PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE II
cours du Danube et échappera ainsi aux édits impériaux. Dans quelques siècles, il aura parcouru le bassin de la Méditerranée , de l'orient à l'occident, du nord au midi, comme l'avait déjà fait la religion des idoles , et comme le faisait , à cette heure même, mais avec plus de rapidité, plus de dignité et avec plus de puissance, la divine religion du Christ ; il ne se lassera point d'avancer, jusqu'au jour où, ayant l'audace de prendre les armes , il sera vaincu par la terrible épée de Simon de Monfort , dans les plaines de Béziers, de Carcassonne, de Muret et de Toulouse.
Manès, dans les traits rapides que l'histoire nous a conservés de son œuvre et de sapensée, se présente donc à nous comme un génie de malheur, avant tout et uniquement funeste. Nous venons de voir quel fut son caractère : nous avons pénétré jusqu'au point de départ et à l'origine de son système philosophico-religieux. Etudions maintenant les moyens qu'il prit pour réaliser son dessein. Encore une fois, nous ne nous écarterons pas de notre sujet : dans l'histoire plus particulière des Albigeois , nous trouverons le même projet, les mêmes doctrines, les mêmes moyens. Ainsi nous constaterons la double filiation, philosophique et historique, qui relie les Albigeois aux Manichéens.
Aussi bien, dans cette histoire, où se concentre toute la lutte entreprise contre la divinité des
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Ecritures par les hérétiques des trois premiers siècles , plus d'un trait propre à Manès ou à ses disciples convient aux rationalistes modernes. De part et d'autre, même principe : tout démontrer par la raison , après avoir rejeté la preuve d'autorité ; de part et d'autre , même moyen : contrôler l'Ecriture par la raison, et dès- lors ne pas reconnaître les livres entiers ou les passages de l'Ecriture dont la raison , aveuglée par l'orgueil ou les passions du cœur, ne peut pas s'accommoder. Constatons cependant unediffèrence sensible entre les Manichéens et les rationalistes de toute nuance du xixe siècle : les premiers , après avoir nié l'Ancien Testament et une partie du Nouveau , avaient des livres qui formaient comme leur canon, et qui contenaient l'exposé d'une doctrine et d'une morale; les seconds ne se présentent à nous qu'avec le vide d'une négation radicale.
Pour comprendre l'œuvre de Manès, il faut se le représenter à la fois comme un rationaliste , comme un imposteur et comme un chef fanatique de religion , mais apparaissant toujours avec l'autorité que donne une modération affectée. Il prit les airs d'un grand prophète , décidant de la vérité de toutes les philosophies et de toutes les religions. Faisant avec une discrétion apparente la différence du vrai et du faux , il dira qu'aucune