DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE XIII
dans une petite hôtellerie au bord du Rhône, quils se préparaient à passer le lendemain. Un gentilhomme du comte s'y trouvait aussi, ou peutêtre les y avait suivis ; le 15 au matin, ce gentilhomme, après la messe , entra en dispute avec Pierre de Castelnau, sur l'hérésie et sa punition. Le légat n avait jamais épargné les paroles les plus insultantes aux fauteurs de la tolérance. Le gentilhomme, déjà aigri par la querelle de son seigneur et se sentant, personnellement offensé, tira son poignard, frappa le légat dans le flanc et le tua » (1).
« Pierre de Castelnau perdit toute mesure, écrit M. Henri Martin ; il vint reprocher en face à Raymond son parjure et l'excommunia de nouveau avec mille imprécations». Puis cet auteur ajoute avec ce ton dédaigneux et emphatique , qui lui est propre : « Pierre tomba expirant ». «Dieu te pardonne ! dit-il, quant à moi, je t'ai pardonné ». Ces hommes, implacables pour « venger Dieu », comme ils disaient dans leur étrange langage , savaient, en effet, pardonner pour eux-mêmes (2).
Michelet explique à sa manière le motif qui déterminale meurtrier. « Le dévouement féodal, ditil , ne permet pas que le moindre mot du seigneur tombât sans effet ; ceux qu'il nourrissait à sa table
(1) Hist. des Français, Paris, 1823 IIIe part. chap. xxiv.
(2) Hist. de France, IIe part. liv. xxm.
croyaient lui appartenir corps et âme, sans réserve de leur salut éternel. Un chevalier de Raymond joignit Pierre de Castelnau sur le Rhône et le poignarda ». Mais aussitôt l'historien ajoute, sans voir peut être combien il accusait Raymond et les hérétiques : « L'assassin trouva retraite dans les Pyrénées, auprès du comte de Foix, alors ami du comte de Toulouse, et dont la mère et la sœur étaient hérétiques » ( 1 ) .
Aucun de ces historiens n'allègue de témoignage contemporain. Leur plume écoute trop leur imagination et leurs préventions ; aussi leur récit n'estil qu'un long tissu d'erreurs.
Or, voici comment le pape faisait connaître à tous les comtes, barons et soldats, répandus dans les provinces de Narbonne, d'Arles, d'Embrun, d'Aix et de Vienne, la mort de son légat. Sa lettre emprunte à son but et aux circonstances dans lesquelles elle a été écrite et à ses conséquences, un caractère tout particulier de véracité.
« Nous avons appris une nouvelle lamentable, qui plongera l'Église dans un deuil général. Frère Pierre de Castelnau, de sainte mémoire, moine et prêtre, homme illustre parmi les illustres par sa vie, sa science et sa renommée, avait été envoyé par nous pour évangéliser la paix et relever la foi
(1) Hist. de France, Paris, 4852, liv. iv, ch. VI,