DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE [II
gagea entre Guifred et Béringer, l'archevêque arma de la sanglante épêe des batailles sa main consacrée pour bénir. Il n'était pas rare en ce siècle de voir des hommes d'Eglise se faire hommes de guerre : nous ne justifions pas en elle-même cette conduite, cependant quand une pratique est commune , on ne peut pas nier qu'elle ne constitue une circonstance atténuante. Mais Béringer, comme si son adversaire était seul coupable des excès commis dans le Narbonnais pendant cette reprise d'armes , s'écrie : « Combien il y eut de morts, combien de blessés, combien de malheureux décapités, combien d'églises brûlées, de reliques des Saints dispersées, si je vous le racontais par le détail, peutêtre je vous fatiguerais, mais assurément le jour me manquerait plutôt que l'abondance des faits »(1).
Nous ne prétendons pas certainementjustifier la conduite de l'archevêque. Guifred mérite un autre sentiment que celui de l'indulgence. Ainsi, Pierre- Raymond, vicomte de Béziers, avait ostensiblement violé l'église Sainte-Marie de Narbonne, en avait arraché un parent de Béringer qui y priait, et l'avait fait mourir en croix. Que fit Guifred? 11 pensa qu'un tel procédé était de bonne guerre, et il prit sous sa protection les sacrilèges et les homicides (2). Lui-même, malgré ses promesses et
(1) Baluzius, loc. cit., p. 13.
(2) Ibid., p. 44.
contrairement à la loi de la trêve des armes, avait fait saisir, le jour même de l'Epiphanie, deux soldats de Béringer, qui revenaient d'Aniane, dont l'abbé, alors très-puissant, avait sans doute reçu par eux les plaintes de leur maître (1). Finalement, l'archevêque fut excommunié par le pape Victor II et cent vingt évêques , réunis en concile à Florence (1055) (2) , qui le condamnèrent pour le crime de simonie. Béringer l'accusait d'avoir vendu tous les ordres conférés à ses prêtres, d'avoir vendu aussi les évêchés de Perpignan et de Lodève ; d'avoir acheté pour son frère Guillaume 1 evêché d'Urgel. et d'être dans l'habitude de ne consacrer les églises qu'après avoir reçu une riche offrande (3). L'archevêque avait, paraît-il, porté plus loin encore ses excès. 11 avait interdit les églises qui étaient en la possession du comte de Narbonne; et, ce qui était contraire aux règles canoniques et plus contraire au salut des âmes, il avait défendu de baptiser, de porter le viatique au moment de la mort, d'ensevelir les clercs, les pauvres, les
(1) Baluz. , loc. cit., p. 47.
(2) Cette excommunication fut renouvelée au Concile de Homo 1078) , par Grégoire VIL « Renovamus etiam excommunicationem a praedecessoribus nostris factam super Cuifredum archiepiscopum Narbonnensem , et absque ulli récupérations spe ab episcopali offîcio eum submovemus. »
(3) Baluzius, loc. cit.. p. 41, 17.