PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE II
Le recueil se terminait par Y Evangile de saint Pierre et Y Apocalypse de saint Etienne.
Parmi tous ces écrits, dont le nombre et l'audace nous étonnent, les uns étaient Ébionites, les autres Docètes.
On sait que la secte des Ebionites niait la divinité de Jésus-Christ, et celle des Docètes son humanité. L'une et l'autre remontaient aux premières années du Christianisme. Elles s étaient répandues surtout en Orient. Simon, Cerdon, Marcion, Leuce, avaient été les principaux chefs du Docétisme, cette erreur de savants qui, ne comprenant pas, dans leur orgueil, jusqu'où peut aller l'amour, regardaient la croix comme un scandale, et qui, en niant l'humanité de Jésus-Christ, supprimaient du même coup les mystères de l'Incarnation , de la Rédemption et de l'Eucharistie , inaccessibles à leur raison superbe.
L'habileté, pour Manès, consistait donc aménager Tune et l'autre de ces deux hérésies; il n'eut garde d'y manquer : il reçut leurs livres avec d'autant plus d'empressement que, selon Photius, Leuce enseignait formellement le dualisme. Il appelait bon le Dieu prêché par Jésus-Christ, et mauvais le Dieu des Juifs ; il condamnait le mariage, il proscrivait le culte des images et faisait naître les démons d'un mouvement désordonné de la matière.
Tous ces écrits, auxquels, pour être complet, il faut joindre les Actesde saint Pierre dont parlent Origène (1), Eusèbe (2) et saint Jérôme (3), les Actes de saint André et de saint Thomas (4), et enfin les Actes de saint Paul et de saint Thècle, formaient un mélange informe de faits évangéliques et de doctrines orientales. Les Manichéens, en les opposant à l'Ancien Testament et aux vrais Évangiles, comptaient sur la confusion qui régnait dans l'esprit du grand nombre : païens, catéchumènes, même chrétiens ; tant d'esprits hésitaient encore sur la voie à suivre! Pour la première fois alors il devint évident que la légèreté, l'insouciance et l'entraînement forment le principal appoint des sectes. L'étude de l'histoire nous permet de constater en effet, à toutes les époques, certains courants d'idées : la facilité avec laquelle l'homme s'est , de tout temps , porté vers certains principes, pour si singuliers qu'ils fussent , explique pourquoi les Manichéens se comptèrent de bonne heure par milliers dans la plupart des contrées qui composaient l'immense empire romain.
;1) In Joan.
(2) Hist. eccl, lib. m, 3.
(3) In catalog., cap. i.
(4) « Maniehsei secundum Thomam introducunt Evangelium, quod catholica Ecclesia pie tanquam alienum avertit. » (VI Conc. œcum. Il Nicae. )