CHAPITRE V
Alberl-le Grand.— Géant de Bois.— Saint- Thomas d’Aquin. — Festin magique. — Pierre d’Albano. — Le pape malade et le médecin.— Horreur du lait.
Nous ne pensons pas volontiers avec certains biographes que la désignation de Grand ,
par laquelle on a continué de désigner Albert de Bollstadt , dérive du motallemand Grool, son surnom de famille. L’immense savoir, pour ne pas dire les vertus éclatantes de ce personnage, méritait à tous égards cette épithète, dùt-elle signifier seulement ■ illustre par sa grandeur. • — C’est Lavingen, enSouabc. qui eut la gloire de lui donner le jour, en 1205.
Devenu successivement provincial des Dominicains, évêque de Ratisbonnc et de Cologne,
il ne cessa jamais, jusqu’à son dernier soupir, d’étonner le monde entier par l’étendue de sesconnaissances:ellesétaient, en effet, si variées que les historiens du moyen-âge nous le peignent comme magnas in magiâ, major in philosophid, maximus in lheologid. 11 n’est donc pas surprenant que l’on ait vu affluer, dans les lieux où il se trouvait, des savants de l’extrémité même du globe.
Pendant qu’il professait à Paris, on avait tellement faim et
soif de ses leçons admirables que les salles destinées à renseignement ne suffisaient plus pour contenir la foule, avide de l'entendre. Ce sage fut, en conséquence, obligé de réunir en plein air son nombreux auditoire ; d’où vient, disent quelques archéologues, le nom qui est resté depuis lors, dans l’antique quartier Latin, à In place Maubert, que l’on appelait jadis place de Mallrc Albert.
L’instruction profonde et universelle d'Albertus-Magnus
d'autrefois. 75 lui valut le titre de sorcier et de magicien. Les decouvertes scientifiques qu’il produisait à chaque instant, sous les yeux de ses contemporains, paraissaient au vulgaire si merveilleuses que Satan, disait-on, ne manquait jamais d’y prendre part. Aussi, que de légendes n’a-t-011 pas publiées par la suite sur le compte de notre alchimiste! De même que pour Roger Bacon une tête, d’airain était de rigueur, pour Albert on supposait qu’un
76 LES ALCHIMISTES géant on bois do chêne so. louait toujours à côté do lui, prêt à l'aider de sos conseils. Cotte statue avait reçu le nom de l’Androïde. Ouvrez une autre chronique ; vous y lirez qu'Albcrt-le-Grand pouvait changer, à volonté, une saison en une autre, et maîtriser les tempêtes, précisément comme le fait ta bohémienne IS’orna do Zetlaud dans le Virale. L’été n'avait pas de chaleur étouffante qu'il ne fût à même do tempérer parties brises embau-
d’autrefois.
niées, et les glaces de l’hiver se fondaient en un clin d’reil sous sa baguette magique. Il voulut un jour, ajoutc-t-on, offrir un splendide banquet a une brillante réunion de personnes de sa connaissance. : c’était au cœur de l’hiver. A l’heure indiquée, les amis arrivent au palais d’Albert pour profiter de soir invitation; mais quelle ne fut pas leur surprise, en entrevoyant par la fenêtre une table magnifiquement chargée des mets les plus exquis, et qui
78 LFS ALC11IMISTES les attendait sur une pelouse couverte de neige, au lieu d'être placée dans une chambre bien chauffée, ainsi qu'ils auraient pu s’y attendre.
Le dîner est annoncé; mais à peine les convives frissonnants se sont-ils assis que la neige, qui forme autour d’eux comme un linceul dans toute l’étendue du parc, disparaît;* — aux frimais qui pénétraient déjà dans leurs poumons succède la température de la plus belle soirée de juin.
d’autrefois. 79 Les arbres se revêtent des feuilles de mai, et du fond d’un bosquet voisin s’échappe le gazouillement mélodieux du rossignol. Au milieu de ce nouveau jardin des Hespérides, le joyeux repas se prolonge indéfiniment; mais, au moment où le signal de se lever de table se fait entendre, les beautés du printemps disparaissent; la nature se replonge dans son deuil primitif, et le froid, en reprenant soudain son intensité, force les nombreux hôtes à re-
gagner promptement l’intérieur île l'édifice.
Albert- le-Grand avait un goût particulier pour les travaux des mines. Une de ses occupations favorites était de visiter souvent les pauvres ouvriers qui les exploitaient , ainsi que vous pouvez le voir dans son traité De Rebus metallicis , où il rappelle en détail les diverses opinions d’ Alpharabius, et d’autres alchimistes arabes, sur les propriétés intimes des métaux.
d’autrëfois. 81 Ce qui a redoublé, pour ainsi dire, l’éclat de l’auréole qui entoure la réputation du grand sage de Bollstadt, c'est d’avoir été le maître de l’Aigle des théologiens, comme on a surnommé saint Thomas-d' Aquin; et c’était pour Albert, lorsqu’il quittait la terre , à l’âge de 87 ans, un plaisir indicible que devoir réalisée une prédiction qu’il avait, dans le temps, émise , au sujet du célèbre docteur, lorsque ses compagnons, croyant Thomas stupide, à
82 LES ALCHIMISTES cause (le son excessive application à l'étude, le nommèrent le It<ru[ muet. — ■Souvenez-vous de mes paroles, leur répondit l'évêque de Cologne; un jour viendra où les doctes mugissements de ce bœuf retentiront par tout l’univers ! »
Vers la lin du même siècle où mourut Albertus-Magnus, un alchimiste d une autre trempe commençait à mystifier les habitants de la Romagne; c’était Pierre d’Albano, professeur de médecine à l’université de Bo-
D’AtîTRËI'OIS.
logne. Les preuves de culpabb litc étaient tellement fortes con Ire ce Conciliateur (comme il s’appelait), lors de l'accusalion qui pesa sur lui pour crime de magie cabalistique, qu’il fut brûlé en efligie à Padoue.
Sans sa mort, qui arriva pendant que l’on instruisait son procès, le prévôt de la ville l'eût infailliblement fuit monter sur le bûcher in proprid per tond. Ce praticien était pétri d’avarice à un degré tel qu’il ne daignait aller voir un malade s’il ne recevait 50 écus
84 I.ËS AlXIII.MtSrfcs.
pour chaque visite. Le pape Honorius IV, gisant dans son lit à Rome, en proie à des souffrances atroces, appela Pielro d'Alhano; mais celui-ci ne voulut accomplir cet acte de charité que lorsqu’une somme de 400 écus par jour lui eut été promise. Parmi les originalités qui caractérisaient ce personnage bizarre, l’on prétend qu'il avait pour le lail une horreur si prononcée qu’il ne pouvait regarder sans répugnance ceux qui s'en nourrissaient.