PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE II
Manès ou Mani, comme disaient les Orientaux, dévoré d'ambition, prit d'abord, pour la satisfaire, le moyen qui semblait se présenter de lui-même : avancer dans les connaissances humaines. Il alla donc de bonne heure à Séleucie, qui était regardée depuis longtemps comme le centre principal des sciences chaldéennes et des écoles des Mages. Doué d admirables facultés, il se fit bientôt remarquer par ses rapides progrès dans les sciences orientales. Ce ne fut même pas assez pour lui de connaître la littérature chaldèenne et syriaque ; plus tard il s'adonna à l'étude de la langue grecque, que tout homme instruit d'alors ne pouvait pas ignorer. Mais il y joignit les autres connaissances particulièrement en honneur au 111e siècle. 11 savait, en effet, la musique, les mathématiques, la géographie, l'astronomie, la peinture, la médecine, l'astrologie, science plus particulièrement orientale.
De bonne heure, il connut le christianisme. La religion nouvelle , suivant la marche tracée par le livre des Actes des Apôtres , «in Jérusalem, et in omni Judœâ et Samariâ , et usque ad ultimum terrœ » (1) , s'était en effet répandue audelà du Jourdain, dans ce pays de l'Orient vers lequel les beaux esprits de Rome s'étaient plu
(1) Act. i, 8.
quelquefois à tourner leurs regards impatients, comme pour en attendre le salut. Peut-être aussi Manès fit-il quelque voyage en Palestine. 11 est certain qu'il s'arrêta quelque temps dans la basse Egypte, car c'est à Alexandrie qu'il se perfectionna dans la connaissance de la langue grecque. 11 est probable qu'il eut , à Alexandrie , l'occasion de lire les œuvres de Clément et d'Origène ; effectivement il avança dans la science des Ecritures, si bien que, de retour dans sa patrie, il parut digne d'être ordonné prêtre ; il unissait d'ailleurs à de vastes connaissances une grande austérité.
Prêtre, il demeura dans la province d'Ahvaz, qui était contiguë à la Sarracène. Nous avons vu que Scythien habitait la Sarracène ; et ce n'est pas sans dessein que nous l'avons remarqué, car, quoiqu'il reste impossible de dire comment Manès et Scythien se lièrent d'amitié, nous devons croire qu'ils eurent des relations fréquentes. Le génie de Manès était dès-lors si séduisant par son savoir et par son austère gravité, que ce ne fut pas le vieux Scythien qui forma Manès, mais le jeune Manès qui prit le nom de maître. Toutefois , gardonsnous de croire que Scythien n'ait eu aucune influence sur son esprit. 11 faut même penser que c'est en entendant converser son ami que Manès conçut son vaste système de religion. Manès, prêtre, mais encore jeune, à peu près persuadé