PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE VII
droit peut-on leur reprocher de l'avoir fait « sans discussion ni critique? » C'est sans doute au nom du préjugé par lequel on se plaît à ne pas voir dans les Albigeois les fils légitimes des Manichéens.
Nous croyons donc pouvoir affirmer que l'Albigéisme a été une nouvelle forme de la pensée de Manès, et que sa première origine s'explique par le mouvement manichéen qui, à la faveur du commerce de la race gréco-slave, retentit jusque sur les bords de l'Adriatique, en Italie et en Languedoc. C'est au fond la pensée des contemporains ; c'est certainement la pensée des hérétiques. Ajoutons, pour être complet , que le Manichéisme , une fois introduit dans le Languedoc , se grossit rapidement des germes anciens portés d'Afrique en Espagne , et des germes nouveaux introduits par le mélange confus des races et des doctrines produit par le mouvement des croisades ; quand il eut apparu à Toulouse, il transpira partout, car il était partout en Europe.
On raconta qu'une femme venue d'Italie avait porté dans l'Aquitaine la funeste doctrine ; que dans peu de temps elle s'était vue entourée de nombreux disciples; que ceux-ci, àleur tour, se faisaient apôtres, séduisaient le peuple, lui enseignaient que le baptême était une cérémonie diabolique, qu'il fallait rejeter la Croix, se séparer de l'Eglise, ne pas rendre d'honneur aux Saints ; que
le mariage était mauvais, et l'usage des viandes diabolique ; que l'Ancien Testament était l'œuvre de Satan (1).
Si nous en croyons le second Fragment de l'Histoire d'Aquitaine , les premiers Manichéens trouvés à Toulouse auraient bientôt disparu (2). Helgald, moine de Fleury , a voulu même nous faire connaître le moyen par lequel ils auraient été détruits, puisqu'il parle de bûchers, et qu'il affirme qu'ils furent brûlés (3). Nous croyons sans peine que des mesures furent prises, même que quelques Manichéens plus connus ou plus obstinés furent condamnés à la peine du feu. Mais il est difficile d'admettre qu'ils aient été tous détruits ; car la ville de Toulouse, dès le jour delà première apparition des Manichéens, fut constamment regardée comme le siège principal de la secte en France.
L'hérésie se répandit vite dans la Provence ; puis, du pays de Toulouse, elle rayonna dans les contrées situées au sud delà Loire, dans le Périgord, dans le diocèse de Limoges, dans la Marche de Poitiers, si bien que Gérald, évêque de Limoges, défendit de recevoir un hérétique (1012), et que le Concile de Saint-Caroff dressa un ensemble
(1) Kodulp. Glaber, Frag.f Ilist. Aquit.
(2) « Apud Tolosam inventi Manichœi et ipsi destructif»
(3) VUa Roberti.