DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE l
et le principe du mal étaient éternels. Il y avait deux mondes : le monde des esprits ou le monde invisible, créé par le Dieu bon, où tout était bon et parfait ; et le monde matériel, créé et gouverné par le Dieu mauvais. Ils regardaient le Dieu bon comme un étranger pour le monde matériel : car du Dieu mauvais seul venaient tous les maux physiques, disaient-ils.
Quelques-uns, donnant à leur pensée une forme mythologique, prétendaient que le Dieu mauvais était le soleil, la lune et les autres astres créés par les démons inférieurs : c'est d'après cela que Ton peut s'expliquer cette folle parole de quelques sectaires, que le Dieu mauvais faisait germer la terre à la suite d'un commerce illicite, «rnotu meretriciœ conceptionis » (1).
Pour eux, le Dieu mauvais était aussi la cause du mal moral ; parce qu'il avait créé le corps de l'homme, ils plaçaient en lui la cause première du péché ; pour eux, la source du péché n'était pas dans la volonté, mais dans la matière seule.
Le principe mauvais n'avait pas eu de commencement, car les causes des contraires sont également contraires, d'après Aristote; la cause du bien et la cause du mal sont donc contraires. Mais le contraire n'engendrant pas le contraire, elles sont éternelles.
(1) Gervasius Tilberiensis, Otia imperialia , 886.
Je doute que la foule goûtât cette métaphysique abstraite, surtout sous le beau ciel du Languedoc et de la Provence. Mais ce n'en était pas moins le fond de la pensée albigeoise.
On leur objectait quelquefois que le mal n'a pas de réalité, qu'il est simplement une négation. C'était le raisonnement que saint Augustin faisait aux Manichéens d'Hippone. Mais ils répondaient invariablement, dans un langage peu intelligible, que tous les contraires sont contraires par nature et non par négation. Tout leur système leur paraissait ainsi démontré.
A l'appui de cette étrange théodicée, ils citaient l'Écriture (1) ; car ils disaient que pour convaincre une société chrétienne, ils pouvaient alléguer les autorités mêmes qu'elle reconnaissait.
(1) Sap , xii, 10; Jerem., xm, 23; Math., iv, 9; xv, 13 ; vi, 24 ; Joan., i, 12. 13; vm, 23, 44; xvm, 26; xiv, 30.
En général ils rejetaient l'Ancien Testament , et reconnaissaient le Nouveau. «M. le professeur Reuss , de Strasbourg, a étudié de près la version cathare du Nouveau Testament d'après un manuscrit de Lyon. L' Apocalypse vient tout de suite après les Evangiles et les Actes ; les épitres dites Catholiques suivent, et enfin les Epitres de Paul , augmentées d'une épitre aux Laodicéens , tenue longtemps pour authentique. Le savant professeur a été frappé de l'exactitude relative de cette version cathare. Le dialecte est un roman se rapprochant de l'espagnol. Ce sont les noms propres qui paraissent avoir le plus souffert ». Note de M. Albert Réville, loc. cit.