DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE XIII
La vengeance. — De quelle vengeance veut-on parler? Est-ce la vengeance arbitraire et criminelle, ou bien la vengeance qui répare un droit méconnu et l'honneur blessé, et qui défend les plus graves intérêts? Qui oserait aujourd'hui accuser l'Eglise du crime de la plus noire vengeance, parce qu'elle a prêché la croisade de l'Orient? Les Turcs étaient une menace : ils possédaient le tombeau du Christ , et ils bravaient sa puissance, par ce qu'il ne pouvait sortir de captivité. Les papes revendiquèrent donc la propriété du tombeau du Christ. Etait-ce vengeance? Les Albigeois , eux aussi , étaient une menace ; ils n'en voulaient pas seulement au tombeau du Christ , mais à l'Eglise ellemême. Leurs armées s'organisaient; le meurtre de Pierre de Castelnau avait donné la mesure de leur audace. Était-ce une vengeance criminelle, que celle qui demandait que l'on délivrât le monde de ces malfaiteurs publics, devenus une plaie politique, religieuse et sociale ?
L'ambition. — Au profit de qui? Innocent 111 pouvait-il espérer posséder le Languedoc ? Quelle nouveauté! Mais il a pris soin de nous faire connaître lui-même sa pensée sur ce point. Nous le verrons écrire au chef de la croisade, quand l'armée arrivera à Montpellier, de respecter cette ville, ses habitants et ses terres. Pourquoi? Parce que Montpellier était comme une oasis dans ce
désert du Languedoc, infecté de l'hérésie: seule, cette ville avait repoussé le dualisme. Cependant, par sa position, son importance, la riche fécondité de ses terres , n'aurait-elle pas éveillé les sentiments d'ambition dans le cœur d'Innocent 111, s'il se fût arrêté aune pensée de conquête? Mais, non; on respectera Montpellier : car il ne poursuit que l'hérésie.
Mais , du moins , Innocent III ne conçut-il pas un désir d'ambition pour un autre que pour luimême? Ne songea- t-il pas dès-lors à dépouiller Raymond VI et à doter de ses belles provinces un de ces valeureux croisés qui avaient bien mérité de lui et de l'Église? Non, il n'eut pas même cette ambition; car, enfin, le roi de France ayant refusé de prendre part à la croisade, le pape ne devait-il pas mettre à la tête des armées ce guerrier, heureux objet de ses prédilections? Mais il n'en fait rien, et il demande lui-même à Philippe- Auguste de désigner ce chef.
Lutte de race. — Cette guerre ne sera pas la guerre du Nord contre le Midi. Elle sera une croisade, c'est-à-dire qu'au lieu d'être une lutte de race, elle sera la lutte de l'Église se défendant elle-même contre l'hérésie, protégeant l'Europe contre des malheurs irréparables et couvrant de sa puissance bienfaitrice les siècles futurs, nousmêmes, ceux qui l'accusent, et qui la blâmeraient