‹ Les AlbigeoisChapitre 54 sur 313 · PREMIERE PARTIE. — CBAPITRE IV · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. — CBAPITRE IV

de leurs maléfices nos citoyens, dont la vie est si pure, et f empire tranquille des Romains ». Ils finissaient leurs lettres en ordonnant des peines contre les nouveaux perturbateurs du repos public. Les auteurs et les chefs de la secte, avec leurs abominables livy%es, devaient être soumis aux châtiments les plus sévères, à la peine du feu ; leurs adhérents, qui persisteraient dans leurs erreurs, devaient être condamnés à perdre la vie, et leurs biens seraient confisqués en faveur du trésor public. Les citoyens d*un rang élevé, qui suivraient cette secte inconnue et en toute chose infâme (turpem), et qui professeraient la doctrine des Perses , devaient être condamnés aux mines et leurs biens confisqués (1).

C'est d'Alexandrie, aux calendes d'avril, que ces lettres étaient datées (2). 11 semble qu'elles furent inspirées par la haine des Romains pour les Perses, leurs ennemis (3) , et non pas parce que les Manichéens apportaient une religion nouvelle, subversive des mœurs publiques et de la société. Les Manichéens en furent , du moins , le prétexte , et cela suffit pour nous permettre de constater leur influence. Les Empereurs, d'ailleurs, se trompaient-

(1) Edidît. P. Pithœus in Mosaic. et Rom. legum coll. tit. 15. p. 147.

(2) Pridie calendas aprilis.

(3X « De Persica adversaria nobis gente. y

ils quand ils appelaient leur secte infâme, et quand ils craignaient ses progrès déjà immenses?

A Alexandrie, mieux qu'ailleurs, ils purent jur ger de l'extension quelle prenait partout. De bonne heure, les bords du Nil avaient reçu ses apôtres, ardents comme des néophytes ; le travail de ceuxci avait porté des fruits nombreux • car n'oublions pas que le catholicisme , fortement assis dans certaines âmes, ne l'était que faiblement clans d'autres; pour quelques esprits , en Orient , il était fortement contrebalancé par le dualisme persan. Celuici n'eut qu'à se présenter, avec certains dehors de principes rigoristes et évangéliques, pour être accepté. Les solitaires eux-mêmes , quelques-uns réunis , d'autres dispersés dans toute la contrée , s.e laissèrent entraîner. Quel ne dut pas être l'empressement des païens, encore très-nombreux, auprès desquels , on ne saurait trop le répéter, l'Orient gardait toujours un irrésistible prestige!

Mais le Manichéisme ne demeura pas en Egypte. Suivons-le un instant sur la terre brûlée de la province romaine d'Afrique, où il fut si opiniâtrément défendu par Fauste, et si éloquemment combattu par saint Augustin.

Ici, son histoire se mêle à l'histoire même de l'incomparable Docteur.

Le grand évêque d'Hippone nous fait connaître, dans une page de ses admirables Confessions,

PKEM1ERE PARTIE. — ÇHAPITRS IV. 4 05

une des raisons qui peut-être entraînèrent vers le Manichéisme quelques-uns de ses contemporains. Nous aurions de la peine à croire, s'il ne nous le disait lui-même, qu'à vingt ans, habitué à raisonner de Dieu comme des corps, il ne pouvait pas concevoir une substance spirituelle (1). Ce fut le cas d'un grand nombre. De nos jours, on a vu des rationalistes revenir au catholicisme , parce que le catholicisme donne la notion la plus parfaite de la spiritualité de Dieu ; au temps du jeune Augustin, au contraire, le spiritualisme si élevé de la religion du Christ rebuta des esprits encore trop matériels ou trop prévenus.

Au reste, les Manichéens accumulaient les difficultés et les objections. Ils accusaient l'Église d'effrayer les âmes par de vaines superstitions, d'imposer des croyances entourées d'ombres mystérieuses, sans les éclairer de la moindre lumière [%). C'est le cri de l'impiété de tous les temps. Ils allaient jusqu'à prétendre que l'Église imposait une foi contradictoire, comme par exemple la foi des deux généalogies du Christ, données, l'une par saint Matthieu, l'autre par saint Luc. Partout où on les trouvait, ils discutaient avec force, sans relâche et avec confiance. C'est ainsi qu'ils

(1) Conf., lib. iv, c. 16; v, c. 14; vu, c. 1.

(2) Conf., lib. m , c. 6.

séduisirent le jeune Augustin, et que celui-ci, à son tour , engageant à tout propos des disputes incessantes sur les matières religieuses , devint un actif propagateur de l'hérésie (1), et entraîna dans ses erreurs trois grands esprits, Honorât, Romanien , Alype (2). Us se montraient familiers et doux, surtout avec les jeunes gens ; et quoiqu'ils ne reconnussent point le mystère de la Sainte Trinité, ils avaient sans cesse à la bouche le nom de Dieu, du Sauveur et du Paraclet (3), comme s'ils voulaient ménager la légitime crainte de fidèles trempés dans l'énergique foi de Tertullien et de saint Cyprien. En peu de temps, ils s'organisèrent en auditeurs et en élus.

Leurs assemblées cependant furent bientôt proscrites, comme dans les autres provinces de l'empire (4). Saint Augustin nous fait entrevoir pourquoi, en Afrique plus que partout ailleurs, les Manichéens se signalaient tristement par des mœurs infâmes. Il faudrait citer ici le livre tout entier qu'en a composé le grand Docteur. Il nous les représente envieux, avares, querelleurs, faciles à la bonne chère, livrés aux passions les plushonteuses, assidus auxspectacles lesplus divertissants,

(1) Conf., lib. m, c. 42; iv, c. 1

(2) Conf., lib. vi, c. 7.

(3) Conf., lib. ni, c. 4.

(4) Par une loi expresse de Valentinien de l'an 372.

Page 1