CHAPITRE VI
Arnould de VUleneure. — Son Eau ardente. — Essence de romarin. — Naufrago. — Rajmond Lulle. — Eau forte.
— Le docteur illuminé et la belle Espagnole. — Projet de croisade. — Un sarant lapidé. — Recette pour faire la pierro philosophale.
C’est maintenant le tour de la France de voir naître un philosophe qui se range dans la
Xf> I.KS ALCHIMISTES longue chaîne des alchimistes.
Celui-ci,, \rnaulddeVilleneuve, tout en cherchant I ’elixir i nia, enrichit l’art de la distillation d'une infinité de découvertes utiles. Il vous propose son eau ardente, obtenue en alatnbi- (|uant le vin, comme un remède contre la paralysie : personne,avant lui, n’avait expliqué la nature exacte de cette eau, qui n’était autre chose que l’alcool. Tout porte à croire que Voleum mirabile, dont il nous entretient dans
d’authefois. 87 son livre De Juvenlule conscrvandâ, est l’essence de térébenthine,qu’il aurait découverte pareillement. Mais un mouvement de bonne foi, qui malheureusement ne se montrait guère dans d’autres circonstances importantes de sa vie, l’engage à nous prier ici de remarquer que l’essence de romarin, dont il loue souvent l’arome, a été indiquée pour la première fois par un vieux médecin arabe au sage Àzanarès , lors d’une visite de ce dernier à Babylone.
Vous auriez beau parcourir la recette que vous donne Aruauld pour faire de l'or et pour créer la pierre philosophale, il est impossible de comprendre le sens des termes obscurs qu’il y emploie. Sa passion pour l’astrologie lui lit publier hardiment que le monde Unirait au milieu du XIIIe siècle; mais il survécut lui même à sa prédiction, qui, du reste, avait terrifié la plupart des vieilles femmes de l'Europe. Arnauld de Villeneuve se rendait à Avignon, pour traiter avec le pmi-
d'autrefois.
tife Clément V, après la condamnation d’une multitude de propositions hétérodoxes, qui étaient émanées de lui, sur des sujets théologiques , lorsqu’il périt dans un naufrage, près delà côte de Gênes, en 1313, laissant parmi ses élèves un homme qui devait plus tard atteindre une très-haute renommée.
Vous avez déjà deviné que ce philosophe distingué est Raymond Lulle lui-même. Ce docteur illuminé , ainsi que l’his-
*J0 LES \LCH1MISTES toire le désigne, naquit à Majorque, une îles lies Baléares, appartenant alors, comme de nos jours, à l'Espagne. Cet alchimiste célèbre n’cût-il opéré d’autres découvertes que celle de l’acide nitrique (eau forte), matière qui a contribué si puissamment aux progrès qu’ont faits depuis sou temps les diverses branches de l'industrie, aurait mérité à ce seul titre des droits a la reconnaissance perpétuelle de tous les amis des arts, Nous rencontrons dans la
d'autrefois.
vie aventureuse de Raymond Lulle un épisode qui exige nécessairement que l’on s’y arrête quelques instants, puisque cet incident a exercé sur sa carrière chimique une influence notable. — Sorti d’une des familles les plus nobles de l'Espagne, il occupait unepositilion de fortune telle qu’il avait sans cesse à sa disposition les moyens de se procurer tous les amusements que recherchent les jeunes gens de son ;lgc; il ne manqua nullement
95 I ES ALCHIMISTES d’en profiter. Comme il était j des plus beaux hidalgos qui
eussent jamais chevauché dans les plaines de l’Andalousie, sa principale ambition était, on le conçoit, d’ètrc remarqué eti de plaire. Vainement cherchait ; il. depuis des années, une personne qui lui convînt assez pour qu’il lui donnât son cœur, lorsque le hasard le conduisit un jour dans une auguste assemblée,où il fit connaissance avec une jeune fille de haut parage.
b’AUTl’.ËFOIS. 93 Les attraits de la dona Ambrosia de Castello, et surtout la candeur de son âme , captivèrent, dès la première entrevue, le coeur de Raymond, au point qu’il renonça sur-lechamp à toute autre conquête, idans l’espoir d’obtenir par la suite la main de la noble senora .
Sans se laisser décourager par es refus de la jeune fille, qui ui déclara tout d’abord qu’elle îe pourrait jamais être à lui, 1 s’appliqua, avec une ardeur noute, à devenir à son égard
g J I.F.S Al.Ctll MUTES tlephisenplusagrôable. L'exercice qu’il faisait de son talent, dans ce but, paraîtrait, au X|\o siècle, éminemment absurde; mais, au moyen-âge, cette manière d’agir était dans l’ordre naturel des choses. Voici, du reste, une des extravagances du bon Raymond Lulle.
Dans l’église où dona Ambrosia avait l’habitude d’assister aux offices divins, on entendait quelquefois comme le galop d’un coursier qui s’avancait dans le lointain. Le piétinement
bAtlTREf ois* 05 elnit, un moment après, bien plus distinct; le grand portail de la basilique ouvrait ses deux battants, et un personnage tout couvert d’or, monté sur un destrier superbe, traversait la nef en caracolant, et s’arrêtait iiupiès de la stalle de la noble Espagnole agenouillée; ce cavalier, c’était Raymond , le grand Espagne. Toutes ces démonstrations réitérées d’attachement, pour ne rien dire des pièces de vers qui chantaient journellement ses charmes,
importunèrent à la longue celle <jui en était l’objet; et elle se décida à y mettre lin pour toujours par une explition non équivoque. C’est pourquoi elle dit un jour à son admirateur :
« Voulez-vous, noble hidalgo, vous rendre demain au chàteaude mon auguste père, à l’heure où le soleil aura atteint son plus haut point dans le ciel? car j'ai à proférer en votre présence une parole que vous ne pourrez jamais oublier. •
D AUTREFOIS. <>' En proie à une curiosité fort pénible, inélée pourtant d’espérance, Raymond Lulle se trouvait le lendemain sur le pont-levis de l’antique manoir des Castello, à l’heure précise qui lui avait été indiquée. Le vêtement de velours cramoisi, brodé d’or et étincelant de saphirs, qu’il portait ce jour-là, était digne de couvrir les épaules d'un roi. Introduit dans la galerie où l’attendait la dame de ses pensées, il voulait lui parler de nouveau de sa tendre
affection, lorsque celle-ci, d'un ion morne et lugubre, l’interrompit en ces termes :
-Très -haut et très- illustre seigneur Raymond, que de mois, que d’années vous avez perdus sans retour, eu me prodiguant vos hommages! Jusqu’à présent, j’avais espéré que la froideur que je vous ai toujours témoignée vous éloignerait peu à peu de moi : je me trompais. Votre passion augmentait, malgré le manque absolu d’encouragement de ma
d’autrefois. 99 part. Encore bien que vos intentions aient été, dès le commencement, honorables et pures, ma conscience m’oblige à jurer ici solennellement que je ne suis pas aussi digne de vous que vous le croyez, noble chevalier; et une voix d’cn-haut m’engage à vous révéler le terrible secret que voici. » Eu achevant ces mots, elle leva le voile qui cachait sa poitrine, et découvrit aux yeux de Raymond Lulle un des cancers les plus effrayants qui jamais
eussent rongé le sein d’une femme !
La foudre qui tua jadis dans la foret d'Erfurth un des amis de Luther qui se promenait à côté de lui (lequel événement, comme on le sait, porta le futur hérésiarque à entrer dans un couvent), ne produisit pas sur le survivant une impression plus affreuse que celle qu'éprouva le docteur illuminé à la vue du hideux spectacle qu’offrait maintenant à ses regards celle qu’il envisageait
d'autrefois.
naguère comme le beau idéal de tout ce qui méritait d’être admiré sur la terre. 11 rentre chez lui comme un aliéné , se dépouille de son splendide manteau , ordonne qu’il soit vendu aussitôt, et le produit distribué aux pauvres. Quelques semaines plus tard, un religieux triste, mais recueilli, se faisait déj.\ remarquer dans le monastère de Saint-Iago, par l’exactitude avec laquelle il observait jusqu’aux plus légers points du règlement du
102 I.ES ALCHIMISTES cloître. Celui qui édifiait île la sorte tous ceux qui le contemplaient, c’était Raymond Lulle.
Il serait trop long d’accompagner notre nouvel anachorète dans les autres aventures, qui, pourtant, vous représentent la suite de sa vie comme très-intéressante. C’était dans le silence de la retraite qu’il s’adonna d’abord à l’étude de la chimie- philosophique.
L'idée d’une croisade pour la conversion des infidèles étant
d’autrefois.
venue à son esprit, il parcourut toute l’étendue de l'Europe, mais inutilement, espérant par son éloquence persuader aux peuples et aux rois de lui prêter leur concours.
Tout en voyageant, il trouvait moyen d’écrire continuellement, et de visiter, dans les pays qu’il traversait, lessavants qui y florissaient. Personne n’ayant envie de se joindre à lui en qualité de croisé, il prit à la main son bâton de pèlerin, et le voilà sur le rocher de Gi-
braltar s’embarquant tout seul pour les déserts de la Barbarie.
Pendant qu’il s'acheminait un jour le longdes sables brûlants «le l’Algérie, il reçut un coup de poignard du nègre qui lui servait de guide; car celui-ci ne se souciait guère que le Coran fit place, chez scs confrères les Mahométans , à l’Évangile de Jésus-Christ.
La blessure n’étant heureusement pas mortelle, Raymond put continuer sa route vers Tunis, où la prison l’attendait.
Dégagé de ses chaînes, il passa en Italie, et, après s’y être livré, avec un zèle toujours croissant, à l’étude des hautes sciences, il conçut le projet de retourner en Afrique, bien qu’il fût alors dans sa 80e année. Mais là , une mort effrayante lui était cette fois-ci réservée. A peine débarqué sur les rivages de la Mauritanie, il vit accourir vers lui une horde de sauvages, qui ressemblaient plutôt à des démons qu’à des hommes. Ceuxci n’ignoraient pas le motif de
106 I,ES ALCHIMISTES In visite nouvelle du sage :
aussi le lapidèrent-ils en un clin d’œil.
La recette qu’a inventée Raymond Lui le pour faire la pierre philosophale est exprimée en termes tellement énigmatiques que vous ne sauriez la comprendre, à moins de vous être familiarisé d’avance avec la nomenclature qu’adoptaient les alchimistes de cette époque.
En voici cependant la substance.
* Prenez , mon cher enfant,
nous dit-il, le mercure des philosophes : calcinez-le, et il deviendra le lion vert. Ceci fait, calcinez de nouveau, et il se métamorphosera en Uonrouge.
Faites bouillir doucement le lion rouge avec l’essence acide des raisins. Puis distillez, et il restera dans votre cornue des gouttes rougeâtres, tandis que des nuages cimmériens planeront au-dessus de leur surface.
Au sein de ces ombres est blotti un dragon noir, qui dévore sa queue. Si vous broyez ce dra-
K°i)i et que vous laissiez tomber sur la masse pulvérisée un charbon incandescent , elle prendra feu. Un autre Ho w trrl sera le résultat de cette comlnistion. Forcez ce lion à mangersa queue, et, après a voir ensuite distillé pour la dernière fois, vos yeux seront éblouis par l'aspect resplendissant de Vaqua ardent, laquelle, conjointement avec le sanguis liumanus, qui paraîtra en même temps, constituera 1 ’alhanor, ou élixir immortel. »
d’autrefois. 109 H est inutile d’ajouter que la chimie moderne possède la clef de tous les mots obscurs que vous rencontrez dans le passage qui précède.