DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE XUI
lever contre lui, ou bien passer dans les rangs des hérétiques et avoir pour adversaire la redoutable Cour de Rome.
C'est ce dernier parti qu'il préféra. Dès-lors il amoncela sur sa tête tous les malheurs dont les historiens ont donné le récit lamentable. C'était une faute, je ne dis pas seulement au point de vue religieux, c'était une grave faute politique. Le pape, qui n'en voulait point à son pouvoir, l'aurait soutenu dans la guerre contre les hérétiques, ses sujets rebelles, et lui aurait ainsi rendu ses riches provinces ; tandis qu'il n'était pas assez puissant pour résister aux forces dont disposait Innocent III en Europe. C'est ce que Raymond VI ne comprit pas. Peut-être le refus de Philippe- Auguste de marcher contre lui, son alliance avec le roi d'Aragon et la croisade de TOrient, dont le pape semblait vivement préoccupé, lui laissèrentils quelque illusion. Quoi qu'il en soit des motifs qui formèrent sa résolution, il se déclara pour les hérétiques; mais il dissimula encore : comprenant combien il prenait une situation fausse, il voulut ménager les Catholiques et les Albigeois, donner à chacun des espérances, et vivre ainsi sur la faveur des uns et des autres. Malheureux est celui qui, dans les situations difficiles, ne sait pas prendre une résolution. Raymond VI renouvellera bientôt la triste expérience d'Henri IV d'Allemagne.
Le 29 du mois de cette année 1206, Innocent lui écrivait de cesser de poursuivre l'Eglise de Dieu ; il lui demandait de lui donner une prompte et digne satisfaction, c est-à-dire de s'appliquer de plus en plus à combattre l'hérésie (1).
Raymond VI était mis en demeure de s'expliquer; mais il avait pris le parti de dissimuler. Encore une fois, il mit en avant une raison politique ; ce dernier prétexte allait lui être enlevé.
Nous avons vu que Pierre de Castelnau, en quittant Toulouse, s'était rendu à Montpellier pour y traiter de la paix de cette ville avec le roi d'Aragon. Dans une même pensée de paix , de Montpellier il se rendit en Provence.
Les barons de ce pays et surtout les seigneurs des Baux étaient en guerre avec le comte de Toulouse. Cette guerre était le prétexte sous lequel Raymond couvrait son inaction. Depuis longtemps le légat travaillait à lui enlever ce prétexte: il désirait donc la paix. 11 s'en était entretenu avec le comte de Toulouse ; il allait maintenant s'en entretenir avec les seigneurs des Baux, afin de les décider, eux aussi, une fois la paix conclue, à prendre les armes contre les hérétiques . Ceux-ci se gardèrent de commettre la faute déjà commise
(1) Migne, lib. x, epist. lxix. Migne place cette lettre aux calendes de juin de l'année 1207, et Potthast, au 29 mai de l'année 1206.