DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE XI
une nouvelle élection ; mais les chanoines , on ne sait par quel sentiment , ne tinrent pas compte des désirs du chef de l'Eglise, et celui-ci, au temps expiré , nomma lui-même Pierre archidiacre de Maguelone (1). Pierre était donc, par l'intervention directe du pape, en possession d'un titre qu'on lui avait disputé. Mais on vit bientôt combien il était éloigné de tout esprit de contention ou de rivalité. On sait quelle impression douce et forte saint Bernard avait fait sur son siècle. 11 n'y avait pas trente ans qu'il était mort, et déjà la réforme, entreprise par lui à Cîteaux, avait pénétré dans la plupart des monastères et avait suscité de nouvelles fondations. Toutes les âmes généreuses étaient saisies du plus ardent enthousiasme pour la réforme de Cîteaux. Au reste, la règle de saint Benoît, à la veille des fondations de saint Dominique et de saint François, était la seule qui s offrît à la piété. Pierre, oubliant donc les douceurs de la vie d'archidiacre de Maguelone, se retira à Fabbaye de Fonfroide. 11 y avait plus de cent ans que cette abbaye existait. Elle dépendait maintenant de celle de Grandselve, au diocèse de Toulouse, car quand celle-ci eut été fondée par saint Bernard, c'est d'elle que « les saints hommes
(1) Voir sur cette affaire les deux Lettres d'Innocent 111 (lib. i, epist. cclxvii et dxli).
qui habitaient le désert de Fonfroide tirèrent ceux qui leur apportèrent la règle et l'habit de Cîteaux(l)». Bernard IV, dixième abbé de Fonfroide , était à la tête du monastère quand Pierre se présenta pour suivre la règle de saint Bernard. Il fut reçu avec les égards dus à son mérite, à sa position et à ses vertus.
Depuis deux ans il s'appliquait à la pratique des vertus monastiques , quand Innocent III , qui , simple cardinal, avait été son auditeur (2) , et qui, à Rome, avait apprécié son haut mérite, l'arracha à sa douce solitude et lui confia la difficile mission de légat dans le Languedoc. La confiance qu'il avait pour le moine Pierre j ustifia son choix . Nous verrons en effet , Pierre de Castelnau faire faire un grand pas à la question albigeoise. Nature vive , ardente , passionnée pour la foi et le devoir, partageant non -seulement par obéissance mais par conviction les principes de la conduite du Saint-Siège vis-à-vis de l'hérésie, porté parfois au découragement et à la lassitude, mais bientôt revenant avec une nouvelle vigueur à la tâche qui lui était confiée, et alors résolu à aller jusqu'au bout des pensées du pape, tel était Pierre de Castelnau, celui qu'Innocent III choisit pour le représenter.
(1) Inventaire des titres de la manse abbatiale, dans l'ouvrage de M. Gauvet.
(2) Acta Sanctorum, maii, I, 410.