‹ Les Albanais et les grandes puissancesChapitre 6 sur 30 · La fée · texte numérisé non relu

La fée

Mais à partir d'aujourd'hui, mon cher fils !...…

Attèle, mon enfant, les chevaux au char,

Mets-y six grandes charges d’or

Parcours le blanc monde, mon fils !

Trouve-moi deux êtres de mème nom,

Trouve-moi deux, frère el sœur, de même sang,

Qui s'appellent Stoyan et Stoyana.

Enlève-les ou achète-les avec ton or,

Amène-les à Skadar sur la Boyana,

Que nous les enfermions au fond du donjon,

Car c’est ainsi seul que tiendra le fondement,

Et que nous pourrons élever le château.

Dessimir le valet, à cette nouvelle,

Courut vers ses chevaux et vers son char,

Y mit six grandes charges d'or,

Et le valet parcourut le blanc monde

Cherchant deux êtres de même nom

Un frère et une sœur, Stoyan et Stoyana,

Chercha bien trois ans, le valet,

Nulle part ne trouva Stoyan et Stoyana.

Retourna sans espoir chez son maitre.

Rendit à son roi et chevaux et char,

Lui rendit aussi les six charges d'or :

« Nulle part je ne trouve les êtres de même nom,

Nulle part je ne trouve Stoyan et Stoyana ».

Le roi Voukachine à cette nouvelle

Appela Rade, l'architecte,

Et Rade appela les trois cents maîtres;

Et ils construisent Skadar sur la Boyana.

Ce qu'ils construisent démolit la Vila,

Ne permet pas qu'ils élèvent les fondements

Pour y construire le blanc château;

Et elle s’écria de sa forêt :

« Écoute-moi, roi Voukachine, écoute !

Pourquoi te tourmentes-lu, gaspillant ton argent,

Tu ne pourras élever les fondements,

Comment veux-tu construire le château même ?

Mais écoute ! Chacun d’entre vous, frères,

À une fidèle épouse à la maison.

Celle-là qui demain viendra porter

A la Boyana le repas aux maitres,

Enchäâssez-la dans les fondements !

Alors seulement, à roi, ticndra la pierre fondamentale, Alors vous pourrez construire le château.

Le roi Voukachine à cette nouvelle Appela tout près ses deux frères :

« Écoutez mes paroles, mes chers frères !

De Ia forêt la Vila m’a annoncé Qu'il ne faut pas gaspiller notre argent, Qu'elle ne permet pas de poser le fondement Pour y construire le blanc château, Et elle dit, la Vila de la forêt, Que chacun de nous trois frères A une fidèle épouse à la maison; Qu'elle viendrait demain à la Boyana Qu'elle porterait aux maitres le repas; C’est elle qu’il faudra emmurer au fond, Sans quoi, le fondement ne tiendrait pas Pour y construire notre château.

Jurons-le, Ô frères, par Dieu, Que nul ne le dira à son épouse. Que nous voulons l’abandonner à la fortune Laquelle viendra demain à la Boyana.

Et les frères le jurèrent par Dieu, Que nul ne le dirait à son épouse.

Mais lorsque la nuit tomba, Ils allèrent dans leurs blanches maisons Et ayant fait un festin royal Chacun se reiira pour se coucher.

Et voici qu'il y eut un grand miracle!

Voukachine, foulant aux pieds le serment, Le dit d’abord à son épouse :

« Garde-toi, à toi, mon grand amour, Ne va pas demain à la Boyana, N’apporte pas aux maitres leur repas!

Tu y perdrais ta jeune vie, Encastrée au fond du donjon. »

Oungljesa aussi foula aux pieds le serment Et mit en garde sa fidèle épouse :

« Ne t’abuse pas, mon fidèle amour, Ne va pas demain à la Boyana!

N’apporte pas aux maitres le repas.

Tu serais perdue dans ta jeunesse Encastrée au fond du donjon. » | Seul le jeune Goyko tint son serment, Ne dit rien à sa fidèle épouse. ] Lorsque l'aurore du lendemain se leva De grand matin les trois frères se levèrent, Allèrent à la construction de la Boyana.

Voici s’acheminer deux nobles jeunes femmes, Des deux belles-sœurs les deux aînées.

L'une porte ses toiles blanchies, Les veut une fois encore porter à la blanchisserie. Va avec le lin à la blanchisserie, L'y porte, mais ne va pas plus loin.

De belles cruches rouges porte la seconde, : Porte les cruches à l’eau fraiche. d Bavarde à la rivière avec d’autres femmes, à S’y attarde mais ne va pas plus loin. ; A la maison est encore la jeune épouse de Goyko, | Car elle a un petit enfant au berceau Qui est encore à la mamelle, un enfant d’un mois. L'heure du repas des maîtres approche.

La vieille mère se lève, Veut appeler les jeunes servantes Pour qu'elles portent le repas à la Boyana.

Alors commença de Goyko la jeune épouse :

« Reste tranquillement assise, ma mère, Berce-moi cet enfant dans son berceau, Pour que j’apporte moi-même le repas aux maîtres. Ce serait un grand péché devant Dieu Et une grande honte devant le monde, Si tu le portais au lieu de nous trois. »

Et la vieille mère resta à la maison, Berça l'enfant dans le berceau.

De Goyko la jeune épouse se leva Appela les jeunes servantes, Pour porter le repas aux maîtres.

Arrivées aux eaux de la Boyana Les vit le Mrnjavéevice Goyko.

Vers l’épouse il se précipite, Et l’enlaçant du bras droit il couvrit De mille baisers son blanc visage.

De chaudes larmes lui coulèrent des yeux, Lorsqu'il dit ces paroles à l'épouse :

« Mon épouse, Ô mon grand chagrin,

Ne vois-tu pas, que tu dois mourir ici ?

À qui as-tu confié le petit Jean ?

Qui baignera aujourd’hui le petit Jean ?

Qui tendra ses seins au cher enfant ?

Et il veut lui dire plus et plus encore,

Mais Voukachine le roi ne le tolère pas.

Il la saisit par la main et la conduit

Et appelle Rade, l’architecte du château.

Elle l'entend en souriant, la jeune mariée, Pense qu’en plaisantant ils jubilent.

Eux, pour enfin fonder le château

Lestement ils jettent, les trois cent maîtres, Des pierres autour d'elle et des arbres en masse, L’encastrant ainsi jusqu'aux genoux.

Le voit en souriant la svelte jeune mariée, Espère toujours qu'allègrement ils plaisantent. Lestement ils jettent, les trois cent maitres, Des pierres autour d'elle et des arbres en masse L’encastrant ainsi jusqu’à la ceinture.

Ainsi entourée de pierres et d’arbres

La malheureuse voit quel sera son sort:

Rageusement, dans sa douleur et son désespoir, elle Et elle implore ses chers beaux-frères : [hurle ; « Ne le tolérez pas, vous, si vous reconnaissez Dieu, Qu'ils m’encastrent jeune et florissante. »

Mais ses prières restèrent inexaucées,

Les beaux-frères se détournèrent d'elle.

Ensuite dominant la honte et la crainte du bläme, Elle parla ainsi implorant son maître :

« Ne le permets pas, mon cher maitre et époux Qu'ils m'encastrent cruellement, moi si jeune! Viens, allons chez ma vieille mère !

Elle à assez d'argent, notre mère,

Elle t’achètera un esclave ou une esclave,

Pour les emmurer dans les fondements ! »

Mais ses prières restèrent inexaucées.…

Lorsque le vit la svelte jeune épouse,

Que personne ne la secourait écoutant ses prières,

Elle implora Rade, l'architecte du château :

« O toi, mon frère en Dieu, cher maître, Laisse-moi une peüle fenêtre pour mon sein, Laisse-moi tendre mes blancs seins

À mon enfant, à mon Jean, s'il vient,

S'il vient pour que je le nourrisse! »

Et pour la grâce de Dieu le maître eut pitié, Laissa une pctile fenêtre à la hauteur de ses seins, Et lui laissa tendre ses seins au dehors,

Pour que son enfant Jean,

Quand il viendrait, elle püt le nourrir.

Et encore une fois elle implora le maître :

Je te conjure, mon frère en Dieu,

Laisse-moi une petite fenêtre pour les yeux, Pour que je regarde vers ma blanche maison, Quand ils m'apportent l'enfant Jean,

Et quand on le porie de nouveau à la maison, »

Et le maitre eut une fraternelle pitié,

Lui laissa une petite fenêtre pour les yeux, Pour qu'elle regardât vers sa blanche maison, Quand on lui apporterait son enfant Jean,

Et quand on Île rapporterait à la maison.

De cette façon ils censtruisirent le château.

On lui apportait l'enfant à la place,

Et elle l’allaita toute une semaine,

Une semaine, et puis sa voix s’éleignit… Mais encore toujours elle put le nourrir Et elle l’allaita toute une année, —

Ainsi qu'alors, ainsi il en est encore aujourd’hui! Les femmes qui sont privées de lait,

À cause du miracle, pour la guérison, Viennent ici pour allaiter leurs enfants !

Je demande pardon si ce chant populaire serbe, qui est encore chanté de nos jours, a"

“rempli de larmes les yeux de tant de lecteurs! Je l'ai reproduit ici en témoignage de ce que

les souvenirs du peuple serbe remontent jusqu’à la fondation de ce château, de cette forteresse, pour laquelle, dans ces derniers mois, de nouveau des fleuves de sang serbe ont été versés, t de laquelle on veut faire la capitale d’une Albanie fantaisiste.

Nous aurions tant aimé comparer avec ce hant populaire serbe quelque chant albanais, Jour pouvoir comparer les âmes de ces deux euples; mais maloré des investigations conciencieuses nous n'avons pas trouvé une seule hanson populaire albanaise, moins encore ne épopée, qui perpétuât quelque grand évéement du passé du peuple albanais.

€ Pour qu'un peuple, — écrivait en 1881 le ubliciste hongrois Djourkovié, rédacteur du ester Lloyd — qui pendant plus de deux mille ns occupe les mêmes terres, ne soit pas encore rivé à avoir son propre alphabet, il faut qu'il semble en son activité mentale à un homme rivé de mémoire. Toute tradition, soit mythe 1 histoire, soit chant ou récit, doit enfin se erdre, si le. moyen manque de seconder la culté mémorative d’un peuple par ce qu’on ut fixer sur le papier. A l'opposition de toutes

Page 1