PREMIERE PARTIE. CHAPITRE V
plus paisible, plus hospitalier, malgré quelques rares exceptions comme celle que nous venons de citer, aimait à recevoir les étrangers, principalement les commerçants de la Perse et de Constantinople; et quand on connaît l'Oriental vindicatif et fanatique, on n'a aucune peine à penser que le Slave ait fait bon accueil aux doctrines dualistes , contre le païen romain , de la nation duquel il était l'ennemi et qui restait toujours impuissant pour défendre la religion de Jupiter et de Vénus.
Les Slaves sucèrent donc avec le lait , pour ainsi dire, les doctrines manichéennes. Arrivés sur les bords du Danube, ils les y rencontrèrent encore. Nous avons vu que les Manichéens de Constantinople et de Rome avaient souvent dû prendre la fuite pour échapper aux édits impériaux ; nous avons vu aussi qu'ils s'étaient retirés dans les régions danubiennes, où de nombreuses routes les amenaient comme naturellement. Au sud d'Andrinople , en effet , trois grandes voies se croisaient, et de là se dirigeaient vers les villes importantes de la Grèce et de l'Asie. C'étaient, à droite, la route de la Grèce, qui, contournant la merÉgée, gagnait les défilés de l'Olympe et des Thermopyles; à gauche, la route qui longeait la chaussée de Constantinople ; entre elles deux, dans la direction du sud-est, le chemin de la Cherson-
nèse de Thrace, qui conduisait en Asie par l'Hellespont.
La vie ne fut pas d'abord trop pénible pour les émigrés manichéens dans ces régions réputées inhospitalières. Ce serait une erreur de penser que les Huns aient tout ravagé et tout détruit. La zone circulaire qui s'étendait du Danube à la mer Caspienne, ne fut pendant de longues années qu'un passage continuel. Les barbares, pour si terribles qu'ils fussent, ne brisaient pas tout : ils songeaient à se procurer les moyens de vivre. Aussi, pendant les cinquante premières années de leur établissement sur le Danube, ils se conduisirent pacifiquement, ils ménagèrent un pays qui, selon le mot d'un spirituel auteur, « les engraissait plus par la paix que par des pillages partiels (1) ».
Les réfugiés dualistes purent s'établir dans les contrées danubiennes avec d'autant plus de facilité que, pour ainsi dire, ils ne se trouvèrent pas en pays étranger. La langue latine et la langue grecque étaient en usage à peu près partout. Les Huns eux-mêmes, les plus irréconciliables de tous les Barbares, connaissaient la langue de ceux dont ils ambitionnaient les richesses. Priscus, ambassadeur romain auprès d'Attila, raconte qu'en attendant d'être admis auprès du roi barbare, il se
(1) Arn. Thierry, Attila.