DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE I
Voici : Le Dieu mauvais, jaloux de voir le Dieu bon régner sur un peuple saint et heureux, s'introduisit dans le ciel , revêtit une forme resplendissante et se fît ami des âmes célestes. Il leur persuada qu'elles goûteraient un plus grand bonheur sur la terre : il les séduisit. Elles se séparèrent donc du Dieu bon et suivirent le Dieu mauvais (1).
Le Dieu mauvais, fier de cette première victoire, voulut en remporter une plus grande. Suivi delà troupe de ses démons, il monta jusqu'à la demeure même du Dieu bon. Mais, cette fois la fortune lui fut contraire. Vaincu par les légions terribles de saint Michel, il fut précipité du ciel, qui se rompit en éclats (2).
Cependant les âmes qu'il avait d'abord entraînées durent se dépouiller de leur corps céleste; les esprits qui, jusque-là, avaient veillé sur elles, se séparèrent des révoltés. Il les enferma donc dans des corps de terre, espérant ainsi les fixer éternellement dans son séjour.
Ainsi, d'après les Albigeois, 1° il y avait deux natures dans l'homme : la nature matérielle et la nature spirituelle; 2° les âmes étaient venues toutes à la fois sur la terre, et le premier homme n'avait
(1) Ils citaient à l'appui : Isaïe, xiv, 13-14. Luc, xvi, 1-8.
(2) Ils citaient: Apocal., xn, 7, 9. Luc , x , 15.
pas existé ; 3° il n'y avait pas de nouvelles créations ; car les âmes unies actuellement à des corps appartenaient au nombre de celles qui avaient primitivement été créées. Cependant ils attribuaient au démon la création de l'âme des tyrans et des scélérats.
Mais les âmes enfermées dans les corps sontelles destinées à y demeurer toujours? — La terre est pour elles le lieu de l'expiation et de la pénitence ; et il n'existe pas d'autre enfer que celui-là.
Mais cet enfer sera-t-il éternel pour elles?
Les Albigeois mitigés répondaient que, par une nécessité inhérente à leur nature, elles seraient toutes sauvées, et qu'elles retourneraient toutes dans leur premier séjour : car elles tiraient toutes leur origine du Dieu bon.
Cette croyance au salut nécessaire paraît avoir été profonde chez eux. Perdre des âmes pour toujours leur paraissait le propre d'un Dieu mauvais et injuste. Un croyant de la secte disait un jour que, s'il savait que le Dieu bon ne sauvât pas toutes les âmes, il déchirerait ce Dieu perfide s'il pouvait le tenir entre ses mains.
Puisque le salut est nécessaire, il reste inutile que le Dieu bon prenne des moyens de rappeler à lui les âmes ; elles n'ont qu'une seule chose à faire : accomplir leur pénitence.