DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE JX
d'audace, plein de vaillance et de grand renom » (1), et de Constance, fille de Louis VII, roi de France. C'est en 1194 qu'il succéda à son père. 11 portait les titres de duc de Narbonne, de marquis de Provence et de comte de Toulouse. Sa domination embrassait un vaste pays, fertile et riche. Les bourgeois de cinquante villes et de plusieurs bourgs populeux suivaient sa bannière; cent dix châtelains recevaient de lui leurs seigneuries en fief ; une foule de nobles se réunissaient autour de sa personne. On ne vit jamais une cour plus brillante que celle de Raymond V, son père ; « de belles femmes , de gais chevaliers , dont dix vidaient tous les jours la joyeuse coupe, les chantres de l'amour et du plaisir qui célébraient le bon comte Raymond , charmaient les jours et en faisaient une suite de fêtes (2) » .
C'est dans ce milieu que Raymond VI fut élevé. Lui, dont l'aïeul était célèbre dans la poésie et dans l'histoire comme un des compagnons de Godefroy de Bouillon, n'apprit dès son jeune âge qu'à aimer les plaisirs. Raymond V avait, à la vérité, rendu de sévères ordonnances contre les hérétiques; il avait demandé à Cîteaux des religieux pour les convertir ; mais il eût rendu un meilleur service à ses peuples , s'il eût préservé son fils
(1) Puylaurens, Chron., ch. v.
(2) Hurter , op. cit.
4t)0 LES ALBIGEOIS.
de 1 hérésie ; il paraît même que celui-ci passa une grande partie de son enfance avec ceux dont les excès amèneront bientôt la perte de ses états. Au reste , il mêlait à un caractère flottant et indécis une implacable jalousie de famille et la dure cruauté qui en est la conséquence. Ainsi, il ne voulut pas reconnaître comme son frère Baudouin, né et élevé à la cour de Louis VII, roi de France ; quand Baudouin lui porta les lettres scellées des prélats, attestant qu'il était fils de Constance, il n'eut pour lui que des paroles de mépris. Soupçonneux autour de lui, guerrier sur le champ de bataille et poète à ses heures, se disant en même temps le défenseur de l'Eglise et l'ami des hérétiques, promettant au pape de les poursuivre, et leur donnant asile dans ses propres châteaux, cédant à la peur et alors flatteur jusqu'à s'abaisser, violent aux heures de prospérité, abattu dans le malheur, sans grandeur dame, sans noblesse ni générosité , mettant volontiers en avant ses fidèles amis, et lui, par prudence, s'effaçant pour ne rien perdre de ses biens , mais paraissant à l'heure de la dépouille ; tel était le malheureux Raymond VI, qui avait été excommunié par Célestin III, deux ans après la mort de son père (1196), pour ses violences contre les monastères, et qui , relevé de l'excommunication par Innocent III, en 1198, l'année même de l'avènement