PREMIÈRE PARTIE CHAPITRE II
que la religion du Christ était la vraie, mais d'autre part séduit par les doctrines des Mages , qui semblaient donner la raison de l'existence du mal, avait cependant de la peine à concevoir comment il était possible de concilier les enseignements de Zoroastre avec ceux du Christ. Ils étaient, en effet, trop opposés. Mais Scythien, dans ses entretiens plus intimes, lui avait souvent parlé de Jésus, qu'il regardait comme le libérateur envoyé par le Dieu bon. Cette conception permettait de conserver le dualisme dans sa pureté D'autre part, le libérateur, envoyé par le Dieu bon, avait prêché des réformes utiles. 11 était donc possible avec Jésus d'être dualiste comme Zoroastre, et de réformer par Jésus la religion de Zoroastre. Ce fut comme le coup donné au ressort. Manès, emporté par l'ambition de devenir chef et réformateur de religion, ne vit pas que dès cette heure il n'était plus chrétien.
Bientôt les évêques de la Mésopotamie connurent la triste révolution qui s'était opérée .dans son esprit. Après un avertissement reçu, Manès persista cependant dans ses erreurs; il fut condamné.
Ayant donc renoncé aux modestes fonctions du sacerdoce chrétien, il se rendit à la ville royale de Perse : il commençait ainsi la trop long ue série de ces égarés de la pensée ou de la vie qui vont, dans les capitales , ou cacher leur honte , ou porter les
desseins les plus subversifs. Il ne tarda pas à être connu de Sapor 1er, qui désira conserver auprès de lui un homme versé dans la connaissance des lettres et des arts. Manès le suivit même pendant les expéditions que ce prince entreprit dans les provinces romaines de l'Orient. Partout il dogmatisait avec une constance infatigable, et ses erreurs commençaient déjà à se répandre.
On vit bientôt jusqu'où allaient ses prétentions. Il ne se contenta pas de se faire des disciples parmi les hommes de sa nation adoptive : il ambitionna de voir ses doctrines s'étendre au-delà des limites de l'empire de Sapor, et de se faire des adeptes jusque chez les Romains, ennemis de son roi. L'audace ne lui fit pas défaut. Il écrivit, par un de ses disciples appelé Turbon , à Marcellin , gouverneur romain de la Mésopotamie (1), la lettre suivante (2):
« Manès, apôtre de Jésus-Christ, et tous les Saints, les Vierges qui sont avec moi, à Marcel, mon cher fils.
» Que la grâce, la miséricorde et la paix vous soient données de la part de Dieu le Père et de la part de Notre -Seigneur Jésus-Christ. Puisse aussi la Droite de la Lumière vous préserver de ce pré-
(1) La lettre est adressée à Marcel ; mais c'est sans doute Marcellin, gouverneur de Mésopotamie, que Zosime place sous le règne d'Aurélien (273). Lib. i.
(2) In Actis Archelai, p. 145, Ed. Fabr.