PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE U
année qui l'avait vu monter sur le trône le vit descendre dans la tombe (272). Varanes 1er, son successeur, suivit la politique de Sapor. 11 sembla même lui donner je ne sais quelle forme cruelle. Eutychius rapporte qu'il fit enterrer deux cents Manichéens dans du limon , la tête en bas et les pieds en haut , et qu'il se vanta plus tard « d avoir fait un jardin planté d'hommes au lieu d'arbres ». La foi des Manichéens ne fut pas assez vive pour les résoudre à demeurer et à attendre en paix les coups du bourreau : la fuite leur parut préférable. Ils allèrent , pour la plupart, chercher leur salut dans les contrées de la mer Caspienne, déjà parcourues par Addas et Manès, vers lesquelles les amenaient les facilités et la fréquence du commerce de pelletterie des peuples de ces pays. Pour la troisième fois , les doctrines dualistes parcoururent donc ces régions ; elles s'y répandirent, au point de devenir un danger social. Amrus, écrivain nestorien, nous fait pressentir en effet la raison pour laquelle Varanes agit aussi sévèrement contre les Manichéens , dont les doctrines sur le mariage menaçaient la famille ellemême, quand il dit que ledit du roi de Perse causa une vive inquiétude à Papas , évêque de Séleucie. Parmi les chrétiens , beaucoup s'abstenaient du mariage , sans le condamner toutefois , comme une œuvre du démon : Papas craignit un instant
que le roi de Perse n'enveloppât les chrétiens dans les sévérités exercées contre les disciples de Manès.
C'est sans doute sous le coup de l'impression fâcheuse que lui avaient laissée les enseignements de Manès, que le roi le fit mourir d'une mort si cruelle: il aurait été écorché. Abulpharage dit qu'il ne le fut qu'après sa mort , mais qu'alors sa chair fut livrée aux oiseaux de proie , sa peau apprêtée comme une peau d animal, et , après avoir été remplie d'air, pendue à la porte même de la ville, comme un objet de ridicule ou de mépris. Terrible châtiment, mais châtiment qui, malgré sa rigueur, fut impuissant à arrêter le mouvement populaire commencé par Manès, La doctrine ne mourait pas avec lui (1).
Au moment où nous sommes parvenus, à peine au commencement de cette nouvelle forme du dualisme, nous le voyons donc répandu dans toute l'Asie occidentale, en Arabie, en Egypte, au nord de la mer Caspienne, à Constantinople même, où l'on trouva plus tard des lettres de Manès, sur les bords du Danube. Bientôt il passera en Afrique, où saint Augustin, dualiste d'abord, le combattra ensuite avec la vigueur du plus puissant génie chrétien, pendant qu'en Europe , il remontera le
(1) Voir aux Pièces justificatives , N . 1, un extrait fort intéressant de l'historien Socrate.