DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE IX
témoin, ma foi de chrétien. Je restai à Crémone trois jours. Ayant reçu de mes complices la licence de partir, mais maudit d'un de leurs évêques pour lequel j étais suspect (il se nommait Pierre Galle, et, comme je l'ai appris, il fut chassé du milieu d'eux à cause du crime de fornication), j entrai avec un frère laïque dans le canal d'Aquilée ; passant plus loin , je vins à Frisac où nous fûmes reçus par les frères. Le lendemain celui qui m'accompagnait me laissa seul. Seul donc je vins à Carinthie et de là dans une autre ville appelée en langue germanique Neustat, c'est-à-dire nouvelle ville. Là, je reçus l'hospitalité d'autres religionnaires appelés Béguins. C'est dans la ville voisine ( Wienna) et les environs, que je restai caché pendant quelques années , confondant , hélas ! toutes les œuvres, les bonnes et les mauvaises, vivant dans l'incontinence et nuisant à mon âme. Cependant j'arrachai quelques âmes à l'erreur des Patarins. C'est pour tous ces crimes, qui allaient toujours grandissant parmi les chrétiens , que Dieu s'est fait comme un ravageur ennemi et un vengeur terrible » (1).
Cette lettre curieuse d'Yves de Narbonne nous
(1) Dans Matthieu Paris, Historia major., p. 412. — Cette lettre est donnée par Mat. Paris en l'année 1243 ; M. Schmidt la place avec raison au commencement du règne d' Innocent III.
456 LES ALMGEOIS.
dépeint admirablement les usages et la vie des hérétiques. Mais ce qu'elle ne dit pas, c'est que les hérétiques , qui trente ans avant Innocent III ne possédaient en Italie qu'un seul évêché, à son avènement en possédaient au moins cinq, d'abord l'ancien , puis celui de Sorano , qui avait pour évêque Marchisio , celui de Vicence , dont le chef s'appelait Nicolas (1), celui de Lombardie, qui avait pour évêque Garatus, dont le fils majeur, Gérard, résidait à Brescia et le fils mineur à Corèze (2) ; celui de Mantoue, qui avait pour évêque Casciano, dont le fils majeur, Aldéric, habitait Milan, et le fils mineur, Otton, demeurait à Bagnalo (3).
Les hérétiques avaient donc dans plusieurs villes , principalement à Milan , des écoles , où enseignaient des maîtres célèbres et influents. A l'avènement d'Innocent, on les trouve dans toutes les villes, non-seulement de la Lombardie, mais encore de la Romagne, de la Toscane, du patrimoine de Saint-Pierre. Ils remplissent Vérone , Ferrare , Florence, Prato ; à Orviéto, ils parlent même de chasser delà ville tous les catholiques ; ils ont des communautés à Faënza, à Rimini, à Côme, à Parme, à Crémone, à Plaisance,
(1) Dans ces deux évêchés étaient les dualistes non mitigés.
(c2) Dans ces évêchés étaient les dualistes mitigés. (3) Cet évêché était de la branche d'Esclavonie.