DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE VI
Rhône, mais encore sur les bords du Rhin, du Pô et du Danube, qui oserait affirmer que ceux qui, de nos jours, ont juré la ruine de l'Eglise, ne sont pas plus puissamment organisés, n'ont pas une audace plus soutenue, ne se comptent pas en plus grand nombre? Leurs phalanges, recrutées pour la haine et l'envie, sont répandues dans le monde entier: il n'y a pas de nation, il ny a pas de ville, il ny a pas de bourg, il n'y a pas d'individu qui ne connaisse cette organisation du blasphème. Les Albigeois durent longtemps se cacher dans les cavernes des montagnes, dans les forêts épaisses ou dans les châteaux solitaires, pour accomplir les pratiques de leur culte insensé. Mais, de nos jours, les armées impies ne vontplus confier leurs secrets infâmes à l'écho des antres profonds ou à la solitude des forêts impénétrables ; elles sont dans nos villes où elles ont des demeures opulentes; elles se réunissent à côté de nous, pour mieux comploter contre nous. A ladifférence des châteaux fortifiés que les Albigeois possédaient dans Toulouse même, ils sont en tout plus forts, plus résolus, plus haineux, plus redoutables. Mais n'oublions pas que Dieu , par sa sagesse, sa puissance et sa miséricorde, fait sortir le bien du mal lui-même. L'hérésie néo-Manichéenne ne ménagea-t-elle pas à l'Église une victoire éclatante? Croyons que les victoires d'aujourd'hui
36 i LES ALBIGEOIS.
vaudront celles d hier. Jésus-Christ est finalement plus fort que le mensonge : par lui , l'Eglise porte dans son cœur une vitalité divine, dont les ardeurs ne s'éteindront jamais. De nos jours, TEglise plus recueillie soutient la lutte avec une prudence et une énergie qui surprennent ses ennemis euxmêmes ; aujourd'hui, pas plus qu'au xne siècle , elle ne manque ni à sa lâche ni à sa mission.
Le 7 septembre 1159, Roland, cardinal et chancelier de rÉglise romaine, natif de Sienne et fils de Rainuce (1), fut élu pape par le suffrage de tous les cardinaux, à l'exception d'Octavien (2), de Jean de Morson (3), et de Guy de Crème (4). 11 succédait à Adrien IV. Mais Jean de Morson et Guy de Crème élurent Octavien , qui prit le nom de Victor 111. Le vrai pape, Alexandre 111, pour épargner à la ville de Rome le spectacle d'une compétition scandaleuse, se retirasse Nymphes, lieu situé à treize milles de la ville. C'est là qu'il fut sacré par les êvêques d'Ostie, de Sabine et de Porto.
Le schisme cependant ne put pas être évité. 11 promettait de nouveaux malheurs pour l'Eglise.
(1) Acta Alexandri , t. x, Concil. p. 1185. — Patrolog., t. xx.
(2) Cardinal du litre de Sainte-Cécile.
(3) Cardinal du titre de Saint-Martin.
(4) Cardinal du titre de Saint-Calixte.
DEUXIÈME PA1TIE. — CHAPITRE VI. 3d5
Mais cette fois encore Dieu changea en bien les desseins les plus subversifs des hommes. Le schisme amena Alexandre 111 sur nos rivages troublés, et le pape fut ainsi comme naturellement porté à s'occuper des sectaires.
Alexandre 111 s'était retiré à Terracine et avait envoyé ses nonces à l'empereur Frédéric, qui était en Lombardie. Celui-ci refusa de le reconnaître pour le pape légitime; il le fît même condamner par rassemblée qu'il réunit à Pavie (1). Mais les rois de France et d'Angleterre, éclairés sur la vérité de la situation par les lettres du cardinal Odon (2) , de Philippe , abbé de Bonne-Espérance (3), d'Arnoul, évoque de Lisieux (4), se séparèrent (TOctavien. Ace moment môme, les intrigues incessantes de la puissante famille (TOctavien pour écarter Alexandre III, mirent le pape légitime dans la nécessité de quitter l'Italie; il songea donc à prendre la route de la France, qui depuis longtemps déjà savait offrir un asile sûr et une protection généreuse au malheur , au droit et à la vérité. /
(li Concil. coll., t. x, p. 1387. — Radev. Frisingensis, cap. LXII, LXV, LXXII.
(2) Cardinal du titre rie Saint-Nicolas.
(3) Philippe de Harvinge : voir sa vie par Lepaige , et une notice de Fabricius, Pair. ccin.
(4) Voir une notice historique tirée de la Gallia christiana, t. cci de la Patrologie latine.
LES ALMGfcOlS
Le 11 avril 1161, Alexandre 111 aborda à 1 île ancienne et fameuse déjà de Maguelone, située au centre même du beau rivage du golfe de Lyon. Il ne resta à l'abri de ces murailles, récemment restaurées par l'évêque Arnauld, que le temps nécessaire pour se remettre des fatigues de la traversée ; il passa de là à Montpellier, où il fut reçu par tous les évêqces de la province, au milieu d'une foule immense de peuple, que l'hérésie n'avait pas encore atteint (1), et qui l'acclama comme le pontife légitime. Le saint pontife , à l'exemple de ses prédécesseurs Urbain II , Gèlase II, Calixte 11, Innocent II et Adrien IV, vint honorer dans son
(1) « Apud Montempessulanum in Provincia débita honorificentia susceptus est ». (Ex Roberti de Monte, Append. ad Sigebertimi, ap.D. Bouquet, t. xm, p. 307.)
— « Pervenit ad ecclesiam Magalonensem , in qua majus altare , auctore Domino , solemniter dedicavit. Et quoniam locus ipse pro suscipiendis hospitibus nimium erat arctus, et multitudo maxima ecclesiasticorum Prœlatorum adventum ejusdem pontificis extra insularn nimio prsesiolabatur affectu, ad populosam Montispessulani villam aseendere dignum duxit. » ( Ex actis 2)ontific. Alexandri Papx III, apud Muratiorum , t. m, Rer. Italie, part, i, p. 451.
— Reprod. par D. Bouquet, t. xm, p. 665.) Montpellier et le comté de Melgueil ( Mauguio ) , depuis
longtemps vassaux du pape , restèrent étrangers à l'hérésie — Voir sur Maguelone, M. Germain, Maguelone sous les évêques ; M. Lentheric , Les villes mortes du Golfe de Lyon. — L'Église ancienne de Maguelone a été restaurée par M. Fabrege.