PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE II
sent et méchant siècle, de la ruine qui l'attend et des pièges de l'esprit malin !
» J'ai appris avec beaucoup de joie votre grande charité, mais j'ai été affligé d'apprendre en même temps que votre foi n'était pas conforme à la saine doctrine. C'est pourquoi, avant été envoyé pour réformer le genre humain et pour le délivrer dos erreurs où il est plongé, j'ai cru que je devais vous écrire cette lettre, et pour votre propre salut et pour celui des personnes qui vous appartiennent.
» Je voudrais donc vous tirer de l'erreur où sont les maîtres des simples et les ignorants. Comme ces gens-là n'ont aucun discernement, ils enseignent que le bien et le mal viennent de la même cause ; n'admettent qu'un seul principe de toutes choses, et n'établissent aucune différence entre la Lumière et les Ténèbres, entre F homme intérieur et l'homme extérieur (1) : ils les confondent toujours.
» Gardez-vous bien, mon fils, d'admettre une confusion si déraisonnable et si injurieuse à la bonté de Dieu, car ceux qui rejettent sur Dieu l'origine de tous les maux périront bientôt sous les coups de sa vengeance, parce qu'ils n'ajoutent pas foi à cette vérité enseignée par Notre Seigneur
(1) L'homme extérieur, c'est le corps; V homme intérieur, l'âme. Manès veut dire que les orthodoxes attribuent au même Dieu la formation du corps et de l'âme.
et Sauveur dans son Evangile, qu'un mauvais arbre ne peut porter de bons fruits (1).
» J avoue que je ne puis voir, sans un extrême étonnement, qu'il y ait des hommes capables de dire que Dieu est le créateur de Satan et Fauteur de ses mauvaises actions. Cependant plût à Dieu que, bornant là leurs attentats, ils n'eussent pas porté la témérité jusqu'à affirmer que le Fils unique, descendu du sein du Père, que le Christ est sorti du sein d'une certaine femme appelée Marie, qu'il a été formé du corps et du sang de cette femme, et qu'il est venu au monde avec toutes les immondices qui accompagnent l'enfantement !
» Mais cela suffit. Je ne veux pas étendre davantage cette lettre, ni abuser de votre patience. Car, outre que la nature ne m'a pas donné le talent de la parole, je pourrai mieux vous instruire de toutes ces choses lorsque je serai près de vous, si toutefois vous avez à cœur votre salut. Pour moi, je ne cherche à tromper personne. A cet égard, je ne ressemble pas à un grand nombre d'insensés. Vous comprenez bien de qui je veux parler, mon très-vénérable fils » (2).
Cette lettre ne produisit qu'une impression de
(1) Matth. vu, 18.
(2) Sur les lettres de Manès, voir Spicileg. Solesm., tom. i, p. 406, et la note qui y correspond.