DEUXIEME PARTIE. CHAPITRE V
et la faculté laissée au pécheur de se relever par l'expiation. Loin d'être une réforme ou un progrès, il ne fut qu'un retour vers les idées surannées et imparfaites du vieux monde oriental. »
L'Église, en s'élevant avec force et énergie contre la secte nouvelle , se défendit donc d'abord elle-même ; ensuite , elle étendit sa protection obligée sur ses enfants menacés dans leur foi; enfin, en remplissant sa mission civilisatrice, elle demeura le plus ferme appui de la société. C'est un droit qu'elle exerça ; mais, en même temps, elle manifesta cette admirable faculté de dévouement que Dieu lui a donnée ; elle servit les intérêts de la science, de la vraie politique et du progrès moral.
Les Papes, occupés à d'autres soins, ne combattirent pas , aussitôt après son apparition, une hérésie qui commençait et qui, au reste, se tenait cachée. Grégoire VII et ses successeurs avaient assez fait, en réformant la discipline ecclésiastique, en rendant au sacerdoce la vertu qui l'honore, en arrachant l'Eglise au pouvoir ambitieux des empereurs d'Allemagne. Quelques évêques , à la vérité, avaient essayé de prendre des mesures. Ainsi, sous Etienne X, en 1056, un concile, réuni à Toulouse, avait condamné les hérétiques; Bérenger, évêque de Béziers, avait porté pour son diocèse une ordonnance conforme aux canons
du concile. Mais ces mesures ne furent que passagères. Urbain II (1095) organisa principalement la croisade ; cependant , lors de son voyage en France , il travailla à extirper l'hérésie d'un sol dont l'Eglise avait depuis longtemps pris possession. On sait que ce pape passa à Poitiers, à Tours, à Angers pour y prêcher la croisade. C'est dans cette dernière ville qu'il voulut voir Robert d'Arbrissel, dont il avait entendu beaucoup parler. 11 désira même assister à une de ses prédications, et, lui ayant trouvé du talent, de la foi et de la piété, il lui ordonna d'aller prêcher de tous côtés. C'est ainsi que Robert d'Arbrissel vint dans l'Aquitaine, ayant sans doute pour but premier de prêcher la croisade, mais aussi parlant souvent contre l'hérésie dont le pays était infesté (1).
Raoul Ardent (1101), à son tour, se livra à toutes les ardeurs de son zèle et pour la croisade et contre les hérétiques. Ses contemporains vantèrent son talent et ses vastes connaissances : il paraît qu'il possédait à la fois les poètes, les philosophes, l'histoire, les canons, l'Ecriture. 11 fut comme naturellement désigné à Guillaume IX, comte de
(1) Voir sa Vie attribuée à Baudri , év. de Dol. — Ap. Bolland. ad diem 26 Februarii. — Mabillon , Annal., t. v , p. 314. — Yepes , vu, 36. — De Soris , Dissertation apologétique pour Robert d'Arbrissel; Antv., 1701. — Hist. lit., t. x, p. 153.
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Poitiers et de Toulouse, qui le prit avec lui pour le voyage de la croisade ; Raoul Ardent prêcha longtemps dans l'Aquitaine. 11 a laissé plus de cent homélies. Dans l'homélie pour le septième dimanche après la Pentecôte, il dénonçait et combattait l'hérésie religieuse.
« Ils se vantent, disait Raoul en parlant des hérétiques, de mener la vie des Apôtres, de ne mentir ni jurer jamais ; sous prétexte d'abstinence et de continence, ils condamnent l'usage des viandes et du mariage, soutenant que le crime est égal d'user du mariage et de commettre un inceste. Ils rejettent l'Ancien Testament et ne reçoivent qu'une partie du Nouveau. Ce qu'il y a de plus effrayant, c est qu'ils admettent deux créateurs , celui des choses invisibles qui est Dieu , celui des choses visibles qui est le diable. C'est pourquoi ils adorent ensecretce mauvais esprit comme créateur de leurcorps. Us disent que le sacrement de l'autel n'est que du pain tout pur. Us méprisent le baptême, même la Résurrection , et prétendent qu'il n'y a point de salut hors de leur secte » (1).
Voilà bien le néo-Manichéisme pris sur le fait , tel que nous le connaissons. Ces prédications prémunirent quelques âmes, en ramenèrent peut-être d'autres, mais ne changèrent point le pays.
(1) Radulph, t. i , part. n. — Voir Hist. lit., t. IX, p. 254.
Calixte II (1119) fit une tentative contre l'hérésie, dont il connaissait les prétentions, puisque, avant d'être élevé à la dignité pontificale , il était archevêque de Vienne. Fils de Guillaume Tête- Hardie, comte de Bourgogne, parent de l'empereur, du roi de France et du roi d'Angleterre, il semblait appelé par ses amitiés naturelles à rappeler le Midi à la foi perdue. Mais la principale préoccupation de l'auguste Pontife , aux Conciles de Reims et de Toulouse (1119), fut de combattre l'incontinence et la simonie. Il fit porter un seul canon relatif aux Albigeois : c'est le canon III du Concile de Toulouse. Le concile condamna et ordonna qu'on chassât de l'Eglise certains hérétiques qui , feignant une apparence de religion , rejetaient le sacrement du corps et du sang de Jésus-Christ , le baptême des enfants , le sacerdoce, tous les ordres ecclésiastiques et les mariages légitimes.
Mais tous ces efforts, si généreux et si louables, ne produisaient pas de sensibles résultats. Dans le Périgord, la secte ne cessa pas de commander en souveraine. Des châteaux de Montfort, de Castelnau, de Bayniac, de Basfromate, elle imposait ses volontés à tout le pays. Une grande partie de la noblesse s'était déclarée pour elle ; quelques membres du clergé séculier , égarés dans leur religion, défendaient les nouvelles idées. Le cloître