de ce pays.

Eh bien, un certain Autrichien a prétendu que les intérêts de l’Autriche-Hongrie en Albanie « ne valent pas qu’on sacrifie le plumet d’un chasseur tyrolien impérial ».

Ensuite, il ne faut pas oublier que non seulement l'Autriche, mais aussi l'Italie a ses intérêts en Albanie, et si l'Autriche devait par trop insister sur les siens dans ce pays, un conflit avec les intérêts et les prétentions de l’/talie serait énévitable. Mais si l'Albanie devenait une partie des États serbe et grec et qu’elle fût incorporée à la Confédération balkanique, elle cesserait d’être l’arène des intérêts autrichiens etitaliens. D’un seul coup on aurait supprimé le danger de la rivalité autrichienne et italienne en Albanie, rivalité qui jusqu’à présent a nui aux Albanais plutôt qu’elle leur a été profitable, et qui serait continuée dans une Albanie

autonome. Sous le protectorat d’un de ces États l’Albanie pourrait en effet faire quelques progrès rudimentaires de culture, mais ceux-ci ne correspondraient pas aux intérêts de la seconde Puissance; du reste cela est impossible rien que parce que la Confédération balkanique ne pourrait pas admettre que n'importe quel État étranger s’ingérât, de quelque façon que ce fût, dans les affaires intérieures des Balkans. Mais si l'Autriche maintient inébranlablement son point de vue à savoir, que seule une Albanie autonome peut servir ses intérêts, et qu’elle la conquière à main armée, tout accès à la mer serait barré à la Serbie, et les Serbes deviendraient les ennemis mortels de l'Autriche. Pour le développement économique de la Serbie l'accès de la mer est absolument nécessaire. Même pour des États plus grands et plus riches que la Serbie une complète séparation de la mer est une source continuelle d'inquiétude; l'accès de la mer est la condition vitale de la Serbie. Le bavardage à propos de « compensations » — qu'on dise compensations ou qu’on emploie

d’ , A LUE autres formules — n'est même pas sérieuse-

ment discutable en comparaison de l'importance d'un port pour la Serbie. Mais quelles sont les prévenances de l'Autriche au point de vue des intérêts économiques de l'État serbe, rien ne le montre mieux que son attitude nettement hostile dans la question de la ligne de lPAdriatique, qui avait été posée longtemps avant les derniers grands bouleversements sur

les Balkans.

Une Albanie autonome serait un nouvel Etat mahométan en Europe, — un anachronisme pour la culture et Les idées de l'Europe moderne. Ce qui est plus intéressant c’est que la fondation d’un pareil Etat mahométan est soutenue par la même Autriche qui veut passer pour un État catholique et qui a pris sous sa protection les catholiques de lAlbanie du Nord. Si l’on considère d’un peu plus près celte question des religions, on s'aperçoit que les Albanais musulmans qui sont encore à un degré de culture très bas, profiteraient d'une Albanie autonome

surtout pour opprimer leurs compatriotes chré-

tiens. Et ce serait pour la fondation d’un pareil Etat mahométan que combattrait l’armée de Sa Majesté À postolique?

« Si l’on admettait en principe la formation d’une Albanie autonome, la question se poserait de savoir qui mènerait à bout la réorganisation nécessaire de ce nouvel État? » Les Albanais sont des tribus sauvages et indomptables qui vivent dans un état d’anarchie et d'irresponsabilité et qui ne donnent ni « à Dieu ce qui est à Dieu, ni à l’empereur ce qui est à l'empereur ». Un réformateur qui voudrait organiser les Albanais, qui voudrait les habituer à l’ordre, au droit, à la discipline, qui voudrait leur inspirer le respect des lois et de la propriété privée, serait obligé avant tout de les désarmer. Un gouvernement qui songerait à une pareille réorganisation devrait disposer d'une grande force militaire qui n’aurait pas seulement à rétablir l’ordre, mais aussi à le surveiller et qui devrait rester pendant des années la main droite des autorités civiles. Mais où est en Albanie une pareille force militaire? Pourrait-on former une pareille corporation d’éléments albanais? Si quelqu'un s'enfonce dans un

ca

marais — est-ce qu’il peut se sauver lui-même? Est-ce qu'il n’a pas besoin d'un second qui le libère? Seul, un État étranger peut faire de l’ordre en Albanie, en faisant des Albanais une nation; car aujourd’hui les Albanais sont un conglomérat de tribus apparentées par leur langue qui n'ont aucune tradition d'un passé commun, ni culturel, ni politique. Comment peuvent-ils, sans la conscience d’avoir jamais formé une propre nation, passer aujourd'hui pour une nation? En politique, surtout dans la politique internationale il ne peut être question que de peuples et de nations — ce que les Albanais ne sont précisément pas. On ne pourrait même pas, en vertu de quelque théorie sociologique ou de droit publie, considérer les Albanais comme un peuple; le peuple seulement est un résultat politique. Les Albanais demeurent stationnaires sur un niveau de cullure préhistorique, et on ne peut les considérer que comme groupement syngénétique. Le titre d'honneur de « nation » pourra être réservé aux Albanais pendant au moins cent ans encore. Ils ne peuvent pas invoquer le principe : « Les Balkans aux peuples Balkaniques ». Les Albanais

s'étaient mis du côté des Turcs dans la lutte contre la Confédération balkanique, et ils ont été vaincus par elle ensemble avec les Turcs. Cette juste remarque a été faite par le délégué Dr. Kramaï dans les délégations autrichiennes.

« Dans leur développement culturel les Albanais sont restés de véritables enfants, et comme tels ils ont besoin de quelqu'un qui les éduque à la vie politique, en les châtiant sévèrement, s'ille faut. D'après le principe : « Les Balkans aux nations balkaniques » on ne peut absolument pas admettre que quelqu'une des Grandes Puissances devienne le professeur et le guide des Albanais; car il y aurait péril qu’on fit des Albanais les ennemis et les antagonistes de la Confédération Balkanique. Les Albanais ne peuvent étre conduits vers la maturité politique et vers une éventuelle autonomie politique que par la Confédération Balkanique ou quelque Etat qui en fasse partie, el qui par son histoire et sa silualion géographique paraisse le plus indiqué. » Cet État, c'est la Serbie. Les Slovènes vécurent près de mille ans sous la suzeraineté de l'Empire allemand et en étroite connexion avec la tribu des Bavarois, sans

perdre leur langue, bien qu'ils ne fussent pas conscients de leur nationalité. Leur développement culturel et leur émancipation nationale n’en fut que d’autant plus rapide, de sorte que l'Autriche fut obligée dès le xrx° siècle de tenir compte d'eux comme égaux en droit aux Allemands et aux Tehèques et de reconnaitre leur maturité politique. De même les Albanais gardent la possibilité, tout en étant incorporés aux états organisés de la Grèce et de la Serbie, d'une future individualité politique, dès qu’ils auront prouvé qu'ils ne sont plus fermés à toute culture. » (D'N. Zupanic(K. Gersin), /.c., p. 41-48.)

Cela, un Autrichien l’a dit. Mais comme il est probablement, d'après son nom, Serbe ou Croate, nous allons écouter d’autres Autrichiens, à qui l’on ne peut pas reprocher de parti pris national. Voici le résumé de trois articles, parus dans la Arbeiter Zeilung de Vienne, gazette rédigée avec beaucoup de sérieux’ :

« On prétend que l'Autriche ne peut pas

1. Ces articles sont intitulés : « Que nous importe l’Albanie ? » (« Was geht uns Albanien an? »). — « Notre bien et notre sang pour l'Albanie » (« Gut und Blut für Albanien »). — « La Serbie et la Russie » (« Serbien u. Russland ») dans les numéros du 12, 13 et 14 novembre 1912. Cités par Zupanic.

Bat

tolérer de port serbe sur l’Adriatique, parce qu'il pourrait devenir le point d'appui de la flotte de guerre russe. Mais la Serbie ne fut le vassal de la Russie que tant qu'elle était faible et que sans défense elle avait besoin de la protection du tsar contre l'Autriche. À partir du jour où elle deviendra un État fort et indépendant, elle fera, indépendamment de la Russie, sa propre politique. Aussi longtemps que l'Autriche ne s'oppose pas en ennemie, elle n'a pas de raison pour s'occuper des affaires de la Russie. Mais à part tout cela : Si nous sommes d'accord avec l'Italie, la flotte de la Russie dans l’Adriatique ne pourra jamais nous être dangereuse; mais si l'Italie devient notre ennemie et l’alliée de la Russie, la flotte russe trouvera tout aussi bien son point d'appui dans un port italien que dans un port serbe. Mettons à part aussi le fait que l'antagonisme des intérêts autrichiens et russes cessera d'exister le jour où la question des Balkans sera définitivement solutionnée; car cet antagonisme n’est né que de la rivalité sur les Balkans. Le bavardage selon lequel un port serbe sur l’Adriatique serait un point d'appui pour la Russie,

est donc une pure absurdité. Que nous importe done, à nous autres Autrichiens, que Durazzo soit albanais ou serbe?

Si l’on veut comprendre la politique de l'Autriche, il faut savoir que l’Albanie est depuis longtemps l'objet de la sollicitude la plus tendre de l’Autriche comme de lPtalie. Il est vrai que les deux États, dès 1907 sont convenus que l’Albanie serait autonome si la Turquie venait à se démembrer; mais les deux États ne luttent pour la liberté des Albanais que parce qu'ils veulent soumettre l’Albanie autonome à leur propre influence.

L’Autriche même ne pourra jamais acquérir l’Albanie. Ce projet était abandonné — si jamais il a existé, dès que l’Autriche admit que le Sandjak et la Vieille-Serbie fussent réunis avec le royaume serbe. Mais l'Autriche ne veut non plus que l’Albanie devienne italienne. Que fera-t-on alors de l'Albanie? Sera-t-elle un État autonome ou sera-t-elle partagée entre la Serbie et la Grèce?

Une Albanie autonome aura très longtemps à lutter avec les plus grandes difficultés. Car tout le nord de ce pays est habité de monta-

gnards sauvages, qui ne reconnaissent ni autorités ni tribunaux, qui ne payent point d'impôts et ne fournissent point de recrues, chez qui le crime est suivi de la vendetta, et où les tribus se livrent des guerres sanglantes. Ces tribus vivent sur un niveau de cullure que les Germains avaient atteint à l'époque de Tacile. Soumettre ces tribus à un pouvoir gouvernemental, les obliger à payer des impôts, à envoyer des recrues, à reconnaître l'autorité du gouvernement et des tribunaux, exterminer la coutume barbare de la vendetta, serait une tâche énorme pour un État albanais autonome, et qui pourrait lui coûter la vie. Déchirée par des luttes intestines, une Albanie autonome resterait sous l'influence de l'Italie et de l'Autriche. Le danger subsistera si l'Italie essaye de s’assujettir l’'Albanie — tentative que l’Autriche chercherait très probablement à empêcher les armes en main. C'est ainsi que l'autonomie de l’Albanie signifie un danger perpétuel pour l'alliance et la paix entre l'Autriche et l'Italie, le danger, que la crainte du barrage de la route d'Otranto mène finalement à une guerre entre l'Autriche et l'Italie.

Si au contraire l'Albanie est partagée entre la Serbie et la Grèce, alors ce danger est supprimé, la rivalité entre l'Autriche et l'Italie en Albanie est terminée, l'alliance avec l'Italie affermie. Il est vrai qu’alors la Serbie se heurtera à de graves difficultés chez les tribus des montagnes de la Malciya; mais de ces difficultés intérieures de la Serbie les gouvernants en Autriche ne seront probablement pas fâchés.

L'Autriche ne pouvant plus songer aujourd'hui à une conquête de l’Albanie, mais ne désirant pas que l'Italie acquière la côte est de l’Adriatique, ne devrait pas s'opposer à ce que l’AIbanie fût partagée entre la Serbie et la Grèce.

Et surtout cette Autriche-là, dans laquelle une demi-douzaine de nations doivent vivre ensemble, que les Autrichiens doivent tenir loin des Albanais à tout prix, cette Autriche-là fait bien mauvaise figure avec son souci excessif pour l'État albanais. L'État qui a digéré deux partages de la Pologne pourrait à la rigueur aussi trouver la force de supporter le partage de l’Albanie. Qu'on songe seulement que les Polonais, peuple d’une culture de pre-

mier ordre doivent vivre « morcelés » en trois

parties, dans trois États, et qu'ils seraient jugés partout pour haute trahison, s'ils tentaient de réaliser leur revendication d’une autonomie libre et entière : alors on ne s’abusera plus sur la sentimentalité mensongère qui verse des torrents de larmes sur le «partage » de l’Albanie (Arbeiter-Zeitung de Vienne, 15 nov. 1912.)

Alors le D' Zupanié a tout de même raison.

Tous les intérêts de l'Autriche en Albanie ne valent pas le plumet d’un chasseur tyrolien impérial. Mais ces Altesses ridicules qui s’appellent Zmail Kemal Bey, Aladro Kastriota et Albert Ghika pourraientse faire voir dans chaque café-concert, ou débuter dans une opérette; à l'instar de leur collègue, l'empereur du Sahara, ils feraient très bonne figure! Si ces messieurs ont des fils, que dans cent ou deux cents ans leurs petis-fils viennent voir; peut-être yaura-t-il alors une nalion albanaise.

€ Il est indigne d’une Grande Puissance de se montrer nerveuse ou mesquine. Une politique de large envergure, de la générosité et de la dignité vis-à-vis des États balkaniques serait la juste politique autrichienne dans la crise balkanique. Au lieu de cela on flaire par-

tout du danger qui menace de la part des États balkaniques, surtout de la part de la Serbie. Si l’Autriche avait bien saisi le moment de la liquidation de la Turquie, elle se serait montrée aimable envers la plus récente Grande Puissance. Un homme d’une politique à large envergure aurait pu d'un seul coup gagner à l'Autriche tout l'Est nouveau !, sans provoquer le danger d’une guerre et sans causer une pareille excitation à l’intérieur comme à l’exté-

rieur de la monarchie. Si l'Autriche avait dès

1. D'après H. v. Sauter l’exportation austro-hongroise dans les États balkaniques était de 200 millions de couronnes l’année passée. En première ligne l’Autriche-Hongrie exporla en Serbie, en Bulgarie et dans le Monténégro. La Grèce et la Turquie qu’on avait l'intention de défendre à Vienne, n’occupent que la seconde et la troisième place. Les besoins de culture dans les pays que la Serbie vient de conquérir se multiplieront. D'après le prof. Cvijié les besoins des Serbes du royaume sont de six à sept fois plus grands que ceux des Serbes en Turquie. Il s'ensuit que l'exportation de l’Autriche- Hongrie augmentera en proportion. On peut dès maintenant parler de la prédominance économique de la monarchie sur les Balkans, quoique les relations diplomatiques soient tendues; il est évident que des rapports amicaux ne pourraient qu’affermir cette prédominance de l'Autriche. La Serbie est notre voisin immédiat et le marché le plus naturel pour notre industrie, — voilà pourquoi il faut tout faire en vue de régler les dissensions existantes. Avec raison le comte Jules Andrassy écrit : Plus Bukarest, Belgrade et Sofia sont riches, plus le seront naturellement aussi Vienne et Budapest. » Cité par Zupanié, p. 51.

le commencement fait preuve de sentiments amicaux envers la Confédération balkanique, le commerce d’exportation autrichien dominerait pour quelques générations loute la péninsule. Par suite de la tradition et de la situation favorable aucun autre État ne pourrait concourir avec l'Autriche. Rien que par reconnaissance les peuples balkaniques auraient ouvert toutes leurs portes à l’industrie autrichienne. Avec une politique intérieure un peu plus raisonnable envers les Slaves du Sud, ceux-ci seraient les meilleurs intermédiaires entre l'Autriche et les États balkaniques au point de vue commercial ; d'un autre côté, une pareille politique rendrait impossible la naissance d'un irrédentisme des Slaves du sud. Le développement futur de la monarchie, son avenir heureux ou malheureux dépend de la direction de l'État. Il n’est encore pas trop tard, on peut encore changer de direction et mener tout sur le bon chemin, sans sacrifices, mais la question albanaise, il faudra que l'Autriche l'abandonne une fois pour toutes. (Zupanié, L. c., p. 51-52.)

Le bon Autrichien qui a écrit ces lignes,

semble, à la fin de son exposition, mettre de

grandes espérances sur ces messieurs de Baerenreither et Kramaï, pour ce qui concerne une direction plus intelligente de la politique autrichienne sur les Balkans! Il s’imagine qu’un simple « monsieur de » ou même un bourgeois, et Tchèque par-dessus le marché, pourrait devenir ministre de la Maison Impériale et des Affaires étrangères! Combien peu il connaît son Autriche!

Voyons maintenant, si les raisons de l’Ztalie pour son altitude dans la question albanaise sont plus probantes que celles de l'Autriche.

Les gouvernants italiens d’aujourd’hui sont, dans la question des Balkans, les antipodes des fondateurs de la liberté et de l’union italiennes, des créateurs de l'Italie moderne.

Mazzini, dans un de ses ouvrages, s’adresse en 1811 aux peuples balkaniques avec les paroles suivantes : « Stringetevi in una Confederazione, e sia Costantinopoli la vostra città antizionica, la città dei vostri Poteri centrali, aperta a tutti, serva a nessuno. »

= Dans une lettre publiée en 1897 son célèbre compatriote Crispi dit : « Le parti national italien désire une Confédération balkanique avec Constantinople comme capitale. Les Turcs peuvent trouver leur place dans cette confédération, s'ils veulent vivre avec les Balkaniques en frères, mais non plus en maitres. Le sultan devrait ‘aller en Asie. »

Et c’est ainsi qu'un des fondateurs de l'unité de l'Italie et un des plus célèbres créateurs de la Triplice parvint, au cours de trente ans, à la conviction que les Balkans chrétiens devraient être libérés et réorganisés sur une base fédérative.

Et aujourd’hui?

Aujourd'hui la Grande Puissance de l’Italie se range du côté de l'Autriche, pour arracher, sous la pression de la Triplice, une partie importante de la péninsule à la Triple-Entente et à la Confédération balkanique pour en faire une miniature de la Turquie, une « Albanie autonome ».

L'Italie qui a tant souffert jusqu’à ce qu'elle

1. Hlapa Joaso, Pesanm Barkana, © panuyekor 1IpeBeo M. &. M. Beorpar, 1912, p. 12.

te at

fut parvenue à l'unité nationale, et qui à cause de cela devrait être le défenseur naturel et le protecteur des peuples Balkaniques, — cette Italie aide l’Autriche à priver la jeune Grande- Serbie, la patrie de sa reine idéale, des conditions les plus essentielles de vie.

Comment était-ce possible ?

Pour le comprendre il faut revenir au congrès de Berlin.

Un an déjà avant le congrès, Andrässy annonça au nom de Bismarck à l'ambassadeur italien de Vienne, le comte Robilant, que l’Allemagne n'opposerait aucun obstacle à l’occupation de la Tunisie par l'Italie. Rome ne fit aucune attention à cette proposition. De même le représentant de l'Italie au congrès de Berlin, le comte Corsi, refusa l'offre que lui fit Pulow, au nom de Bismarck, de régler au congrès la question de l’occupation de la Tunisie par l'Italie, en lui adressant la question ironique, « si le prince Bismarck tenait tellement à nous plonger dans une guerre avec la France? »

(Chlumecky, /. c. p. 2.)

Bismarck a, au congrès de Berlin, souverai-

nement assigné ou offert à quiconque voulüt

tendre la main, un morceau de la Turquie, excepté aux États balkaniques; bien que ceuxei eussent versé leur sang dans une guerre de trois ans, il ne voulut même pas leur laisser ce qu'ils avaient conquis.

Mais le malin Corti avait pénétré les intentions du tout-puissant chancelier; il ne voulut pas prendre la Tunisie de sa main, quoiqu'elle füt déjà, par la &« pénétration pacifique » des Italiens en majeure partie italianisée, quoique l'Italie manquât, par ce refus du cadeau bismarckien, l’occasion propice d'inaugurer une politique méditerranéenne de large envergure.

Mais la France profita de cette hésitation de l'Italie pour prendre elle-même la Tunisie. Le coup préparé et mené par Jules Ferry avec une grande sagacité politique jeta l'Italie dans les bras de l’Autriche et de l’Allemagne. On conclut la Triplice.

Au lieu de diriger son attention sur la proche Tripolitaine, l'Italie trouva que les clefs de la Méditerranée étaient à trouver dans la Mer iouge, et se lança dans l'aventure africaine qui naufragea si piteusement à Adua.

Puis vint s'ajouter la guerre commerciale

el

entre la France et l'Italie qui dura dix ans. (1888-1898). Après l'occupation de Massana le déficit du budget italien avait atteint la somme de 230 millions. L'exportation italienne en France était tombée de 497 à 222 millions. De cette crise financière et économique l'Italie a été tirée par l'Allemagne et l'Autriche. La Triple-Alliance fut la base solide qui donna à l'Italie la stabilité nécessaire, pour joindre au risorgimento politique le risorgimento économique.

Mais dès l’année 1896 Imbriani, dans un de ses discours contre l'Autriche, imputa à la Triple-Alliance la responsabilité de ce que l'Italie ne pouvait pas faire valoir ses aspi- . rations légitimes à l'Albanre.

Encore en automne de la même année le contrat fut conclu entre Visconti Venosta et Hanotaux, qui devait faire cicatriser la vieille plaie tunisienne. Peu de semaines plus tard eut lieu le mariage du roi d'Italie actuel avec une fille du prince du Monténégro, un mariage qui ne devait naturellement pas rester sans conséquences politiques importantes. La croyance

d’une mission italienne sur les Balkans trouva

des partisans convaincus dans les sphères les plus élevées mêmes de l'Italie.

Lorsqu'en 1897 l’Autriche-Hongrie et la Russie furent tombées d’accord sur le programme du maintien du statu quo sur les Balkans, une grande partie des journaux italiens considéra cet accord comme un danger pour les intéréts italiens sur les Balkans.

Déjà, dans la question de l’île de Crète, l'Italie n'était pas du côté de son allié. Elle commençait à faire ses petits « apartés ».

En 1899 l'Italie conclut avec la France l'accord concernant la Tripolitaine, par quoi le reste de la vieille rancune à cause de « l’escamotage de la Tunisie » fut enterré. Mais cet accord n’était qu'une lettre de change française à longue échéance, dont le terme de payement devait être reculé le plus possible, ne devait peut-être jamais arriver. Et pour que l'Italie püt plus facilement être tenue en haleine, elle fut très habilement conduite par son nouvel ami sur une route nouvelle ; celle de la politique balkanique. L'Albanie et la Macédoine devaient détourner les regards de Rome de la Tripolitaine, respectivement enrayer l’action

st

italienne sur la côte nord de l'Afrique. Et un autre prix plus considérable encore devait être la récompense de ce jeu : la solidité de la Triple- Alliance devait être ébranlée dans la mesure où l'Italie, « négligeant les droits plus anciens de l'Autriche prenait les Balkans occidentaux pour terrain à sa politique d'expansion. » A cela vint s'ajouter le mariage de la princesse du Monténégro, de ce « Piémont des Slaves méridionaux », et la campagne énergique des Albanais émigrés en Italie même qui dirigèrent les regards de Rome vers la côte est de l’Adriatique et surent éveiller l'intérêt pour l’Albanie. Bientôt cet intérêt même devint l’axe de la politique italienne. |

À l’irrédentisme italien s’ajoutèrent les prétentions italiennes sur les Balkans occidentaux.

Le président du parlement italien, Marcora.

parla de « notre Trentin ». Le rapporteur du budget de l’Étranger, Campi, parla de la sympathie de la Chambre pour ceux d'entre « les Italiens, qui ne sont pas encore unis avec la mère patrie ». Le roi lui-même reçut des excursionnistes de Trieste, qui parurent près d'Udine lors des manœuvres italiennes dirigées

contre l'Autriche, tenant le drapeau national voilé en signe de deuil, et la reine se montra partout avec ostentation parée des bouquets de fleurs que les irrédentistes lui avaient donnés. Le président du conseil des ministres Zanardelli livra les matériaux officiels nécessaires à l’apothéose Péllegrinienne de lirrédentisme.

Le drame anti-autrichien de Rovetta, intitulé « Romanticismo », provoqua des tempêtes et des explosions d'enthousiasme sur toutes les scènes d'Italie. On protita de l'assassinat du roi Umberto pour se livrer à des excès sans exemple d'irrédentisme.

À Algésiras l’aparté de l'Italie avec la France devint une véritable tarantelle*.

Pour ce qui concerne le travail de l'Italie en Albanie, nous laisserons de nouveau parler le baron de Chlumecky :

« Aux efforts des Italo-Albanais s’adjoignit bientôt l'opinion publique de l'Italie et le gouvernement italien lui-même. Le programme de ces deux éléments nommés en dernier lieu était évident : Eveiller le sentiment d'unité des Alba-

1. On trouvera de plus amples détails sur les rapports de l’'Autriche-Hongrie avec l'Italie chez Chlumecky, L. c., p. 3-53.

nais, pour qu il aidàt à faire triompher, soutenu par le désir d'indépendance de ce peuple, la revendication de l'autonomie de l'Albanie. Mais les Albanais occupent, de tous les peuples balkaniques, le niveau de culture le plus bas. Il serait donc impossible d'organiser le « self- « government » de l'Albanie d'une autre facon qu'en mettant le pays sous la protection d’une Grande Puissance européenne. Et —— s’il faut ajouter foi aux voix venant de France et d'Italie — ce serait l'Italie et l'Italie seule qui serait appelée à exercer le « protectorat », ou n'importe comment on appellerait ce manteau d’une occupation; l'Italie, qui tient sacré le principe de la libération nationale, qui a d’abord, d'une façon « désintéressée » éveillé, puis secondé le désir d’affranchissement de la Turquie, et qui finalement, si tous ces espoirs doivent se réaliser, le fera peut-être même triompher. L'Italie, qui par sa côte si proche semble prédestinée à devoir tendre la main par delà le canal d'Otranto, dont les prétentions au « mare nostro » sont historiquement tout aussi justifiées que celles des Bulgares ou des Serbes ou des Grecs à la Macédoine. Et n’y a-t-il pas en

Italie même une poignée d'émigrés albanais!, de sorte qu'avec un peu d'imagination on peut aussi construire une affinité nationale et un intérêt national. Comme inversement en Albanie quelques Italiens se sont fixés, dont le nombre est considérablement haussé par une statistique asservie à la politique, de sorte que tout d’un coup des « obligations » surgissent de protéger une forte colonie italienne, obligations auxquelles se joint bientôt la construction imaginaire d'un pays en pleine voie de latinisation.

Mais personne ne peut plus douter aujourd'hui que la politique balkanique de l'Italie aspire à créer à l'Italie une nouvelle sphère d'intérêts sur les Balkans occidentaux, à conquérir d'une manière ou d’une autre la prédominance en Albanie. L'ouvrage anonyme paru en 1905 à Paris sous le titre : « Une confédération orientale comme solution de la Question d'Orient » par un Latin, qui doit avoir pour auteur un personnage en relations avec des cer-

1. Leur nombre est indiqué très différemment même dans les sources italiennes. Arturo Galanti (L'Albanio) compte 50 000. Nico Mantegazza (L’altra sponda) 7000, tandis que d’autres statistiques s’égarent même jusque dans les 200 000 (Albania, Eugenio Barbarich, Roma 1905).

cles italiens compétents, permet de pénétrer jusqu'au fond des intentions de la politique italienne sur les Balkans. Seule, une autonomie de l'Albanie et de la Macédoine sous le contrôle et la direction européens apporterait une juste solution du problème balkanique,'et l'Italie seule serait appelée à être cette Puissance protectrice. Des gouverneurs généraux et des fonctionnaires italiens, des gendarmes italiens, la reconnaissance de l'italien à la place du turc comme langue officielle, voilà comment on se représente cette organisation...

« car Rome ne saurait se contenter d'une » autorité purement nominale. » (Chlumecky, p. 116-118.)

Le gouvernement et l'initiative individuelle, la diplomatie, la presse et Le parlement et finalement, après de longues hésitations, l’industrie aussi et le commerce de l'Italie se donnèrent la main pour atteindre par leurs communs efforts le but de la suprématie politique et économique en Albanie et dans les parties les plus importantes de la Macédoine. Là il n'y eut pas de dissensions méticuleuses de ressort, point de doutes de compétence

entravant le travail commun, point de refus mesquin d'argent, qui eussent, comme ce fut le cas ailleurs, paralysé l’action. Le but convoité par la couronne et le peuple fut soutenu avec un pareil empressement par toutes les autorilés et tous les facteurs intéressés. Loiseau remarque très justement : « Les intérêts de l'Italie pour l’Albanie semblent avoir trouvé dans la presse à Montecitorio et au Quirinal des défenseurs très circonspects.. Le roi Victor-Emmanuel IIT connaît, à l'opposé des ministres de son père, le poids qu'occupe la question albanaise sur la balance des intérêts italiens. » — (Les chemins de fer des Balkans occidentaux, Revue de Paris, mai 1901.)

Il faut attribuer à cette énorme pression le grand succès dont fut suivie cette action si artificielle. Ce furent d'abord des Italo-Albanais qui fixèrent le nouveau programme : de susciter en Albanie un mouvement national avec l’aide de l’Ttalie et des Albanais vivant en Italie, d'ouvrir le pays sous la direction italienne à la civilisation et de le transformer en une province autonome. Ce programme qui d’abord se heurta à la résistance et l'indifférence

du peuple italien, étranger aux affaires des Balkans, ne fut accepté de lui que lorsque la presse et quelques personnages dirigeants eurent réussi à saisir le sentiment populaire à un endroit très sensible : à provoquer la méfiance contre l'Autriche. Il s’agissait, disait-on, d’une action défensive, il était nécessaire de s’opposer aux aspirations austro-hongroises à l’Albanie. On inventa la formule de « l'équilibre adriatique » et on voulut voir menacé cet équilibre par la suprématie politique et commerciale de la monarchie en Albanie. On savait très bien à Rome comme ailleurs, que la possession d’une seule côte de l’Adriatique n’apporterait jamais la domination exclusive de cette mer, et que, du moment qu'un empiétement de l'Autriche sur la côte occidentale était exclus, cette crainte de la domination autrichienne sur l’Adriatique n’était qu un fantôme, un spectre qu’on avait avec intention affublé d’une façon

à faire peur‘. Les dramaturges qui se servaient

1. Mème des politiciens modérés tels que San Giuliano et Guicciardini qui furent plus tard ministres des Affaires étrangères, ne craignirent pas de donner l'alarme à lopinion publique de PItalie, par des discours et des publications et d’éveiller la croyance que PAutriche-Hongrie tendait à

de cette marionnette diabolique, le savaient fort bien, et voilà pourquoi elle fut, une fois sa tâche accomplie, jetée aux décombres et remplacée par une amorce bien plus alléchante, bien plus efficace. Le peuple italien devait mettre toute sa force au service d’un nouvel idéal politique, auquel on püt en même temps donner une apparence nationale, et cet idéal s'appelait : la « récupération » de la domination exclusive de l’Adriatique!

Il est vrai qu'on venait seulement de lutter pour l'équilibre adriatique et maintenant, soudainement, on entendait retentir le cri : «l’Adriatico è mare Italiano », suivi d’abord du complément « ed Albanese ». Ensuite le cri de combat devint plus précis et plus expressif.

« Mare nostro » était l’écho de nombreux discours, « mare nostro » est la devise et s’intitule l'organe de la ligue maritime italienne, « mare nostro » est le « leitmotif » de la presse, le mot qui électrise les masses. Il est vrai que ce eri est diamétralement opposé à la théorie de

avancer sa sphère d'influence vers le sud, et que la réalisation de pareils projets équivalait à une grave atteinte portée aux droits et aux intérêts de l'Italie.

Lulu

l'équilibre. Mais cela n’a aucune importance; le programme d'expansion nationale et politique était trouvé et le vieux spectre du péril austro-hongrois pouvait encore toujours très bien servir à ceux qui sans cela n'auraient adhéré qu'avec hésitation à une pareille politique active sur l'Adrialique et sur les Balkans. Il fallait soi-même occuper la place pour ne pas qu'un autre l’occupàt, voilà quel fut le mot d'ordre secret, qui entraina même des politiciens conservateurs et des éléments paresseux dans le tourbillon de la politique active des Balkans.

Même des gazettes très oflicieuses, comme par exemple la 7ribuna, prirent part à cette campagne. Cette feuille écrivit en avril 1900 :

« Cette mer qui devrait être un lac italien, est déjà en partie soustraite à notre influence par notre négligence économique et politique, et nous serait perdue définitivement le jour où à Durazzo et Valona flotterait le drapeau austrohongrois ou russe » Et... au cas de la dissolution de la Turquie « l'Italie ne pourrait jamais admettre que sur ce territoire (en Albanie) naquit et se fit valoir une autre influence que

AB à LES GRANDES PUISSANCES.

la sienne propre. » (Chlumecky, p. 156-159.)

Depuis le temps que ces lignes ont été écrites en Italie, la France a payé sa lettre de change à longue échéance à l'Italie, lui a permis d’annexer, par le droit du plus fort, toute la Tripolitaine, et même de mettre sa main sur quelques-unes des plus importantes iles de la mer Égée.

Mais de même que l’annexion de la Bosnie et de l’'Herzégovine n’avait pas apaisé la faim autrichienne de nouvelles acquisitions, de même l'Italie n'a pas été rassasiée par l’annexion de la Tripolitaine, et les deux Grandes Puissances, les deux « alliés » continuent leur lutte secrète en Albanie et en Maccdoine.

Soudain, comme la foudre tombée d’un ciel sans nuages, la Confédération balkanique détruisit tout ce travail de taupe sur la Péninsule. L'armée grecque occupa cette Salonique si ardemment convoitée par l'Autriche, l’armée serbe et bulgare conquit toute la Macédoine, plus encore : l’armée serbe traversa les infranchissables Alpes albanaises jusqu’à l’Adriatique en occupant une partie de la côte est de

l’Adriatique si fiévreusement disputée par les deux Grandes Puissances « alliées ».

Voilà pourquoi l'Italie devint infidèle à ses traditions libérales, voilà pourquoi elle trahit le principe des nationalités auquel elle doit son unité, voilà pourquoi les dirigeants actuels de l'Italie dénigrèrent leurs grands prédécesseurs Mazzini et Crispi par rapport à la Confédération balkanique, voilà pourquoi la Triple- Alliance fut renouvelée avant le terme, voilà pourquoi l'Autriche-Hongrie trouve aujourd'hui dans nos efforts de refouler la Serbie de la mer, sa plus grande aide dans l'Italie irrédentiste.

Il est très instructif de voir ce que les Français disent aujourd'hui de cette attitude de l'Italie.

« L'équilibre dans la Méditerranée est restitué par les conventions que le cabinet de Rome a signées avec la France, l'Angleterre et l'Espagne, même plus que restitué, il est assuré par la conquête de la Tripolitaine. Il ne reste plus qu'à établir l'équilibre dans l’Adriatique, et il est très caractéristique pour la situation d'aujourd'hui que la décision

sur cet équilibre dépend surtout de l’ftalie.

» Mais la formule de cette décision?

» Elle a été donnée par les armées victorieuses de la Confédération balkanique. Elle est entièrement dans l'esprit de Mazzini et de Crispi. À savoir : Les Balkans aux peuples Balkaniques, mais à la condition que la côte Adriatique ne soit pas exceptée. Il faut permettre aux vainqueurs de pouvoir partager librement ce pays du littoral selon les arrièrespays. Les ports de San Giovanni di Medua, de Durazzo et de Valona, qui ne peuvent jamais échoir à l'Autriche ou à l'Italie, parviendront à la Serbie et à la Grèce, et de cette façon les clefs du canal d'Otranto se trouveront dans les mains de peliles puissances qui ne pourront jamais en abuser. Avec une pareille solution de la question 11 n’y aurait aucune mer en Europe moins disputée que l’Adriatique, car avec cette solution personne ne pourrait plus prétendre à la prédominance. L’Adriatique serait une espèce de mer commerciale, une route d'eau ouverte à tous les vaisseaux de l'Est et de l'Ouest.

Le Giornale d'Italia disait, il y a quelques jours, que l'Autriche et l'Italie avaient un intérêt commun de conserver l'équilibre adriatique non seulement entre elles, mais aussi visà-vis de tiers. De quels tiers est-il question? S'il ne s’agit que de la Serbie et de la Grèce, nous ne voyons pas comment ces deux pays, en occupant la côte de Dulcigno à Preveza, inquiéteraient quelque autre pays de l’Adriatique ou comment ils pourraient lui causer de graves soucis. La Grèce à une flotte plus que modeste, et le devoir de défendre avec elle la partie orientale de la Méditerranée. La Serbie n'a point de flotte du tout et il n’est pas probable qu'elle arrive jamais à en avoir une.

L’imagination la plus extravagante ne pourra pas, même au Ballplatz, créer la crainte des opérations de la flotte de guerre serbe contre l'arsenal autrichien de Pola. La Serbie et la Grèce qui occuperaient la côte turque de l’Adriatique, ne seraient donc nullement dangereuses, ni à l'Autriche ni à l'Italie. La seule différence qu'il y aurait, serait que ni la Serbie ni la Grèce n'offriraient sur l'Adriatique un seul de

ces symptômes par lesquels « l’homme malade »

justifiait l’idée des conquêtes territoriales et par lesquels il favorisait les intrigues qui préparaient la conquête; et ceci serait véritablement dans l'intérêt de cet équilibre dont parlent si sincèrement les deux Grandes Puissances.

. € Ou faut-il comprendre par ces « tiers » la Russie, comme on l'a écrit en toutes lettres dans des gazettes viennoises? Cette crainte est tout injustifiée'. Du reste, on pourrait, pour cette raison, examiner la question, à savoir s’il ne faudrait pas soumettre le littoral serbe et grec à un régime international, comme il en existe un pour une partie de la côte marocaine. Si les nouveaux maîtres de cette côte s’abstenaient de toute fortification de leurs ports, cette remarque aussi serait nulle, et la question des « tiers » serait sans fondement.

Au contraire, le meilleur moyen de détruire l'équilibre de l’Adriatique ou de le rendre très instable et incertain, serait d'installer sur cette côte à la place de la Turquie, pour la

1. Car, si la Russie voulait entreprendre quelque chose dans l’Adriatique contre l'Autriche, elle n’aurait pas besoin d’un port serbe ou grec, elle aurait tous les ports italiens à sa disposition. (Voir plus haut.)

forme, un « tiers », une principauté albanaise.

Comment pourrait-on justifier cette principauté? Parle respect du principe des nationalités? « Il est vraiment touchant de voir le souci qu'ont l'Allemagne et l'Autriche d'assurer l'autonomie à l’unique peuple de l’Europe qui soit encore entièrement sauvage, les mêmes puissances qui ne veulent pas accorder cette autonomie aux Polonais, Croates, Tchèques si civilisés, et aux Italiens de Trieste et du Trentin. Et puis, quelles frontières donnera-t-on à la nouvelle principauté? S'il fallait se conformer au désir de l'Autriche, il faudrait qu’elle comprit toute l'Épire, toute la côte de Corfou à Scutari et tout l'arrière-pays jusqu’au delà de Debra et Ochrida. Ce serait un nouvel Etat musulman, institué aux dépens de la Sertre el de la Grèce! Et qui deviendrait le prince de ce nouvel État musulman? On parle d’un prince allemand, d'un prince autrichien et même d'un prince égyptien. Pourquoi pas un colonel suisse où un membre du parlement anglais?

Quelles lois doit-on donner à cet État nouveau? Les Jeunes- Turcs ont trouvé, dès leur première

tentative de mettre en pratique les lois géné-

rales de l’empire en Albanie, une telle résistance, qu'ils ont été forcés d'accepter de très humiliants accommodements avec les Albanais.

À quels vaillants professeurs ou privat-docents des sciences morales confierait-on la tâche, de persuaderles Albanais « autonomes » qu'ils doivent aussi payer des impôts, fournir des recrues, et respecter la fortune et la vie de leurs prochains ?

« L'Europe devrait profiter avec le plus grand empressement de cette occasion pour partager ces gens indisciplinés entre la Serbie, la Grèce et le Monténégro ‘. Abandonnés de Constantinople où ils étaient toujours traités en enfants gâtés, et poussés par leur orgueil de musulmans dans les confins de la raison, les Albanais se réconcilieraient bientôt avec leur nouveau sort. En tous les cas leur assimilation au nouvel état de choses ne regarderait qu'eux et leur nouveau maitre, et la « question alba-

1. Du reste, il faut noter, que tous les Albanais sont loin de demander une autonomie. Ils se sont rendus aux Serbes partout où ceux-ci ont pénétré. Les tribus albanaises catholiques des environs de Scutari sont allées avec tous leurs prêtres au Monténégro pour demander sa protection. Le gouvernement monténégrin est si sûr de leurs sentiments actuels qu’il leur a tranquillement laissé les armes.

T'EArRE

naise » divisée et limitée cesserait d’inquiéter toute l'Europe. S'il se trouvait un congrès international qui estimät quil vaudrait la peine de créer un État spécial, avec ou sans une souveraineté nominale du sultan, ce congrès pécherait directement contre la paix internationale. Soit que ces Albanais continueraient à s’entretuer, soit qu’ils se réuniraient pour se révolter contre les autorités et les institutions

qu'on leur aurait imposées, soit que stimulés

- du dehors ils devraient eux-mêmes chercher

une intervention étrangère, tout cela serait une nouvelle Turquie en miniature, et l’Europe serait de suite après la liquidation balkanique ennuyée d’une « sous-question orientale ». Rien que pour barrer à la Serbie l'accès libre de l’Adriatique, ou pour charger la permission de cet accès de tant de clauses qu'il devient ridicule, on veut créer une zone ouverte à la contrebande politique, qui serait continuellement sous l’influence de l’une ou de l’autre Grande- Puissance. Étrange conception de l'équilibre!

Et voilà pourtant la conception de la Chancellerie de Vienne. Aux yeux des hommes d'État austro-hongrois, de ces défenseurs inat-

tendus du principe des nationalités, cette conception est bonne, sinon en elle-même, du moins par ce qu’elle empêche. Ils gagnent, en diminuant les résultats des victoires serbes et en maintenant la Serbie dans la dépendance économique. Les Autrichiens ont encore un autre intérêt — et les Italiens devraient se le noter, — celui de barrer aux Italiens la route de la Péninsule balkanique et d'ériger une cloison étanche entre les intérêts latins et slaves, qui dans ces. dernières dix années se sont considérablement rapprochés.

Malgré toutes les assertions et tous les articles inspirés de la presse autrichienne, il n’est pas exact que par les derniers événements sur les Balkans les progrès du commerce autrichien vers l’est soient menacés. Un État qui dispose du Danube dans la direction de la Bulgarie, de la Roumanie et de la mer Noire, un État qui par Trieste et Fiume est en correspondance avec Constantinople, tout le Levant et le canal de Suez, un pareil État peut absolument se passer de Salonique.

Pour ce qui concerne la Macédoine on ne voit pas pourquoi la Serbie, pays encore très

peu industriel, devrait empêcher l'exportation autrichienne en Macédoine. Au contraire, nous sommes convaincus que le gouvernement de Belgrade ferait son possible pour être agréable à l'Autriche sous ce rapport. Ce à quoi la Serbie ne se prêtera jamais sans se sacrifier elle-même, c’est à consentir à réparer tout le tort que les canons de Koumanovo et de Losengrad ont fait à une certaine école d'hommes d'État austrohongrois. C’est à la disposition de cette école qu'on avait mis, au congrès de Berlin, tout l'Est; sur quoi l’Autriche se livra à une course effrénée, qui n’était pas encore terminée avec l'annexion de la Bosnie et de l’'Herzégovine. Donc, ce qui était jusqu'à hier la politique de tendance d'expansion vers l’Est, cela devra disparaître à la suite de la réorganisation des Balkans. Demain, quand la confédération politique sur les Balkans sera achevée, personne ne pourra plus songer à continuer la comédie de ceux qui en proclamant continuellement l’inviolabilité du statu quo, voulaient que les Balkans fussent éternellement morcelés et divisés. Le statu quo futur ne sera plus une comédie, mais une chose terriblement sérieuse. Ni la

France ni l'Angleterre, ni l'Italie ni la Russie ne permettront jamais d'y toucher. Il sera protégé aussi par les grands intérêts financiers et commerciaux. D'ailleurs la Confédération balkanique saura aussi se défendre toute seule ; car à partir d'aujourd'hui il y aura aussi des baïonnettes derrière le droit des Balkans.

Certainement ce n’est pas tout à fait le cours des événements tel que l'avaient préparé et rèvé les cercles militaires et le ‘parti austrohongrois néo-impérialiste, et maint beau projet politique et stratégique est tombé à l’eau. Il est très compréhensible que le Ballplatz dans la première surprise et sa stupéfaction offre aux Serbes le propre port de Metkovié, rien que pour les détourner d'un port serbe; mais dès que cette inévitable crise de déception sera passée, on ne comprendrait plus pourquoi l’Autriche continuerait à voir d’un œil méfiant la situation nouvelle? Quel danger menace donc la monarchie? Elle n'a qu’à abandonner certaines tendances, à se faire à l’idée que la Péninsule balkanique est au fond aussi un pays européen qui à son histoire et ses propriétaires légitimes, qu’elle n’est plus un domaine colonial

foi

sur lequel de puissants et entreprenants voisins ont placé leurs hypothèques. Ce serait s’accuser elle-même, si l'Autriche devait déclarer qu'elle ne peut pas se conformer: à un pareil avenir.

« Est-ce que ce n’a pas été juste l'Autriche qui, au cours de ces cinquante dernières années, a si sagement évité toute politique de rancune? Sadowa ne l’a pas empêchée de devenir l’allié des Hohenzollern, et même Solférino ne l’a pas empêchée de mettre au moins deux doigts dans la main de l'Italie. L'Autriche a toujours su, dans ses affaires intérieures comme dans $ses affaires extérieures exclure les motifs de vengeance. Cette monarchie a consenti au dualisme avec ses traitres de 1848 et avec les alliés de la Prusse de 1866. Elle a fait des compatriotes de Kossuth et de Klapka, d’Andrässy et de Kalnoky ses chanceliers. L’Autriche qui s’imagine ètre une puissance stationnaire (définitivement fixée), se trouve au contraire dans une perpétuelle évolution. La monarchie des Habsbourg a su s accommoder des révolutions dont sont sortis l’Empire allemand, le Royaume de l'Italie et la Hongrie complètement autonome. Est-il possible que seul l'agrandissement de la

Serbie ne puisse pas être concilié avec les «intérêts vitaux » de l'Autriche? Si l’on songe encore à la différence qui existe entre les victoires serbo-bulgares et les événements qui ont préparé l'unité de l'Allemagne, de l'Italie et le dualisme, en ce que les victoires des Balkans n’ont accasionné aucune révolution et aucune défaite de l'Autriche, qu’au contraire elles ont pu enorgueillir 25 millions de bons Autrichiens, les Polonais, les Tchèques, les Serbo-Croates et les Slovènes, on se dit que l'Autriche devrait suivre une autre direction de sa politique, car cette puissance était et reste au fond une puissance slave.

» Dès la séance du 6 novembre 1912, le député au Reichsrat Kramaï plaida la cause du partage de l’Albanie entre la Serbie, la Grèce et le Monténégro. M. Schuschterschié déclara : L'Autriche-Hongrie doit reconnaitre les faits accomplis et s’accommoder de la réalité. La plus petite parcelle de terre qu’on laisserait à la Turquie serait un champ de nouveaux troubles, et voilà pourquoi la monarchie double n'a aucun intérêt à s’opposer à la liquidation de la Turquie européenne. La monarchie n’a

di

pas le droit de défendre au royaume de la Serbie l’accès de la mer Adriatique. La Serbie ne se tranquillisera pas, aussi longtemps qu’elle n'a pas son propre port de mer. N'est-il pas bien plus avantageux pour l'Autriche de laisser à la Serbie un port en Albanie, que de réveiller ses aspiralhions sur la Bosnie, sur l'Herzégovine et sur la Dalmatie? »

€ M. Sfapinski a, au nom des Polonais, donné à la discussion un caractère général; les Polonais ont d’abord sincèrement soutenu la Triple-Alliance. Plus tard ils ne l'ont pas attaquée quoiqu'ils y eussent eu des raisons. Mais à l’avenirilsnepourrontsoutenirla Triple-Alliance alors seulement, si elle est acceptée avec une certaine sympathie par l'opinion publique polonaise... Nous sommes obligés de déclarer à notre ministre des Affaires étrangères de la facon la plus catégorique, que la politique étrangère de l’Autriche-Hongrie ne peut plus être faite sans l'approbation des Slaves autrichiens. Personne ne peut considérer les grands événements historiques qui se sont accomplis au sud de la monarchie, comme un afjaiblissement du monde slave, et voilà pourquoi une politique

qui ne conviendrait pas aux Slaves, ne se maintiendrait pas longtemps. »

« Une guerre de l'Autriche-Hongrie contre les Slaves des Balkans mènerait les Slaves de la monarchie à un conflit moral entre la fidélité à l’empereur et Ja fidélité à la propre race, envenimerait même dans la victoire les derniers jours du vieux monarque et ferait de la politique de son successeur une politique antislavet, »

De tout ce que nous avons dit jusqu à présent il ressort évidemment que l’Autriche n’a pas d'intérêt capital à poursuivre une politique hostile à la Serbie. Au contraire, maintenant il y aurait enfin une occasion pour fonder une amitié durable entre la monarchie double et la Serbie agrandie.

Mais s’il n’y a pas d’intéréts capitaux, quels autres motifs ont alors poussé l'Autriche à sacrifier un milliard de sa fortune nationale — en partie par la mobilisation de son armée, en

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