CHAPITRE XI
Boërhaave. — Première chaire de chimie.
— Marquise de Brinvilliers. — Blanc d’Espagne. — Volcan artificiel. — Sucre de betterave. — Chimistes russes.
-Cerf-volant électrique. — Une célébrité foudroyée. — Scheele. — Acide prussique. — Découverte de l’oxygène , de l’azote , et de l'acide carbonique.
Parmi les véritables chimistes dont le génie a porté à l’alchimie , en ce qu’elle avait
68 LES ALCHIMISTES d’absurde , le coup mortel , 11 n'en est guère dont les limites étroites de cette esquisse nous permettront de parler avec detail. Aussi ne nous est-il pas permis de vous tracer l'histoire de Boerhaave , qui enseignait la chimie à l’université de Leyde , vers le milieu du xvne siècle , avec une réputation extraordinaire, ni de parcourir la vie de Nicolas Le Fèvre , qui refusa de céder aux vives instances du roi Jnc-‘ ques 11 , qui lui proposait , en
d'autrefois.
Angleterre , des places magnifiques, en échange de celle qu’il occupait au Jardin des Plantes , où la première chaire de chimie avait été fondée en France. Glazer, qui succéda à Le Fèvre en qualité de professeur, fut compromis dans l’affaire de la marquise de Brinvilliers,décapitée enl676, pour avoir empoisonné son père, ses frères et sa sœur. Mais son séjour à la Bastille ne fut pas de longue durée , le tribunal ayant reconnu qu’en vendant
les poisons, il ne soupçonnait guère à quels usages ils étaient destinés. Vers cette même époque , Nicolas Lcmery arrivait de sa ville natale de Rouen , pour attirer dans son humble laboratoire de la rue Grcuélat, où ilfaisaitses cours, tout ce qu'il y avait de plus illustre en science , et tout ce que l'élite de la noblesse parisienne offrait , dans les deux sexes , de plus élégant. Il fut pendant longtemps le seul qui sût faire , dans la capitale , le
d’autrefois.
liane d'Espagne. Personne avant Lemery n’avait réussi à expliquer d’une manière satisfaisante la cause des éruptions volcaniques. Le volcan artificiel que composa ce grand chimiste, enmêlant certaines proportions de soufre et de fer, conserve encore le nom de son auteur.
Celui à qui nous voyons le duc d’Orléans, régent, offrir un des plus beaux laboratoires que la chimie ait jamais vus , c’est Hombert , qui vint instruire
172 LES ALCHIMISTES l’Europe, de I île lointaine de Java. Son contemporain , Bêcher, de Spire, prétendait avoir trouvé une langue universelle, que toutes les nations pourraient comprendre facilement ; mais son talent comme chimiste le dédommagea amplement du peu d’accueil que reçut son système philologique Une seconde célébrité brillait en Allemagne avant la mort de Becher; c’est l’inventeur de cet être imaginaire , le phlogistique; Stahl , en effet , croyait
que les métaux avaient tous, dans leur essence, une matière qui les rendait propres à brûler, c’est-à-dire à se convertir en oxyde , quand les circonstances étaient favorables; d’où vient le terme p/i logision.
Pour la même raison , les oxydes n’étaient autre chose que des métaux déph/ogisliqués. Aujourd’hui la science nous apprend , au contraire , qu’un métal quelconque , le fer, par exemple , loin de per-
174 LES ALCHIMISTES cire quelque substance après l’oxydation , augmente beaucoup de poids.
Margraal commençait sa carrière peu de temps après la mort de Louis XIV. C’est à lui qu’appartient le mérite d’avoir découvert le sucre de betterave; mais il était réservé à Achard , de Berlin , de l’obtenir le premier en grand , et la France doit à Deyeux et à Chaptal , qui plus tard répétèrent les expériences du Prus-
d’autrefois.
sien, l’extrême habileté avec laquelle elle en produit actuellement d’énormes quantités.
Les progrès que la Russie a faits dans la haute physique n’ont pas été moins rapides que ceux que l’on remarque dans son économie politique et commerciale. Déjà en 1750 la capitale de cet empire possédait dans ses académies des savants d’une haute distinction. Parmi ceux-ci ligure en première ligne Richman , qui fut enlevé à la science de la
17G I.ES ALCHIMISTES manière la plus tragique , et dans la force de l’âge. Frappé du résultat de quelques expériences sur l’électricité , qui du fond de la PensyWanie , étaient venues communiquer, pour ainsi dire, leur choc jusqu’aux extrémités du monde civilisé , puisqu’il ne s’agissait de rien moins que du paratonnerre, queFrnncklin inventait à Philadelphie., Richman voulut profiter des travaux du célèbre Américain , afin d’approfondir de plus en plus l’étude
D AUTREFOIS. 177 du mystérieux fluide. Le 9 août 1753 , le bruit du tonnerre qui grondait dans le lointain parvint à ses oreilles au milieu d’une séance de l’Académie impériale de Saint-Pétersbourg , à laquelle il assistait ; il quitta aussitôt cette illustre réunion , car il avait hâte d’examiner les effets que produirait une atmosphère chargée d’électricité sur une trèshaute tige métalliquedontétait surmonté son électromètre, qui était dressé dans son jardin,
situé sur les bords (loin Netco K peine eut-il gagné sa demeure, qu'un eexplosion aussi violente, que celle de mille bombes à la lois se lit entendre par toute la capitale.
C'en est t'ait du sage chimiste !
il s'était approché trop près du lil conducteur de son appareil, dont l’extrémité se trouvait à quelques pouces de la fenêtre.
La foudre dut l'atteindre sur le front; car sa femme, qui accourut , le vit , en entrant, as sis sur une malle. La mort
d'autrefois. 179 avait été instantanée , et des parcelles fondues de la barre de fer étaient disséminées sur ses vêtements. Lepoëte anglais Darwin fait allusion à cette catastrophe; les vers qu’il y consacre sont d’une beauté remarquable (1). Que ceux qui
(î) En Tolci un fragment :
Whcn Ricbman reared, by fearless hasle betrayed ,
The wlry rod . In Nieva’s falai shade Uuuds oer the sage wllh fringed skiris succecd ,
Hash follows flash , tho warning cork< rccedo ;
Aearand more ncar Hc oyed «m, fon(| a mate.
seraient tentés , pendant un orage, de s’amuser avec le cerf-volant électrique , sc souviennent de celte histoire.
La plus délicate des couleurs vertes que nous remarquons sur nos papiers peints rappelle à notre souvenir le nom d’un chimiste qui n’avait été égalé en renommée par aucun de
Tbc jiUcr Mreams, and «atclied ibe s«pptilr* bloïc ;
Th«n buml ttae sieel , (be d«rt cleclrlo spod ; —
\nd Ibs bold sane lay numbered wllh d«ad !
d’autrefois. 181 ceux qui existèrent avant son époque ; nous voulons parler du vert de Scheele, car c’est ainsi qu’est connu dans les arts l’arsenite de cuivre. Grâce, en partie, à la protection du célèbre Bergman , qui alors occupait à Upsal , en Suède , la chaire de chimie, Scheele réussit, pendant sa courte carrière, à prendre rang dans la brillante pléiade des savants qui ont paru à l’aube de la chimie moderne ; le zénith cependant du firmament était réservé à
Lavoisier. On n'en finirait pas si on sc mettait à énumérer toutes les découvertes de ce philosophe ; parmi les plus importantes, nous pouvons ranger le chlore et l'acide prussique. — Certains auteurs veulent voir, dans ce qu’il appelle air (lu feu, l’oxygène luimème ; mais la gloire d avoir trouvé ce gaz appartient de droit à l’Angleterre. Ce fut le 1er août 1774 que Priestley, fils d’un fabricant d’étoffes de laine, en Yorkshire, le montra
d’autrefois.
pour la première fois : il lui donna le nom d’aïr déphlotjisliqué. Deux années plus tôt, le principe qui entre poulies deux tiers dans la constitution de l’air atmosphérique, le gaz nitrogène , ou azole , se produisait à Edimbourg dans le laboratoire de Rutherford .
grand-père de sir Walter Scott:
et plus tard , dans cette même capitale de l’Ecosse, le docteur Black découvrait le gaz acide carbonique , et conseillait aux Anglais d’enfler leurs ballons
avec de l'hydrogène, gaz étudié pour la première fois par son compatriote Cavendish, en
Un coup du hasard préside souvent à la direction que doit prendre l’esprit humain. Si Shakspeare n’avait pas été traduit devant le juge Lucy pour avoir volé des daims, il n’eût jamais, peut-être, tourné son esprit vers la littérature. Si Watt n’avait suivi un cours de chimie de Black, jamais il n’eût songé à inventer la uia-
d'autrefois. 185 chine à vapeur ; de môme , si Priestley n’eût pas trouvé dans le voisinage de son collage paternel une brassreie, où il passait ses récréations à observer quelques phénomènes de la fermentation de la bière, sa réputation comme chimiste eût été nulle. Après avoir été dans sa jeunesse successivement arien et socinien , il devint ministre luthérien ; ce fut en cette qualité que le capitaine Cook , partant pour un de ses voyages lointains, voulait qtt’ij
l'accompagnât comme chapelain ; mais le gouvernement y mit obstacle.
Comme jadis le sceptique Ravie, Priestley a écrit contre les catholiques, les épiscopaux , les calvinistes , les juifs , les athées , les déistes , enfin contre toute espèce de croyance.
Il mourut en 1804, des suites d'un poison qui avait été mêlé par mégarde dans un plat qui faisait partie d’un dîner de famille. Son séjour était alors près du lac Ontario , en Amé-
d’autrefois.
rique. Là ses jours s’écoulaient paisiblement depuis 1796. Fatigué des persécutions dont il avait été longtemps l’objet de la part de ses compatriotes, et affligé surtout de la perte de sa bibliothèque , qu’il vit incendier devant ses yeux par la populace de Birmingham , il se décida à s’expatrier et à demander au sauvage cette hospitalité et ce repos dont il ne pouvait pas jouir dans la terre qui l’avait vu naître.