DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE V
étonné retentissait çà et là du bruit des doctrines de Manès (1).
Avec Honorius II (1124), Innocent II (1130), Célestin II (1143), Lucius II (1144), qui se partagèrent les vingt années de pontificat comprises de 1124 à 1144, l'heure de Dieu ne sembla pas avoir sonné. Mais Eugène III, qui, en 1145, monta sur le trône illustré par les Grégoire et les Léon, ayant la liberté de penser davantage à nos intérêts, était destiné dans les desseins de la Providence à ouvrir, dans nos contrées, par la prédication, ce ministère de paix, de lumière et de vertu que Dieu a confié à 1 Église. 11 commença la lutte avec prudence et vigueur à la fois: il n'employa d'autres armes que celles de la parole, de la persuasion et de la douceur.
En 1147, le saint Pontife honora de sa visite la noble terre de France (2). Il entra par la Bourgogne, s'arrêta au monastère de Cluny, où il accorda certains privilèges à l'abbesse de Bonne-Vallée (Bonnœ-Vallis) (3), et delà prit la route de Dijon, où le roi Louis VII s'était rendu pour le recevoir; il se dirigea ensuite vers Paris par Autun, traitant
(1) Heriberti Epistola , D. Martène , Anecdot. I, 453, ex ms. Elnon. Voir, Pièces justificatives , N° 5.
(2) Hannibaldus de Geccano . in Chronicon. — Anonym us Cassinensis .
(3) Manricus, Annal, cisterc, cap. xv.
partout avec bonté sagesse les affaires nombreuses qui étaient soumises à son autorité. Arrivé à Paris, il y réunit un concile à l'occasion de l'accusation d'hérésie portée contre Gilbert , évêque de Poitiers (1). Puis il se transporta à Reims , où il présida une seconde réunion des évêques de France . Partout, le Pontife reçut la nouvelle, des troubles qui agitaient le Midi. Pierre de Bruys parcourait , précisément alors, les provinces méridionales pour y prêcher ses erreurs. On disait même que le Toulousain et l'Albigeois tout entiers avaient passé à l'hérésie. C'étaient des bruits vagues qui circulaient ; on ne connaissait pas encore la vérité exacte de ce qui se passait en Languedoc. L'hérésie était signalée sous le nom de Pierre de Bruys. C'était, en effet, ce sectaire qui avait osé paraître au grand jour et s'unir aux néo-Manichéens. De tous ces bruits qui circulaient ressortait du moins un fait certain : c'est que des prédicants nouveaux se répandaient dans toutes les contrées du littoral méditerranéen , et acquéraient de plus en pins une influence funeste.
Le Pape, vivement préoccupé de l'état du Languedoc, pensa à nommer un légat extraordinaire, qui se transporterait dans les provinces agitées, prendrait connaissance des affaires et éclairerait
(1) Otto Frisingensis Chronicon. — De gestis Frederici , lib. i, cap. 46 et 47.