‹ Les Albanais et les grandes puissancesChapitre 5 sur 30 · LES ALBANAIS. A · texte numérisé non relu

LES ALBANAIS. A

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commencé à travailler en Europe pour un état albanais autonome. « L'Europe non prévenue — dit Gaston Gravier' — pouvait croire que cette campagne était en rapport direct avec les naissantes aspirations nationales. En réalité il était loin d'en être ainsi. Les principaux centres d'action étaient au nombre de quatre : Vienne,

Rome, Bucarest; le quatrième était mobile, il errait à travers toute l’Europe, passant d’une grande ville à l’autre. Les deux premiers avaient détroites attaches avec les fonds secrets des deux États alliés; ils n’en travaillaient pas moins, chacun de son côté, à cette œuvre de pénétration toute politique... Vienne, toujours soucieuse du reflet que donne la science, vraie ou fausse, avait confié la haute direction du mouvement au professeur D' Pekmezi (auteur de la première grammaire albanaise). À Bukarest, le prince Ghica se posait en prétendant au trône futur : la fortune de la princesse aidait puissamment au maintien d'un groupe de fidèles et actifs ouvriers de la cause nationale. Le milieu roumain prêtait d’ailleurs aux vastes

1. L’Albanie et ses limites, extrait de la Revue de Paris, 1913, p. 16.

espoirs : les Koutso-valaques ne voisinent-ils pas avec les Albanais? Si les uns et les autres consentaient à obéir au même souverain, le nouvel État n’aurait-il pas des chances de vié plus sérieuses?

» Le quatrième groupe enfin, le groupe volant, était attaché à la personne de cet autre et non moins fameux prétendant « Aladar » Kastriote; qui, lui, très riche également, se disait l’héritier légitime du grand Georges Kastriote, l’ancêtre: Tous ces divers foyers d’agitalion avaient ainsi pour caractères communs de s'inspirer biens moins de véritables aspirations nationales que de pures considérations politiques ou personnelles; d'être profondément divisés entre eux et dé n'avoir aucune attache réelle avec le pays qui, ou bien les ignora, ou bien leur témoigna tous jours la plus belle indifférence : la meilleure preuve en est dans l'accueil réservé aux soldats serbes par les catholiques mirdites à Poukas c’est-à-dire parla tribu, où la propagande étrans gère a été la plus active. » k

Mais est-ce que les Albanais ont une litté* rature non écrite, ont-ils des chants populaires

qui célèbrent les hauts faits de leurs héros ef.

qui se transmettent d’une bouche à l’autre, d'une génération à l’autre? Ont-ils des contes populaires qui permettent de jeter un coup d’œil sur l'âme du peuple? N'ont-ils pas de proverbes qui concentrent toute la conception de la vie de ce peuple, toute la philosophie nationale?

Est-il possible que la défense héroïque de Kroja dirigée par Skenderbeg contre les Turcs et qui dura vingt-cinq ans, cette défense qui a enthousiasmé tant de poètes et d'écrivains étrangers, de sorte qu’en des langues étransères toute une littérature est née sur Skenderbeg — est-il possible que ces actes héroïques n'aient inspiré aucun barde des, vallées et des Alpes albanaises à une épopée ?

L'Autriche-Hongrie veut faire aujourd’hui de la ville et de la forteresse de Skadar (Chkodra), qui pendant huit cents ans fut serbe, la capitale de ce nouvel État albanais à créer.

Pourquoi juste Skadar? Pour cette ville et cette forteresse de nombreuses nations et États d Europe ont mené des guerres sanglantes — excepté les Albanais. Quelques petits dynastes, qui ont, au moyen âge, mené des guerres pour

quelques villes et tribus de l’Albanie, combat-

tirent aussi pour la possession de Skadar, mais le peuple albanais comme tel n’a jamais aspiré à la possession de Shkadar.

Tandis que les premiers voisins des Albanais, les Serbes, possèdent une merveilleuse épopée nationale, qui pour sa valeur poétique“ a été comparée avec l’/liade d'Homère par les meilleurs historiens des littératures du monde,

tandis que ces épopées serbes chantent même

Case +

les hauts faits de Skenderbeg?, les Albanais“ mêmes ont tellement oublié leur unique héros populaire, qu'ils ne savent même pas où se trouve son tombeau, comme le prétendent les

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derniers voyageurs autrichiens qui ont traversé l’Albanie.

Tandis que les Albanais n'ont pas une seule

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chanson nationale sur Chkodra, les bardes… serbes (gouslari) chantent maint combats héroïque autour de Skadar, plus encore, ils

1. Le prince des poètes allemand Gœthe a tant admiré les chansons populaires serbes, qu'il était le premier à les transplanter dans la littérature allemande. Le grand philologue” allemand Grimm a conseillé à toute l’Europe d’apprendre la langue serbe à cause des chansons populaires (D° Niko Zupanié, Altserbien u. die albanesische Frage, Vienne, 1912, p. 8.

2. Katié Mioëic, Razgovor ugodni naroda slovinskoga. On en« donnera des détails plus tard. A

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LES ALBANAIS. “x |

ont même un chant sur /a fondation de Skadar.

Ce chant est, à la manière du moyen âge,

lugubre et empreint d'une sinistre couleur locale,

mais d'une haute valeur poétique, comme tous

les chants nationaux des Serbes. Jugez-en

plutôt par vous-même :

Ils bâtirent un château, les trois frères,

Les trois frères, les Mrnjavéevici,

L'un était seigneur Voukachine le roi

Et le second le voyvode, Ougljesa,

Et le troisième était le cadet, Goyko

Depuis trois ans ils construisaient ce château, Skadar, le château sur la Boyana.

Depuis trois ans trois cents maitres Travaillent mais ne peuvent pas élever les fondements, Moins encore le château même.

Ce qu'ont érigé le jour les maîtres,

Tout cela détruit nuitamment la Vila 1.

Mais quand eut commencé la quatrième année La voix de la Vila retentit de la forêt :

« Roi Voukachine, en vain tu te tourmentes, En vain, et gaspilles tout ton bien;

Tu ne peux même pas poser les bases, Comment veux-tu élever le château ?

Si tu ne trouves deux êtres de même nom,

Si tu ne trouves Stoyan et Stoyana,

Et les deux de même sang,

Pour les emmurer dans les fondements :

Ainsi seul, à roi, se maintiendra le fondement, Ainsi seul tu pourras construire ton château. » Le roi Voukachine à cette nouvelle

Appela Dessimir, le valet.

« Écoute, Dessimir, mon garçon!

Valet fidèle me fus-tu jusqu’à ce jour;

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